Antone Ramon
Chapitre XIX: Fin de Promenade
CHAPITRE XIX
FIN DE PROMENADE
La maison des Morère s’élevait au-delà de la ville, non loin d’une madone, au milieu d’un jardin ; une grille, entre deux acacias, la séparait de la route.
Antone chercha longtemps : enfin il remarqua des fers de lance à travers lesquels on apercevait une pelouse et deux corbeilles de primevères ; derrière, la coquette maison élevait au-dessus de la porte du cellier sa masse blanchâtre et son toit de tuiles qui brillaient aux clartés du couchant. Il s’arrêta ; c’était là ; son cœur battait d’émotion. Maintenant qu’il n’avait plus qu’à sonner, il n’osait. Il se regarda : couvert de boue, trempé de la tête aux pieds, serait-il assez hardi pour se présenter en cet état ? De quel droit venait-il chez Monsieur Morère ? Il aurait dû prévenir au moins son ami. Et il attendait dehors : « Ah ! si Georges sortait, entrait ou paraissait à une fenêtre, il l’appellerait et tout s’arrangerait. » Près de lui Khém, tout boueux, se secouait avec frénésie, toussait, le regardait et bâillait à grand bruit. Les dernières lueurs blanches s’éteignirent derrière la ville entre deux nuages noirs. Un vent frais s’éleva, égoutta les arbres de la route et les sureaux du jardin déjà en feuilles. Antone frissonna, mais il ne se décidait pas, arrêté par une crainte absurde et inattendue. Une lampe brilla derrière les rideaux, puis apparut au premier étage. Une fenêtre s’ouvrit ; une jeune fille ferma les persiennes, puis les autres, puis les autres, et bientôt toutes les fenêtres furent closes. La maison semblait se dérober à l’indiscret et, dans la nuit de plus en plus sombre, gardait un silence hostile. Antone
– 281 – maintenant grelottait dans ses vêtements. Une toux obstinée le piquait à la gorge. Mais la maison n’entendait pas. Une horloge sonna. Furieux, il se demanda si ce n’était pas la demie ; il n’avait alors que le temps de retourner à la station, peut-être même était-il trop tard ? La rage d’être venu jusque là pour rien lui donna du courage. Très légèrement il tira la sonnette, qui retentit à son grand effroi comme un appel aux armes.
La porte s’ouvrit, une voix de femme demanda du perron :
« Qui est là ?
– Moi, répondit Antone anéanti.
– Qui vous ?…
– Un camarade de Georges. »
Il n’osait dire son nom.
« Ah ! pardon ! fit la voix. Marthe ! apporte de la lumière. » Antone entendit chausser des galoches, puis les pas s’approchèrent sur le gravier. C’était Madame Morère.
« Je vous demande pardon, à la nuit on craint toujours les rôdeurs !… Mais, vous n’êtes pas seul ?
– Si, Madame, je suis venu à bicyclette.
– Par ce temps affreux ! »
Antone appuya sa bicyclette à la maison et entra dans le vestibule éclairé où attendaient Bridgette, Marthe et Marie-Thérèse. Toutes les trois en le voyant poussèrent un cri de stupéfaction et Madame Morère joignit les mains dans un geste d’horreur.
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À ce cri, un grand Monsieur aux moustaches grises, sortit du salon où flambait un grand feu de bois. C’était Monsieur Morère.
« Je suis un peu mouillé, dit Antone tout honteux.
– Mais d’où venez-vous ? interrogea le père épouvanté.
– De Sermenaz, » répondit Antone confus et aussitôt il ajouta : « Georges va bien ?
– Il est chez son oncle à Montluel. »
M. Morère ne comprit pas la déception d’Antone. L’enfant se rappelait maintenant le duo de flûte entendu un instant, c’était Georges Morère et son oncle ! comment ne l’avait-il pas deviné ? Quelle fatalité !
« Mais mon petit ami, poursuivit M. Morère, vous avez reçu tout l’orage sur la tête ?
– Oh ! pas tout, répondit Antone secoué soudain d’une quinte de toux.
– Malheureux enfant, reprit la mère, c’est risquer la mort ! Vous ne pouvez pas rester ainsi : il faut changer de linge tout de suite. Bridgette, dis à la cuisine qu’on fasse un grog très chaud. Et vous, mon petit ami, montez bien vite avec moi à la chambre de Georges. Albert, donne-nous une flanelle. »
Ce fut immédiatement le branle-bas. Antone était conduit au premier par Madame Morère, tandis que Marie-Thérèse tirait les vêtements de l’armoire, que Bridgette s’élançait vers la cuisinière et que Monsieur Morère chauffait une chemise devant le feu du salon.
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« Mais vous êtes trempé jusqu’aux os ! Quelle imprudence ! Ne toussez pas ! »
Là-dessus le mari rentra.
« Il fait froid ici, dit-il, il faut du feu. Le plus simple, continua-t-il, c’est qu’il se mette au lit.
– C’est cela ! Mettez-vous au lit !
– Oh ! non ! je ne peux pas, Monsieur…
– Pourquoi ?
– Il faut que je reprenne tout de suite le train pour Lyon.
– Le train de sept heures vingt-deux ? Mais il y a un quart d’heure qu’il est parti, votre train.
– C’est que papa m’attend.
– Bah ! votre papa sait que vous veniez ici. Après cet orage, il se doutera bien qu’on vous a retenu. »
Mais Antone à demi déshabillé, baisse la tête et avoue :
« Non, il ne sait rien. »
Madame Morère laisse tomber ses bras.
« Comment ils ne savent rien ! Ah ! dans quelle inquiétude ils doivent être. »
Antone grelotte… et bégaie :
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« Je ne pensais pas arriver si tard.
– Voyons, reprend M. Morère, vous frissonnez et vous toussez, mettez-vous d’abord au lit. Nous allons aviser. Hop ! »
L’enfant obéit et bientôt se glisse entre les draps.
« Marthe, Marie-Thérèse ! crie Madame Morère du haut de l’escalier, apportez du bois.
– Maintenant, conclut le père, je vais téléphoner à votre papa. Comment vous appelez-vous donc ?
– Antone Ramon. »
Antone Ramon. À ce nom les deux époux se regardent sans une parole, les yeux dans les yeux.
« Quelle est l’adresse de vos parents ? demande M. Morère avec vivacité.
– Château de Sermenaz par Miribel. »
Marthe est rentrée dans la chambre avec Marie-Thérèse, tandis que le papa descend rapidement l’escalier. Antone tousse sans discontinuer. On allume le feu, on va chercher une boule d’eau chaude pour les pieds. Enfin Bridgette elle-même remonte de la cuisine avec le grog, en équilibre sur un plateau.
Relevé sur un coude, Antone boit à petits coups, harcelé par la maman qui insiste pour qu’il avale le plus chaud possible. De temps en temps, lorsqu’il est secoué par une quinte, Madame Morère se hâte de le débarrasser et lui rend la tasse après l’accès.
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Elle fronce les sourcils et contemple avec une émotion douloureuse cet enfant qui lui semble bien délicat. Elle songe à l’inquiétude de son père et de sa mère, et, certes, pardonne à Monsieur Ramon ses aigres paroles dans le cabinet du Supérieur. Elle n’ose parler, car le petit malade est lui-même très songeur : « Sans doute, croit-elle, il pense à la colère de ses parents et à la réprimande trop justement méritée. » Des craintes passent et repassent visiblement sur le front d’Antone qui regarde avec ennui Marthe attiser le feu, comme s’il attendait son départ. Il demande enfin :
« Est-ce que Georges revient ce soir ? »
Madame Morère étonnée d’une pareille préoccupation répond doucement :
« Non, mon petit ami, demain matin.
– Ah ! répond Antone très contrarié, à quelle heure ?
– Je ne sais, mais vous feriez mieux de songer à la peine que fait à vos parents votre escapade. »
Le petit Lyonnais comprend la leçon, il se tait ; le feu prend et une lumière joyeuse danse sur tous les meubles. Bridgette apporte une boule d’eau chaude.
« Tenez, mettez le moine sous vos pieds.
– Ce n’est pas très catholique, remarque l’enfant en souriant.
– Ce l’est encore moins, riposte Madame Morère, de faire une course pareille à l’insu de son papa et de sa maman. Maintenant couvrez-vous bien les épaules, n’ayez pas peur de la
– 286 – transpiration, mais ne parlez plus : nous allons vous laisser reposer. Je reviendrai tout à l’heure. »
Elle emporte la tasse, met la lampe en veilleuse et sort avec ses filles.
Antone est irrité, il eût voulu se trouver seul avec Madame Morère, et ne l’a pas été un instant. Puis, curieux, il examine la chambre de Georges. Ni gravures anglaises, ni râtelier d’armes, ni tête de cerf, ni loriot empaillé, ni meubles de marqueterie, mais les photographies de ses parents encadrées, trois rayons surchargés de livres de prix et de livres de classe et deux gravures à la manière noire, représentant l’une Notre-Dame de Fourvières, l’autre le chien du Régiment dont deux soldats bandent la patte blessée, pendant que leurs camarades continuent de fusiller l’ennemi. Tandis qu’il contemple ces simples objets, ses idées se brouillent, les images se succèdent dans son esprit malgré lui, et lentement il glisse au sommeil.
Lorsqu’il s’éveille en toussant, une pâle veilleuse de porcelaine blanche a remplacé la lampe. Il doit être tard. Une forme noire se meut doucement dans la pénombre : une main fluette prend sur la table une potion et lui fait absorber une cuillerée sirupeuse d’un calmant.
« C’est vous, Madame ? demande-t-il.
– Chut ! répond la voix basse, à peine distincte, ne parlez pas : renfoncez-vous et dormez. » En même temps on lui palpe le poignet ; il doit avoir la fièvre, sa bouche est sèche et sa respiration difficile : il tousse encore, mais comme il a pris la main de Madame Morère, il ne la lâche pas, et, quand l’accès est passé, il la porte à ses lèvres et murmure :
« Je vous demande pardon de vous avoir fait de la peine. »
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Madame Morère troublée, l’interrompt.
« Chut ! mon petit ami, ne vous agitez pas, dormez bien ! »
Mais il insiste :
« Est-ce que vous me pardonnez ?
– Oui, mon enfant, je vous pardonne. »
Elle s’approche de lui et le baise au front.
« Oh ! alors, demandez à Georges de rester mon ami.
– Nous verrons ; ne parlez plus, vous vous fatiguez, dormez. »
Elle est plus touchée qu’elle ne veut l’avouer de cette démarche d’Antone, de cette confiance en son fils, et de cette naïveté conservée même après des fautes qui semblaient prouver une rouerie précoce. Tandis qu’Antone se rendort, elle songe à cette histoire de composition et ne peut croire que ce soit ce maigre enfant qui ait causé tant de troubles depuis le commencement de l’année scolaire. Fatiguée, peu à peu elle s’assoupit elle-même dans le fauteuil près du lit de Georges, où dort maintenant, d’un sommeil plus tranquille, Antone Ramon.
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