Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 43 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre V: Miagrin Se Venge

CHAPITRE V

 

MIAGRIN SE VENGE

 

Mardi 18 juin ! C’est le grand jour, le jour de la Promenade de classe. Sous la conduite de M. Pujol et de M. Perrotot, car le règlement exige au moins deux professeurs, les troisièmes se dirigent vers la gare de Bourg pour prendre le train de Nantua. On leur a bien recommandé de garder le silence en passant près des études où leurs condisciples apprennent leurs leçons, mais allez faire comprendre ce délicat sentiment à Émeril, à Cézenne, à d’Orlia, à Patraugeat ! Leur première joie fut au contraire de crier sous leurs fenêtres : « Ah ! quel beau temps pour une promenade. »

Le train arrive : ils prennent d’assaut les voitures, se disputent férocement les coins des compartiments, trépignent de joie au coup de sifflet du départ. « Cette fois, ça y est ! » Comme dit le vieux d’Aubigné :

L’aise leur saute au cœur et s’épand au visage.

Patraugeat fait d’ironiques adieux au collège, et soudain toute la classe attaque la marche aux Flambeaux de Meyerbeer…

Antone s’est fait envoyer sa lorgnette et Rousselot son appareil photographique. Mais Rousselot s’occupe à couper un morceau de la courroie de la portière, comme souvenir, et Antone, juste en face de Georges, n’a cure du paysage. Dans le compartiment voisin M. Pujol se moque de Cézenne qui avoue n’avoir jamais visité l’Église de Brou depuis quatre ans qu’il est

 

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à Saint-François-de-Sales. Et, plus loin, Feydart écoute M. Perrotot expliquant que « l’acide prussique est un poison si violent qu’une goutte sur la langue d’un chien, ça tue un homme ! »

Le train dépasse Ceyzériat, contourne le Mont July, descend dans la vallée du Suran, dépasse Simandre :

« Rousselot, ton appareil ? »

Rousselot se précipite.

« Tiens ! prends ce coin-là… non, attends, celui-là… Non, par ici. »

Rousselot déblaie le passage, écrase des pieds, hésite d’une portière à l’autre, se prépare et au moment précis où il va faire jouer le déclic, le train disparaît dans un tunnel. Toute la classe éclate de rire. Rousselot se fâche et menace ses camarades :

« Allons, du calme ! »

Soudain la dispute s’arrête. Le train vient de sortir de terre. Comme s’il avait peur de troubler la splendeur du paysage qu’il découvre, de le faire évanouir par la laideur de son apparition et la brutalité de ses bruits de ferraille, lentement il traverse la profonde vallée de l’Ain, en plein ciel, sur un pont de rêve. Les enfants courent d’une portière à l’autre ; ils regardent au fond de l’abîme le torrent fuyant vers Cize, les roches boisées de Jarbonnet, puis, à leur droite, les énormes masses calcaires qui se dressent en murs triomphants avec leurs reliefs baignés de lumière, leurs blancheurs atténuées de mille irisations, grâce aux fines buées, au voile impalpable qui monte sans cesse de la rivière. Antone, soulevé de joie à chaque instant, attire Georges pour lui faire partager ses admirations.

 

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De Nurieux, le train file en droite ligne sur la Cluse et bientôt ils aperçoivent le lac de Nantua reflétant dans son large miroir un cirque de montagnes blanches et de montagnes boisées, et, de l’autre côté, la bordure dentelée de la ville. À la Cluse, ils s’embarquent sur « la Ville de Nantua » et passent la matinée à faire le tour du lac. Lorgnette en main, Feydart s’efforce de découvrir la fameuse roche de la Maria Matre, tandis qu’Antone raconte à Georges son voyage sur mer, de Nice à la Spezzia. Cézenne s’intéressait à un pêcheur, cormoran immobile à la pointe d’un tablier sur pilotis, un « tiens-toi bien » ou « tintében » comme disent les gens du pays, quand une clameur retentit. Pierre Leroux a conçu, ainsi que le poète :

Pour l’eau bleue et profonde un indicible amour,

et, en se penchant trop sur le bastingage, a fait tomber sa casquette. Cet incident paraît tellement extraordinaire, que la joie devient du délire. La beauté du lac, les ombrages merveilleux, l’étagement des bandes calcaires, la volupté même du souple mouvement du bateau, tout disparaît devant l’intérêt qu’offre la casquette de Pierre Leroux, minuscule bouée qui flotte à la surface de l’onde et diminue de plus en plus. Émeril, Cézenne, Beurard oublieront tout de la promenade, tout, sauf la casquette de Leroux.

Après avoir visité Nantua, ses rues, sa vieille église, ils entrent à l’hôtel du Lac, chez Jeantet, où les attend un somptueux banquet commandé de Bourg. La table est installée sous les arbres de la terrasse. Chacun se place suivant ses affinités électives, Feydart près de l’abbé Perrotot et, naturellement, Antone près de Georges. Depuis le matin il « marche vivant dans son rêve étoilé » ; ils ne sont plus au collège, il leur semble qu’ils ont reconquis la liberté. L’appétit aiguisé par cette promenade matinale, ils font honneur aux mets : échattous du lac, quenelles de Nantua, gigot, charlotte russe, crème, ananas au kirsch et desserts variés, le tout arrosé

 

– 331 – d’un petit vin gris qui met l’esprit en verve, puis d’un champagne pétillant sinon authentique. Au dessert on fait chanter d’Orlia, Émeril et Beurard qui risque une romance provençale. Alors Cézenne émoustillé déclare qu’il va réciter une poésie. On l’encourage. Debout, bien campé, après s’être essuyé la bouche, Paul Cézenne lance le titre d’une voix sonore : « La Grève des Forgerons, par François Coppée. » Un silence recueilli l’écoute. D’une voix emphatique il commence :

« Mon histoire, Messieurs les juges, sera brève.

Voilà. »

Il s’arrête, regarde devant lui, porte sa main droite à sa bouche, puis les sourcils contractés, cherche la suite dans les nuages. Déjà quelques applaudissements ironiques de ses camarades se préparent. Mais il les arrête du geste : « Je suis mal parti, dit-il, je recommence : La Grève des Forgerons, de François Coppée :

Mon histoire, Messieurs les juges, sera brève.

Voilà… »

L’arrêt fatal se reproduit exactement après le même mot et cette fois les rires éclatent avec fracas. Gendrot, Leroux, Henriet, Rousselot s’écrient : « Bis ! Bis ! » Mais Cézenne à qui le champagne et le café ont enlevé toute timidité répond, sans se déconcerter : « Je ne me rappelle plus le milieu. En tous cas, voici le dernier vers :

Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci ! »

Des bravos ironiques accueillent cette finale. On répète : « Merci, merci ! »

 

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« Pour un bavard comme vous, votre histoire est étonnamment brève, conclut en riant Monsieur Pujol. Allons, en route pour le lac de Sylans.

– Est-ce qu’on peut fumer ? demande Émeril.

– Défense absolue, il nous faudrait un service de porteurs pour ramener les malades. »

Mis en gaîté par le banquet, le champagne et le soleil, les groupes se resserrent et montent vers les Neyrolles en chantant le chœur de charbonniers d’Offenbach, souvenir de la Sainte Cécile, et la Marche aux Flambeaux de Meyerbeer…

Aux Neyrolles la gorge se resserre, on hâte le pas. Les groupes s’espacent de plus en plus, les conversations succèdent aux chants. De temps en temps, Feydart, Émeril, d’Orlia, même le sage Aubert et le grave Boucher se retournent vers Cézenne et lancent d’une voix aiguë :

« Mon histoire, Messieurs les juges, sera brève.

Voilà… »

Antone marche à côté de Georges et lui raconte en détails toute l’aventure de sa lettre aux mains de Miagrin ; il lui avoue qu’il l’a revu le soir de Britannicus, et lui redit les menaces du sacriste. Georges comprend tout ce qu’il y a de sensibilité et d’imagination exaltée dans l’âme de son camarade. Il se rappelle les indications précises du Père Levrou et s’efforce de l’entraîner sur un sujet moins irritant : « Tu prends trop les choses à cœur, lui dit-il, laisse donc Miagrin de côté.

– C’est plus fort que moi, répond Antone, quand je pense qu’il est congréganiste de la Sainte Vierge ! Tu sais, moi je n’aime pas beaucoup ce groupe-là…

 

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– Tu as tort, interrompt Georges, si en effet tu étais plus pieux… »

Mais Antone proteste violemment, déclare qu’il a un culte d’amour pour l’Immaculée, qu’il l’aime plus que toute la Congrégation. « Je suis allé l’année dernière à Lourdes avec le bon abbé Brillet. Si tu savais comme c’est beau, comme on prie… Je me souviens qu’un soir… » et il tire de ses secrets trésors les souvenirs les plus précieux, il lui dévoile tranquillement ses enthousiasmes d’enfant et ses joies intimes. Georges écoute, ravi. Il voudrait bien aller à Lourdres. « Nous irons, je veux y retourner cette année avec toi », s’écrie l’impétueux Antone. Dans la joie de ces confidences ils oublient la route, les rochers et leurs camarades. Comme ils sont bien seuls dans cette bande d’enfants tapageurs !

Enfin on débouche près de vastes hangars de bois : ce sont les glacières de Sylans. Le lac apparaît dans sa vasque de montagnes. Mais l’heure est mal choisie. Sous le jour aveuglant le lac en feu miroite comme un bouclier d’or. « C’est ça Sylans ! s’écrie Rousselot déçu, je préfère la Dombe ; » mais songeant à l’hiver, Cézenne interprète de la pensée générale déclare : « Ça doit faire une fameuse patinoire. »

Au pied de la haute cascade de la Planchette, s’engage une longue discussion sur les mérites respectifs des chutes d’eau de l’Ain et de la Savoie. M. Pujol interrompt :

« Maintenant, il est trop tard pour aller au lac Genin. Nous allons grimper à bonne allure de la gare de Charix à Lalleyriat ; il y a un joli chemin sous bois ; nous gagnerons ainsi Nantua par les Neyrolles et le train de cinq heures onze nous ramènera pour dîner à Bourg à sept heures et demie.

– Déjà ! s’écrient Cézenne et Émeril.

 

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– Allons, les entraîneurs, entraînez, car nous avons juste le temps. »

Qu’est-ce qu’une montagne pour des enfants, sinon une occasion de grimper ? Georges Morère prend la tête avec Rousselot, Leroux, Pradier, les meilleurs coureurs, et Antone.

« Pas si vite ! » implorent Cézenne, Émeril et ceux dont l’idée de retour alourdit les jambes. On traverse la voie ferrée, on gravit des côtes un peu raides, mais où, du moins, l’on est à l’abri du soleil sous les sapins. Une fois sur les crêtes, le groupe se dirige vers les Neyrolles. M. Pujol laisse les enfants s’espacer à leur guise, il demande seulement qu’on ne s’écarte pas du chemin et que les premiers arrivés à la route des Neyrolles attendent les autres.

Georges est reparti en tête avec Antone pour reprendre leur conversation interrompue à Sylans. Antone l’écoute si docilement qu’il veut en profiter pour l’éclairer et l’assouplir. Par un instinct de secrète pudeur, ils ont pris un peu d’avance sur leurs camarades. Miagrin a bien essayé tout d’abord de les déranger, puis il s’est ravisé et maintenant les laisse distancer de plus en plus le groupe. Nul ne les trouble, ni ne les écoute.

« Le père Levrou n’a-t-il pas raison, dit Georges, de te trouver trop petite fille. Tu vas avoir quatorze ans et tu t’irrites du moindre obstacle, tu t’abats au moindre échec.

– C’est vrai, reconnaît Antone, je voudrais être comme toi.

– Oh ! moi je ne suis pas un modèle, mais il me semble qu’à ta place, je laisserais là ces manières d’enfant câlin et que je songerais davantage à l’avenir. » Et il ose lui rappeler des paroles trop doucereuses, des mièvreries agaçantes. Antone rougit et donne ses excuses : « C’est vrai, mais tu sais, au fond, je t’aime beaucoup. »

 

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« Qu’est-ce que tu penses faire plus tard ? interroge Georges.

– Et toi ? demande Antone.

– Moi ? si je peux, j’entrerai à St-Cyr. Je veux être officier, mais, tu sais, pas un officier de garnison, j’irai où l’on se bat, en Afrique, à Madagascar, n’importe où.

– Eh ! bien, moi aussi, déclare Antone, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau que d’être officier de cavalerie. »

Georges rit : « Tu es toujours le même, tu vois ton cheval, ton uniforme, mais il faut d’abord passer des examens. C’est plus sérieux.

– N’aie pas peur, je les passerai : je passerai tout avec toi ; nous travaillerons ensemble, nous entrerons dans le même régiment. Quel dommage que je n’aie pas de sœur ! Tu l’aurais épousée et moi j’épouserais Bridgette : elle est très gentille et nous nous entendions très bien. Après nous partirions pour l’Afrique tous les deux. » Antone s’exalte. Il se voit déjà avec Georges, comme Marchand avec Baratier. Il reprend Fachoda aux Anglais, soumet tout le continent noir, conquiert le Tchad, plante partout le drapeau français. Surtout il se réjouit à l’idée qu’il vivra désormais avec Georges, qu’il sera toujours son ami, son seul ami.

Georges de son côté n’a pu se défendre d’une grande joie devant cette perspective. L’abbé Levrou a raison. Plus tard cette amitié sera leur force à tous deux, elle les soutiendra, à Saint-Cyr, dans l’armée, dans la vie.

Et il part de là pour donner de nouveaux conseils à Antone. « Oui, mais d’abord il faudra se montrer des hommes résolus. À

 

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Saint-Cyr ce n’est pas comme ici. C’est alors que nous aurons besoin de nous serrer l’un contre l’autre… »

Pendant ce temps, la colonne avançait lentement derrière eux. Une fois déjà M. Pujol l’avait arrêtée et fait des reproches à Émeril et à Beurard qu’il avait surpris s’attardant en arrière pour fumer. Plus loin, au cri de Rousselot, tous les élèves étaient accourus pour contempler près d’une flaque d’eau deux espèces de petits lézards de velours noir coupé de raies orangées : « Ce sont des salamandres », déclarait l’abbé Perrotot. De grandes disputes s’étaient engagées. Arthur Feydart voulait les mettre sur un feu de bois pour voir si vraiment les salamandres vivaient dans les flammes, Cézenne voulait au contraire les emporter pour voir si la nuit elles n’étaient pas phosphorescentes, en réalité pour les glisser dans le lit de son ami Émeril. Miagrin ne cessait de demander de nouvelles explications sur les transformations des têtards, si bien qu’au moment de repartir, il fit remarquer à M. Pujol qu’il était déjà très tard. Ce fut l’occasion d’une scie nouvelle : « Il est tard, il est têtard. »

Tout en devisant, Georges et Antone avaient pris une longue avance sur la classe. Ils avaient rencontré la route des Neyrolles et selon les prescriptions de M. Pujol attendaient, sous les derniers sapins, la classe attardée. Antone débordait de reconnaissance ; il lui rappelait quels camarades il avait rencontrés : Patraugeat, Beurard, ces goinfres, Lurel et Monnot, ces menteurs, Miagrin, cet hypocrite. Enfin il possédait un véritable ami, franc, loyal. Désormais il allait travailler vaillamment, il voyait un but, il se préparerait à cette vie héroïque, ambition et rêve de toutes les âmes de treize ans. Des souvenirs d’histoire et de légende, de chevalerie et de camaraderie guerrière tressaillaient en lui.

« Nous serons deux frères d’armes, disait-il, comme Roland et Olivier.

 

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– Oui, répondait Georges, mais n’oublie pas que c’étaient de robustes soldats ; il faut devenir virils comme eux.

– Tu as raison, il faut que je change, que je devienne un homme ; je te promets d’être viril. »

Dans la forêt l’atmosphère est chaude, l’arome des sapins rôde autour d’eux, la solitude les enveloppe. Un ressaut du sentier les empêche de voir le long chemin qu’ils viennent de parcourir. Au loin, à travers les sapins, ils aperçoivent vaguement l’autre côté du lac.

« Vois-tu, poursuit Antone, le bras sur l’épaule de Georges, je n’ai ni sœur, ni frère. Eh ! bien, c’est toi qui seras mon frère, mon vrai frère. Tu m’avertiras, tu me conseilleras, tu me soutiendras. Tu veux bien, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas savoir comme je t’aime, ajoute-t-il, dans une exaltation de tendresse croissante. Maintenant, c’est à la vie à la mort. Oui, je voudrais donner ma vie pour toi. J’ai chez moi un tableau d’un peintre italien, il représente Tobie conduit par Raphaël, je l’aime beaucoup, sais-tu pourquoi ? parce que Raphaël te ressemble. Tu seras mon Raphaël.

– Tu exagères, Antone, interrompt Georges, soyons simplement, comme tu le dis, deux frères ayant les mêmes espérances.

– Le même cœur, chante Antone.

– Oui, le même cœur et le même idéal, répond Georges, celui des chevaliers : Dieu et patrie. »

Alors Antone saisit Georges au cou, l’étreint avec une joie enfantine et le baise à pleines joues. Georges surpris hésite un instant, puis conquis par tant de confiance, de naïveté et

 

– 338 – d’affection vraie, il pose à son tour ses lèvres sur la joue vermeille d’Antone ravi.

Presque aussitôt ils entendent un pas lourd, un paysan paraît dans le chemin.

« Quelle heure est-il donc ? se demande Georges.

– Quatre heures et demie, répond Antone tirant sa montre.

– Mais le train part dans une demi-heure, jamais nous n’arriverons pour cinq heures à Nantua. On ne les entend plus.

– Pardon, Monsieur, fait Antone, qui salue le paysan, vous n’avez pas rencontré nos camarades ?

– Que si, reprend l’homme, voilà déjà une demi-heure qu’ils sont descendus vers Charix, en chantant. Si vous voulez les rattraper pour le train, vous n’avez que le temps, c’est à cinq heures moins dix. Tenez, prenez donc là-bas, voyez-vous, à travers les sapins, cette coursière ; elle vous ramènera juste à la station quand vous aurez coupé deux sentiers, mais dépêchez-vous.

– Combien y a-t-il ? interroge Georges avec angoisse.

– Trois à quatre kilomètres, mais ça descend à peu près toujours.

– Pas gymnastique ! crie Georges à Antone.

– Non ! dit Antone, mieux vaut aller à Nantua, c’est plus près.

– Mais on nous attend à Charix et l’on ne partira pas sans nous.

 

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– Alors tant mieux.

– Tant mieux ! et si nous leur faisions manquer le train ! Non, non, pas gymnastique sur Charix ! »

Et les voici courant à travers les sapins vers le sentier entrevu, coupant les chemins, dévalant vers le lac, les coudes au corps, la tête levée ; ils vont à toute vitesse, au mépris du principe qu’une longue course doit être faite à une allure modérée et régulière. À chaque tournant Georges se demande s’il ne va pas apercevoir les élèves, mais rien. Alors il se retourne, appelle Antone, l’excite, l’éperonne, malgré la chaleur étouffante, malgré l’air lourd de la sapinière.

Georges se sent hors de la règle, contre la règle, il n’a plus sa raison, il s’affole, il est incapable des réflexions qu’une certaine insouciance permet encore à son ami.

Soudain il s’arrête, il arrive à une carrière, c’est une impasse. Ils ont dû se tromper, vite il revient sur ses pas, enlève Antone, cherche sa voie, la retrouve enfin et s’y lance à une allure de plus en plus accélérée, tourne les sapins, saute de rocher en rocher.

« Sais-tu que nous risquons d’être renvoyés ? »

Cette terreur obscurcit son âme. Il songe au Supérieur. Il ne voit ni le visage rouge de son ami, ni sa poitrine haletante, ni ses vains efforts pour se maintenir à son pas. « Plus vite ! commande-t-il, plus vite ! » Mais Antone commence à s’essouffler, le lâche petit à petit et soudain s’écrie : « Je n’en peux plus. »

Georges le regarde désolé. Il entend le sifflet strident d’une locomotive.

 

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« Encore un effort, implore-t-il, voyons Antone, nous devons être tout près. » Docile, Antone reprend le pas gymnastique : la sueur inonde son visage, ruisselle sur son cou, colle sa chemise à son corps ; ses oreilles bourdonnent ; sa gorge est en feu. « Ferme la bouche et lève la tête », lui répète Georges, qui accélère l’allure à mesure que la descente devient plus rapide. Depuis près d’un quart d’heure, Antone court ainsi, horriblement oppressé, s’obstinant parce que Georges est effaré, perd la tête et redoute ce retard comme une catastrophe.

Enfin la douleur est trop vive.

« Je ne peux plus, lui dit-il, j’ai un point de côté. »

Il s’est remis au pas de route, et, tout soufflant, serre sa hanche de sa main droite. Georges le regarde. Doit-il prendre les devants pour prévenir le groupe ou se mettre au pas d’Antone ? Soudain il entend des appels et aperçoit bientôt Rousselot qui remonte vers lui, et lui fait de grands gestes.

« Par ici, dépêchez-vous donc ! »

Georges montre Antone épuisé.

« Le train va partir, allez, hop ! nous allons le manquer !

– Quand on ne peut plus, on ne peut plus, dit Antone.

– Mon vieux, tu sais, Pujol est furieux ! dépêche-toi. Ça va en faire une histoire ! »

Georges est repris de terreur :

« Allons, Antone, un effort ! sois viril !

 

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– Si tu veux ! » répond Antone fouetté par ce rappel de leur conversation. Et il se remet avec eux au pas gymnastique.

Il y a encore 800 mètres avant d’arriver à la ligne. Rousselot leur explique que c’est Miagrin qui a demandé de revenir à Charix parce qu’on était en retard. « M. Pujol voulait rassembler tout le monde, mais Miagrin a déclaré bêtement ainsi qu’Émeril que vous étiez repartis tout de suite avec Perrotot.

– Miagrin a dit cela ? s’écrie Antone.

– Oui, c’est une farce qu’il a voulu vous jouer, allons, pressons. »

Antone a compris. Miagrin a voulu les faire prendre en faute, et cette fois il a réussi. La rage, lui donne des forces. Il faut qu’il arrive. Miagrin serait trop content s’il manquait le train, si Georges était puni. Mais il court depuis si longtemps déjà, il faiblit, et lâche peu à peu.

« Donne-moi la main, dit Rousselot ; Morère, prends-lui l’autre. Nous suivrons le ballast en bas. »

Les deux plus fort coureurs de la classe l’entraînent ; Antone s’abandonne les yeux fermés, tant sa douleur de côté est poignante. Ils n’ont plus que cent mètres, ils arrivent, lorsqu’ils entendent un coup de sifflet suivi d’un halètement lent d’abord, puis précipité et la lourde masse de la locomotive se met à glisser sous un long panache de fumée entre le lac et les pentes raides de la montagne. Les trois coureurs débouchent sur la voie juste pour voir de loin leurs camarades leur faire des gestes ironiques, agiter leurs mouchoirs et les appeler de toutes leurs forces :

« Morère ! Ramon ! Rousselot ! » Trop tard !

 

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