Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 31 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XIII: Le Bas Fond

CHAPITRE XIII

 

LE BAS FOND

 

Au matin des Rameaux, après avoir reçu les buis bénits, tous les élèves sortent de la chapelle et se rangent à droite et à gauche de la porte, sous les arceaux de la cour du Cloître. Soutenus par Chamouin et Varageon, les deux barytons de la fanfare, ils chantent l’antienne : « Pueri Hebraeorum », rappelant que les enfants, les premiers, acclamèrent le Christ à son entrée triomphale.

Dans la lumière jeune et fraîche de ce matin printanier, cette dernière expression de la joie chrétienne semble plus vive encore avant les tristesses et les horreurs de la semaine du déicide. La gelée blanche achève de fondre sur les herbes de la pelouse et, haut dans le ciel, invisible en plein soleil, une alouette mêle à ces antiennes ses appels joyeusement éperdus.

La procession attend près de la chapelle silencieuse et fermée. Les petits impatients regardent deux papillons blancs se poursuivre. Le chant de l’antienne s’est tu. Et voici que derrière la porte monte un autre chant d’abord confus et lointain. C’est un emprisonné qui appelle dans la nef close. Attentif, le collège écoute au dehors les modulations de la voix bientôt éteinte et reprend en chœur l’hymne liturgique : « Gloire, louange, honneur à vous, Roi Christ Rédempteur, Vous à qui la noble enfance chanta l’hosanna d’amour. » Et la voix de l’enfermé recommence sa plainte assourdie. Ému soudain de cette cérémonie, Antone détourne la tête. Il lui semble que la misérable voix étouffée par les murs, abandonnée dans sa

 

– 237 – prison, implore du secours et que la foule attentive massée dehors répond à son appel et l’encourage par un refrain de salut. S’il comprend mal le sens de l’hymne, il devine une secrète correspondance entre son âme et cette âme désespérée. Dans l’isolement et le vide immense de son cœur, lui aussi il appelle : « Au secours ! » Mais ce cri sonore en retentissant dans sa solitude intime l’effraie lui-même. Le diacre s’est approché, il a pris la grande croix d’argent et en frappe la porte : alors les deux lourds battants s’ouvrent et le chœur entre dans la nef, mais c’est pour retrouver l’autel nu, le prêtre en deuil, et pour psalmodier le lugubre chant de la Passion.

Pendant les premiers jours de la Semaine Sainte, Antone tombe dans une tristesse rêveuse de plus en plus lourde. Chaque fois que Miagrin tente de l’approcher, il le repousse. Celui-ci cherche pourtant à le relever, à l’éclairer sur les dangers de son attitude découragée. Antone ne veut rien entendre, il lui répond par des sarcasmes, refuse ses consolations, l’évite le plus qu’il peut.

Le soir du Vendredi Saint, l’abbé Framogé prêche sur la Passion. Très grand, la figure osseuse avec deux flammes au fond des orbites, la voix sèche et impérative, il étonne les enfants plus qu’il ne les émeut. Il insiste sur la figure de Judas : il le montre, non comme les peintres et les romanciers, sous les traits d’un homme à la figure répugnante et vile, respirant la fausseté et la cupidité, mais au contraire sous l’aspect d’un jeune homme, ardent patriote, intelligent, beau de corps et de visage. Dans le groupe des disciples c’est un des plus déterminés : après la multiplication des pains, il a tenté de faire élire roi le Christ ; c’est le plus habile, c’est lui qui tient l’argent de la petite troupe, qui prépare les relais de leurs incessants voyages ; c’est lui le plus intimement mêlé à la vie du Christ : c’est lui qui fait l’aumône au nom de son Maître ; c’est lui, sa main droite, la main des pauvres. Aussi la confiance qu’il inspire est telle qu’au moment où le Christ déclare : « L’un de vous me

 

– 238 – trahira, » tous les disciples, loin de le soupçonner, préfèrent douter d’eux-mêmes et demandent avec angoisse, non pas : « Seigneur, est-ce lui ? » mais « Seigneur, est-ce moi ? » Sans transition, le sermonnaire déclare que des âmes aussi viles peuvent se trouver même dans un collège chrétien, même parmi des enfants de douze à dix-huit ans. Il insiste sur la simplicité du déicide. Le plus grand criminel que la terre ait vu n’a fait qu’une action en soi peu sanguinaire, il n’a pas torturé sa victime, il n’a eu ni les raffinements d’un Néron, ni la brutalité d’un Dioclétien. Tout son crime consiste à avoir dit au Christ : « Maître, je vous salue », et à l’avoir embrassé suivant la respectueuse habitude des disciples. Pourtant l’humanité l’a jugé l’être le plus abject. Pourquoi ? Parce qu’il a trahi le Fils de l’Homme par ce baiser. Toute la Passion, les exécrations de Caïphe, les soufflets des valets, la rage du sanhédrin, Pilate et sa lâcheté, Hérode et ses ignominies, les crachats, la flagellation, la couronne d’épines, le portement de croix, le calvaire, tout, jusqu’au dernier coup de lance au cœur, est l’œuvre de ce traître, car c’est la conséquence de cette salutation sacrilège et de cet immonde baiser.

Un silence de crainte plane sur les enfants et vraiment on peut se demander si l’orateur n’exagère pas lorsqu’il parle de ces enfants de nuit qui enseignent aux autres leur science ténébreuse : « Nox nocti indicat scientiam » et qui donnent ensuite dans la communion le même baiser de Judas, point de départ de toutes leurs trahisons, de tous leurs futurs reniements.

Pourtant il y a une petite âme en qui toutes ces paroles douloureusement résonnent ; elle se rappelle un soir funèbre, le soir du livre de Lurel, et un autre plus funèbre encore, celui du préau plein d’ombre où elle sentit la nuit tomber sur elle. « Erat autem nox. » En vain l’abbé Framogé parle de ces réveils merveilleux qui étonnent les incrédules eux-mêmes. « Il semble, dit-il, que ce sépulcre enferme à jamais le cadavre de la religion

 

– 239 – morte, le corps torturé du Christ, mais autour de lui on prie, et, au matin de Pâques, l’ange du Seigneur descendra et renversera la pierre : “Et revolvit lapidem.” Alors le Christ surgira et la pierre renversée, la pierre du sépulcre proclamera son triomphe ». Mais ces dernières paroles d’espoir ne pénètrent pas le sombre chaos de pensées lourdes, de regrets amers, de découragement et de craintes d’Antone Ramon, à jamais esclave.

 

Le lendemain, à la récréation de midi, il aborde Miagrin :

« Tu sais, lui dit-il, je veux faire mes Pâques.

– Eh ! bien, fais-les, » répond Miagrin.

Antone le regarde : il y a une telle décision dans le ton de sa voix qu’il n’arrive pas à comprendre, il pressent un abîme et n’ose se pencher au-dessus. Il ne peut cependant rester sur cette réponse pénible et hasarde :

« Et toi, tu les fais tes Pâques ?

– Bien entendu.

– Alors tu te confesses ?

– Naturellement. »

Cette aisance, ce calme démontent de plus en plus le petit Lyonnais. Il ne l’interroge plus.

« Voyons, Antone, reprend brusquement Miagrin, ne fais pas l’imbécile. Tu comprends aussi bien que moi. Penses-tu que je vais être assez simple pour me cafarder moi-même ? Penses-tu que je te conseille d’aller raconter à Ribouldœil que tu as lu le

 

– 240 – livre de Lurel, que tu as triché, que tu as menti au Supérieur ? Et le reste ? Non, mais on n’est pas idiot à ce point-là ! Je croyais t’avoir éclairé.

– Mais alors…, ose dire Antone effaré.

– Alors, mon cher, tâche de comprendre la vie. Maintenant tu n’es plus un niais. Il faut savoir se défendre et ne pas aller soi-même à l’abattoir. Te vois-tu leur disant : “Vous n’aviez rien vu, rien compris, je vous apporte la vérité ; c’est clair, vous n’avez plus qu’à me jeter à la porte !”

– Mais alors ma confession… ma communion.

– Ta confession. Et ton père, il se confesse ?

– Oh ! papa…

– Évidemment c’est un homme. Eh ! bien, sois un homme, et défends-toi ! Après tout tu n’as tué ni ton père, ni ta mère, tu n’as volé aucun porte-monnaie ? Alors ? Ne va donc pas te dénoncer pour être, comme l’âne de la fable, le pelé, le galeux, sur qui tout le monde se jette. Et puis vas-tu me cafarder aussi ?

– Tu sais bien qu’on ne doit pas donner de noms à confesse et que tout reste secret.

– Penses-tu que Perrotot ne t’ordonnera pas de réparer le tort fait à Morère, de te dénoncer immédiatement, de rompre avec ce camarade anonyme et qu’il ne découvrira pas de qui tu lui parles ?

– Ah ! je préférerais ne pas faire mes pâques.

– Ne les fais pas.

 

– 241 –

– C’est vite dit ! Mais tout le monde s’en apercevra et ce sera comme si je disais : “C’est moi qui ai triché.”

– Ça c’est sûr. Alors dis que tu es malade, va à l’infirmerie.

– Avec la sœur Suzanne, ça ne servira de rien : elle tournera toute la soirée autour de moi et demain matin sera trop heureuse de me faire communier à sa petite chapelle.

– Que veux-tu ? c’est bien malheureux que tu veuilles rester bébé !

– Moi, je ne m’explique pas comment tout le monde te prend pour un modèle…

– Parce que je ne suis pas assez riche pour être libre ni assez bête pour me faire mettre à la porte. Je ne suis pas comme toi, mon cher Antone. Si on te renvoie, tu iras dans un autre collège : voilà tout. Mais moi… Ah ! si tu savais ce que je sais… tu ne dirais rien, tu ne te ferais pas tant de bile, et tu ferais tes Pâques comme tout le monde.

– Ça, non, jamais, jamais, je ne peux pas… »

Antone, acculé, se révolte, il a trop de générosité pour ne pas répugner d’instinct à toutes ces combinaisons d’esclave sournois et dépravé.

« Soit ! dit Miagrin, viens, je vais te donner un moyen de tout concilier. Ça n’est pas bien malin. D’abord fais ton billet de confession à Perrotot et quand on te l’apportera, reste en étude… »

Et il l’emmène un peu à l’écart pour lui parler à voix basse. Il faut dire que du coup la joie remonte au visage d’Antone en même temps que ses yeux expriment une grande admiration

 

– 242 – pour son camarade. Cette facilité de résoudre toutes les difficultés l’étonne. En le quittant il tombe sur Georges Morère qui l’observait de loin.

« Est-ce qu’on peut causer un moment ? » lui dit son ancien ami. C’était la première fois depuis l’affaire de la narration qu’il lui adressait la parole en particulier.

« Que me veux-tu ? répond Antone, la figure défiante et l’attitude déjà batailleuse.

– Tu crois que je te hais, répond Georges, non, je te plains. »

Antone hésite, puis soudain murmure à voix basse :

« C’est ta faute. »

À ce moment accourt Miagrin qui depuis un mois n’abandonne jamais son esclave :

« Viens voir, Antone. » Sa voix est brève, impérieuse.

Docile Antone le suit : « Que vas-tu faire avec Morère ? lui dit-il, tu ne vois pas qu’il va te tirer les vers du nez ? Tous ceux qui sont pour toi finiront par croire que c’est lui qui a raison. »

Georges reste surpris de ce brusque enlèvement. Ses soupçons se confirment : « C’est Miagrin qui le soutient. »

 

– 243 –