Antone Ramon
Troisième Partie la Cloche
TROISIÈME PARTIE
LA CLOCHE
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CHAPITRE I
CONVALESCENCE
Depuis trois semaines Georges attend le retour d’Antone. Sa mère d’abord lui a envoyé des nouvelles. Il va mieux. Il a conquis la famille par son obéissance, son repentir, sa gentillesse. L’abbé Buxereux s’était promis de le gronder, mais devant sa grâce et sa naïveté, il a désarmé. Puis on l’a ramené à Sermenaz et depuis, la maison semble plus triste. Bridgette le regrette beaucoup. C’est ensuite Antone lui-même qui met son ami au courant de sa vie de convalescent : une imprudence retarde l’heure de son retour et le docteur Bradu l’a envoyé à Nice. Il proteste de son amitié, aspire à le revoir, et lui raconte ses espiègleries avec Bridgette : « Maman t’aime beaucoup ; il est convenu que tu passeras les grandes vacances avec moi ; mais comme c’est loin ! » Et c’est une avalanche de cartes postales signées : Ton ami.
Georges voudrait lui répondre affectueusement ; il n’ose : ses lettres seront lues en effet par le Supérieur ; s’il demandait au Père Levrou de les envoyer comme naguère celles qu’il adressait à sa mère à l’époque de sa première communion. Mais non, ce n’est plus la même chose. Il est sur la limite indécise où l’on ne sait si l’on agit par honte ou par pudeur ; il se contente dans sa lettre à Antone de reproches sur son imprudence, de détails scolaires, de conseils de grand’père. Et voici qu’en se relisant il s’aperçoit qu’il l’a tutoyé. Que pensera le Supérieur qui malgré l’habitude générale proteste toujours contre cette familiarité de mauvaise éducation ? Il n’a ni le temps ni le courage de recommencer. Alors il corrige les tu en vous. Parfois il oublie des retouches et les phrases deviennent bizarres : « Vous me dites sur ta dernière carte… Soigne-vous bien. » La
– 302 – lettre partie il est bourrelé de remords : « Comme il va me trouver glacial ! » Et il attend la réponse avec inquiétude. Enfin elle arrive : « Mon cher Georges, tu ne peux savoir le plaisir que tu m’as fait. C’est bien toi, ton courage, ton amitié dévouée. » Georges a peur. Évidemment, c’est de l’ironie. Mais non, jusqu’au bout, jusqu’à l’au revoir la lettre est toujours aussi joyeuse, aussi confiante. Georges s’étonne, car il ne sait pas que les mots ont exactement la valeur sentimentale que nous leur donnons.
Il n’a pas eu d’explication avec Miagrin. À quoi bon ? Il a percé à jour la fausseté de cet élève modèle. Il sait bien qu’à l’arrivée d’Antone, ce sera la lutte entre eux deux, mais il ne le craint pas, il l’attend, décidé à défendre son ami de toutes ses forces. D’ailleurs Miagrin affecte l’indifférence la plus complète. On croirait que vraiment les vacances ont tout effacé, pourtant une crainte terrible hante l’esprit du sacriste. Ah ! s’il pouvait empêcher le retour d’Antone ou faire renvoyer Georges, puisqu’il n’a pu réaliser ses plans et que ses espérances, il le voit, sont désormais brisées ! Lui aussi pressent la lutte !
Enfin un soir de mai l’étude des moyens est brusquement agitée, comme la cime des forêts par le vent. Malgré les coups de règle du surveillant, la même exclamation se répète et se propage de banc en banc :
« Ramon ! c’est Ramon ! Ramon ? »
Tout heureux et souriant, bronzé comme un jeune Napolitain, les yeux vifs, la démarche sautillante, Antone est rentré et, rapide, monte à la chaire, ainsi qu’un chamois sur un roc. De cette position élevée, il tourne aussitôt les yeux vers l’angle d’où Georges Morère le contemple ravi. Il lui fait des signes d’intelligence, en écoutant le surveillant qui le sermonne et le renvoie à sa place. Mais hardiment il demande la
– 303 – permission d’aller parler à Morère, il affirme que sa mère lui a donné quelque chose de très important et de très pressé à lui remettre.
« Soit ! mais faites vite. »
Antone bondit, se dégage de ses condisciples qui l’arrêtent, brave les hum ! narquois des Beurard et Patraugeat, et prolonge tellement ce premier bonjour que le surveillant le rappelle discrètement par quelques coups de crayon sur sa table.
« Tiens, de la part de maman. » Il est retourné à sa place en riant, et à peine assis, examine la figure de son ami. Georges dénoue méticuleusement les ficelles, et dans une boîte découvre un porte-carte de cuir vert orné de son chiffre en argent. Sa surprise réjouit fort Antone. Son regard dit clairement : « Ta mère est trop bonne ! Pourquoi ce cadeau ? » Mais Antone continue de l’examiner avec une impatience fébrile. Georges ouvre le portefeuille, rougit de plaisir, et le referme précipitamment ; il contient la photographie d’Antone. Si quelque Beurard indiscret l’apercevait ! quel dégoût à la pensée de son sourire railleur et idiot.
Le soir au réfectoire et surtout le lendemain à la récréation, Antone est entouré et fêté. C’est une chose charmante que cet intérêt des collégiens pour un camarade enfin de retour. Leur babil d’oiseaux est intarissable. Il faut bien lui donner les nouvelles. « On n’a plus qu’une semaine à gagner pour avoir la promenade de classe. – Tu sais qu’on joue Britannicus à la fête du Supérieur. Il y aura, paraît-il, de très jolis costumes. – Morère a été vainqueur à la course à pieds. »
Et des compliments !
« Trente kilomètres sous la pluie, tu n’as pas peur !
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– Et pour aller voir Morère ! dit une voix aigre.
– Il n’en valait pas la peine ! » appuie lourdement Patraugeat.
Antone est heureux. Il ne reconnaît plus la maison. Sa grande façade lourde avec son fronton orné d’un blason sculpté, resplendit toute blanche en cette belle matinée de mai. Les sureaux et les fusains se sont ennuagés d’une fine et légère verdure, les marronniers de la cour soutiennent l’opulence de leur royal feuillage où les grappes blanches, les pains de hanneton, pointent comme des aigrettes persanes. Le Revermont a perdu ses brumes tristes et grises ; dans la lumière frissonnent ses champs de maïs, et sa vieille tour de Jasseron à demi écroulée se dore comme la tant vieille tour du More de la romance. Et puis Georges est là. Antone lui raconte les soins que sa mère lui a donnés et il ne tarit pas de souvenirs sur ses sœurs et surtout sur les malices de Bridgette. Il est de la famille.
Le soir, c’est la surprise du mois de Marie. On s’en va en procession à la chapelle, on passe à côté des rouges corbeilles de pivoines, tandis que, dans le jardin cher au Supérieur, Vulcain le jardinier sévère et boiteux rafraîchit de sa pompe les rosiers et les plates-bandes de giroflées.
On écoute une brève louange des vertus de la Sainte-Vierge, heureux quand il arrive quelque accident, comme l’avant-veille à l’excellent Perrotot. Il exaltait la bonté de la Sainte Vierge Marie qui, disait-il, « a pitié des plus mauvais prêcheurs ». Ce lapsus avait excité les rires et les rires désarçonnaient le sermonnaire qui, malgré ses terribles regards à droite et à gauche, n’avait pu retrouver la suite de sa phrase. Pour couper court à son silence prolongé l’abbé Framogé avait commandé : « Prenez le cantique à la page 35 : Au secours, Vierge Marie, Au secours, viens sauver mes jours. » Alors Feydart toujours malin avait introduit une variante que
– 305 – répétaient aussitôt ses voisins : « Au secours, finis mon discours. »
L’exercice terminé, on restait en récréation tant que durait le jour. Mais il fallait jouer. Recommandation bien superflue ! Après des journées si chaudes cette douceur du soir ranimait les enfants et au premier signal ils s’égrenaient dans la cour comme un sac de perles. Une partie de chat coupé s’organisait spontanément. Avec des cris d’hirondelles qui rasent la terre et entremêlent les lignes fantasques de leur vol, ils couraient les uns après les autres, filaient comme des flèches entre le poursuivi et le poursuivant, obligeant le limier à prendre le change, se grisaient d’audace et de mouvement. Ce jeu trop puéril, qui le jour les eût rebutés, alors les soulevait de plaisir. L’air était souple comme un bain tiède, les poitrines, haletantes de la course, aspiraient les senteurs des sureaux, des seringats et des proches lilas. Peu à peu la lumière se faisait plus mauve et plus mystérieuse. Antone s’en donnait à cœur joie, tout entier à la crainte enfantine de se laisser atteindre, et dans les mille détours de la poursuite, content de retrouver l’élasticité de ses membres, heureux de la bonne camaraderie d’Émeril, de Cézenne, d’Aubert, de tous. Il s’élançait éperdûment, s’efforçait de toucher Georges et soudain se voyait obligé de courir après Miagrin qui s’était glissé entre eux deux.
Déjà les carreaux de l’étude s’éclairaient de la lueur des lampes [que] les réglementaires allumaient dans les galeries. Implacable la cloche sonnait. Alors la claquette de l’abbé Russec avertissait les plus acharnés, ceux qui ne veulent pas se laisser prendre, même après le signal, même « quand ça ne compte plus. » Le visage rouge, le front en sueur, la gorge encore toute palpitante, Antone reprenait sa place. Ah ! cette cloche qui rappelle à chaque instant, comme il lui en veut d’interrompre le jeu du soir. En vrai gamin, il lui montre le poing, au milieu des rires de ses camarades.
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« Vous courez trop, vous êtes tout en sueur : vos parents vous ont pourtant bien recommandé de faire attention. »
C’est l’abbé Russec qui passe sa main dans le col d’Antone et le gronde.
Il a raison. Mais allez donc forcer un enfant à l’immobilité, quand les autres jouent, quand il n’a pas joué lui-même depuis un mois.
On rentre. Derrière eux, dans les cours larges et vides le calme s’étend comme une nappe ; les lourds feuillages s’assombrissent et dans le crépuscule s’agitent les blanches aigrettes des marronniers, heurtées par les élytres bruissantes des hannetons rôdeurs.
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