Antone Ramon
Chapitre VI: Le Mystère de la « Sainte-Cécile »
CHAPITRE VI
LE MYSTÈRE DE LA « SAINTE-CÉCILE »
« Mon cher enfant,
« J’ai appris avec le plus vif plaisir votre entrée à l’Institution Saint-François-de-Sales. Vous êtes déjà habitué à cette nouvelle vie et j’en remercie Dieu. Rien ne peut être plus utile à votre caractère que la soumission à une règle précise, inviolable, telle que celle d’un collège ; rien ne peut être meilleur à votre âme qu’une préparation à la vie au milieu d’enfants de votre âge, sous la surveillance constante de bons maîtres et de prêtres dévoués. J’espère que vous saurez éviter les écueils de cette vie commune, la routine qui aboutit rapidement à l’ennui, au désœuvrement, et à tous les défauts ; les mauvais camarades qui abuseraient trop aisément de votre inexpérience et de votre nature affectueuse.
« Je vous écris de la Villa de Nice, où vous m’avez vu les vacances dernières, pour me recommander à vos prières. Je me meurs. Il ne me reste aucun espoir du côté des hommes. Que décidera Dieu ? Je ne le sais et me soumets à sa sainte volonté. Mais si près peut-être du moment où je dois rendre compte de ma vie, comment ne craindrais-je pas ? Mon cher enfant, je vous prie de pardonner à votre ancien précepteur de n’avoir pas sans doute apporté toute la douceur et toute la vigilance qu’il vous devait. Puisse Dieu suppléer par sa grâce à ses faibles efforts et réparer ses oublis ! Et vous, n’oubliez pas celui qui aurait voulu faire de vous un homme énergique et utile, un parfait chrétien. Le plus tôt possible, rendez votre caractère viril. Bientôt je ne
– 39 – serai plus là pour suivre vos efforts, vous aider, vous rappeler ; d’autres prêtres me remplaceront facilement dans cette tâche. Aucun cependant ne pourra vous donner plus d’affection dévouée. Priez donc pour moi afin que, si Dieu m’appelle, il adoucisse du moins l’horreur qu’inspire à notre malheureuse nature l’instant du passage suprême. Priez pour moi afin qu’il me fasse miséricorde et que, dans l’autre monde, je puisse, délivré de mes fautes, continuer à veiller sur vous.
« Adieu, mon cher Antone, adieu, mon cher enfant, et que Dieu bénisse votre bonne volonté.
« J. BRILLET, prêtre. »
Quand l’abbé Russec lui avait remis cette lettre, décachetée selon l’usage, Antone avait l’esprit à cent lieues de son précepteur. Lancé dans le jeu, et tout à d’autres soucis, il en fut ému sur le coup, mais n’en comprit pas l’importance. « Vous ferez bien de lui répondre vite », lui conseille l’abbé Russec. Cet avis, rappel à la politesse, pense-t-il, le laisse indifférent.
C’est qu’on est à quatre jours de la Sainte-Cécile, la première séance de l’année, et tout le collège retentit des derniers préparatifs de cette fête. À chaque étude, la porte s’ouvre, et la voix profonde de l’abbé Thiébaut convoque les soprani, les ténors ou les basses. On sait que le petit Perrinet prépare un Noël, les deux frères Gallois un morceau de piano sous la direction de Monsieur Blumont. Mais surtout le soir, quand à la fin de l’étude, les élèves peuvent arguer de nécessités physiologiques pour flâner quelques instants dans la Cour des Pluies, ils écoutent Georges Morère répétant son prélude de Bach : la mélodie en a été vite populaire et Cézenne s’est déjà vu infliger deux heures de consigne pour l’avoir sifflée entre ses dents à la classe d’histoire. C’est la gloire. Antone est obsédé de
– 40 – ce chant joyeux. Il se réjouit de voir Georges Morère si haut coté, si populaire ! Ah ! s’il était assez fort pour l’accompagner !
La Sainte-Cécile tombe un vendredi. On a dû refouler les élèves sur les derniers bancs pour placer tous les invités. Les secondes et les rhétoriciens s’amusent follement à voir l’abbé Perrotot céder avec un empressement gauche sa chaise à Madame la colonelle de Saint-Estèphe. Deux pianos occupent les deux côtés de la scène et au fond, sur des bancs, sont rangés les jeunes artistes. On attend. On applaudit ironiquement M. Blumont, qui traverse l’estrade, le ventre solennel, et plus encore la maigre figure du maigre Monsieur Castagnac surgissant au-dessus d’un pupitre. Enfin Monsieur le Curé de Bourg-en-Bresse, le président, fait son entrée : tous les invités se lèvent ; on l’installe à grand bruit ; puis dans le silence attentif les frères Gallois attaquent l’ouverture du « Jeune-Henri » : ces airs de chasse ont un succès traditionnel. Ensuite viennent les violonistes, puis le petit Perrinet, et aussitôt après, le maigre M. Castagnac plante un haut pupitre à pied à l’avant-scène pour le morceau de Bach. On l’applaudit de nouveau. Georges Morère, sa flûte en mains, se dresse devant la partition. Dès que le silence s’est rétabli, le professeur lui fait signe et Georges porte l’embouchure à ses lèvres. Mais aucun son ne sort. On attend, anxieux. Il applique de nouveau l’ouverture de l’instrument à sa bouche et, sûr de l’avoir sur la lèvre inférieure à sa place normale et dans la position classique, redonne un coup de langue. Malgré son attention profonde, le public ne perçoit qu’une sorte de soupir étouffé, un tûû sourd et vainement prolongé. Morère s’étonne, rougit, se trouble, fait mille hypothèses, tandis que des rires mal contenus commencent à jaillir de divers points de l’assemblée. Enfin il se décide à examiner sa flûte : les diverses parties en sont bien ajustées, les clefs fonctionnent, les trous sont libres. Alors quoi ? Pour la troisième fois, il remet à ses lèvres l’antique roseau du dieu Pan et attaque vigoureusement la première mesure. Cette fois, l’instrument rend un son aigu comme le coup de sifflet
– 41 – d’une locomotive. Tout le collège part d’un rire homérique : car c’est le propre des enfants assemblés d’être sans pitié pour leurs camarades. Cézenne, Émeril, Lurel, plient, secoués de violents spasmes ; les Patraugeat, les Beurard se renversent de joie, avec des rires gras ; Monnot se tord, Feydart se roule ; Aubert éclate ; les intelligents trépignent, les autres, béatement hilares, se frappent mutuellement les cuisses. Seules dans les premiers rangs, quelques mères murmurent : « Ah ! le pauvre enfant ! » C’est un délire de joie, une éruption de huées et de rires, une émulation de trépignements et de contorsions. Alors, tremblant de colère, les poings serrés, la figure rouge, Antone Ramon se lève et seul debout, ose crier :
« C’est stupide ! »
On le regarde. « Qu’est-ce qui le prend, celui-là ? Il ne peut pas rire comme tout le monde ?… De quoi se plaint-il ? »
Mais il interpelle ses camarades et demande :
« Pourquoi riez-vous ? »
Là-dessus la tempête éclate, tous les éléments se déchaînent. Le flûtiste embarrassé de sa flûte sur l’estrade, son ami pleurant à l’autre bout de la salle, c’est trop drôle. Toute la lâcheté, toute la sottise, toute la bêtise qui est le propre de l’homme, comme dirait Rabelais, monte, grandit, s’éploie, déborde librement, largement. Le Supérieur s’est levé, il fait signe à Morère de rentrer, mais M. Castagnac plus blême, plus bilieux que jamais, lui commande au contraire de rester. Le malheureux, tiraillé, ahuri, finit par descendre de la scène et se perd parmi les invités. Le chœur surgit aussitôt et, d’une voix de stentor qui domine les rires peu à peu apaisés, le grand Lemarois, un philosophe, entonne l’air de Faust :
« Le Veau d’or est encor debout. »
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Le rythme bien scandé et repris par l’orphéon, éteint subitement la fièvre de l’auditoire et lui fait oublier l’incident. Bientôt un ténor vient chanter les « Cuirassiers de Reischoffen ». Cette fanfare de victoire sur une défaite enthousiasme la salle. Quintettes, duos, solo de violon ; enfin l’orphéon se rassemble une dernière fois sous le bras étendu de l’abbé Thiébaut et interprète le Chœur des Charbonniers et des Fariniers, d’Offenbach :
Car les charbonniers sont tout noirs.
Tout noirs
Et les fariniers sont tout blancs.
Chœur bouffon, que naturellement le public redemande. Puis M. le Curé remercie les organisateurs, adresse un mot d’éloge aux principaux interprètes, et console d’une phrase de condoléance le malheureux jeune homme.
On se lève, les parents s’écoulent : tous sont partis lorsque Monsieur Castagnac s’approche du Supérieur, avec la flûte de son élève, entièrement démontée.
« Cher Monsieur, croyez que je suis désolé…
– Monsieur le Supérieur, voici ce qu’on a mis dans la flûte de Georges Morère. »
Et il tend au chanoine stupéfait un bouchon de papier.
« Comment ! on a osé… Quelle est cette plaisanterie absurde ?
– Ce n’est pas une plaisanterie, Monsieur le Supérieur, c’est une attaque contre moi.
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– Qui pourrait se permettre ?…
– Enfin, Monsieur le Supérieur, voici le fait brutal. Je pense qu’une enquête vous fera connaître rapidement le coupable. » Pendant qu’il parle, il jette à Monsieur Blumont, qui endosse son pardessus, des regards terribles.
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