Antone Ramon
Chapitre X: Dans la Nuit
CHAPITRE X
DANS LA NUIT
Georges avait repris espoir. Miagrin était parti ; avec lui, croyait-il, disparaissait le mauvais génie de la maison. Ce soir il remonte au dortoir d’un pas lourd. Une angoisse l’étreint à l’étouffer. C’est la dernière nuit de cette semaine critique, demain ce sera mercredi 27 juin, mais Antone passera-t-il la nuit ? De neuf heures du soir à cinq heures du matin, cela fait huit longues heures pendant lesquelles il ne saura rien. Le surveillant a baissé le gaz en veilleuse et prononce la dernière prière : « In manus tuas Domine : Entre vos mains, Seigneur. » Et les élèves répondent machinalement : « Je remets mon esprit : Commendo spiritum meum. » Et c’est le silence. De son lit Georges aperçoit dans la galerie la lanterne balancée d’un domestique : il le voit se diriger vers l’infirmerie dont un pilier lui masque la porte.
Pendant quelques minutes le surveillant se promène dans l’allée que forment les deux rangées de lits. La lumière de la veilleuse fait monter son ombre au plafond quand il s’éloigne, et quand il revient la fait redescendre peu à peu. Bientôt le rythme régulier des respirations lui apprend que tous les élèves sont endormis et il rentre dans sa chambre. Seul Georges veille, il se retourne dans ses draps et se reproche de se reposer tandis qu’Antone souffre. Antone souffre, et peut-être qu’au réveil il apprendra le fatal dénouement ; ce sera trop tard, tout sera fini. Non, cette pensée est abominable. Et pourtant si Dieu n’est pas fléchi, n’est-ce pas l’issue le plus à craindre ? Dieu veut qu’on lui fasse violence, qu’on le prie. Georges s’est levé sans bruit, il
– 364 – s’habille, il se jette à genoux, il est décidé à passer la nuit en prières. Peut-être ainsi gagnera-t-il le cœur de Dieu ? Et tout de suite sa douleur crève. Il s’accuse d’avoir manqué à tous ses devoirs, il avoue à la Toute-Puissance miséricordieuse son orgueil et sa misère ; il se reproche amèrement sa conduite à l’égard d’Antone : comme il l’a traité durement, qu’il a été fier et maladroit avec lui ! Il s’est cru une perfection, à cause de sa rigidité, de son exactitude, de son application au travail. Et Antone lui a montré qu’il y avait quelque chose de supérieur à tout cela, le dévouement ; car Antone l’a aimé, a vécu non pour soi, mais pour lui, Georges, a souffert de ses humiliations. S’il l’a quitté de rage d’être repoussé, il a tout osé pour lui prouver son repentir et il s’est tué pour lui épargner des reproches et une punition ! Il s’est tué pour lui prouver que son amitié était forte et virile comme Georges la voulait.
« Faut-il que je sois misérable, égoïste et infâme, ô mon Dieu, n’avoir même pas vu qu’il se sacrifiait à ma peur ! » Alors Georges commence à comprendre cette âme si délicate et si forte qu’il a méconnue, il se répand en actes de contrition et implore ardemment la miséricorde Divine pour son ami. Puis c’est la Vierge qu’il invoque. Notre-Dame de Lourdes qu’Antone a visitée, mais au fil de ses avés la fatigue l’accable : deux ou trois fois il se surprend lui-même à dormir : il se reproche cette faiblesse, il se rappelle la parole : « Veillez et priez. » Pour lutter contre le sommeil il va se baigner la figure au lavabo. Agenouillé près de son lit il supplie Dieu de ne pas imputer à Antone ses propres fautes : « Sauvez-le Seigneur, sauvez-le, vous êtes bon, vous êtes pitoyable aux malheureux. Vous qui guérissez tous les malades, guérissez-le… Notre-Dame de Lourdes, priez pour lui… » et il égrène éperdûment son chapelet, il ajoute dizaine à dizaine, mais la fatigue revient insensiblement, penche son front malgré lui et l’endort plié sur les genoux, la tête et les bras appuyés sur son lit.
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« Georges ? » Brusquement il se réveille et reconnaît dans le crépuscule du dortoir le Père Levrou : « Venez vite ! » Il ne demande pas pourquoi, il a compris, il se lève sur ses jambes engourdies et se hâte dans la galerie près de l’abbé qui lui explique : « Antone est au plus mal ; tout à l’heure il vous a demandé. Surtout ne pleurez pas, il y a ses parents. » Il entre derrière l’abbé dans la petite chambre éclairée et brusquement aperçoit les deux tantes agenouillées au pied du lit et secouant la tête de désespoir, la mère en larmes, un bras derrière l’oreiller pour redresser son enfant, et le père qui, lui, tourne le dos pour ne pas le voir souffrir et mord son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots. Sur le lit blanc un petit être chétif, aux joues creuses, aux prunelles sanguinolentes, griffe de ses doigts diaphanes le drap qui déjà sur son corps maigrelet dessine d’horribles plis. C’est cela Antone ! Georges comprend. Oui c’est bien le petit Antone. Il halète à grand bruit et à chaque aspiration sa tête douloureuse se renverse par un mouvement mécanique.
« Antone ! appelle Georges en s’approchant, Antone ! »
Antone ne répond pas, il est tout à sa souffrance ; il n’a même plus la force de tourner les yeux vers son ami, de le voir qui tombe à genoux et éclate en larmes, malgré l’abbé Levrou, malgré la sœur qui lui font signe. Ce n’est plus Antone, c’est un pauvre corps qui lutte. Antone est perdu au fond de cette petite poitrine qui se soulève précipitamment pour rejeter un poids écrasant, qui appelle l’air bien vite, bien vite, avec la crainte de ne pas l’aspirer à temps.
« Parlez-lui un peu, » dit l’abbé Levrou lorsque Georges est plus maître de lui, et Georges reprend :
« Antone c’est moi, c’est Georges, ton ami Georges. »
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Antone ne répond pas ; Antone ne répondra pas, il est absent. Pourtant il s’est arrêté de haleter, sa langue cherche un peu de salive dans sa bouche, sa gorge desséchée se contracte et soudain par deux fois il appelle « Khém ! Khém ! » Il tourne ses yeux effarés, ses grands yeux d’épouvante vers Georges qui lui prend la main, et qui le supplie encore : « Antone ! Antone ! » ; puis vers l’abbé Levrou, vers ses parents, et, sans une parole, se remet à haleter de sa petite poitrine exténuée. Il ne reconnaît plus.
Il est inutile d’insister, l’abbé Levrou le comprend ; il se penche vers Georges :
« Rentrez, mon petit.
– Oh ! non.
– Si, » dit l’abbé, et il montre les parents qui se mordent les mains de désespoir.
Georges se lève en chancelant, jette encore un regard sur Antone, encore, encore, et sort, doucement poussé par l’abbé Levrou. Mais à peine dans la galerie il éclate en gros sanglots.
« Allons ! Georges, couchez-vous, lui dit l’abbé en larmes, ne désespérez pas. J’en ai vu d’aussi malades qu’Antone revenir à la santé. Couchez-vous, c’est le règlement. Celui qui vit selon le règlement vit selon Dieu. »
Georges est bien forcé d’obéir. Il revient au dortoir, se remet au lit et la bouche sur son traversin sanglote sourdement. Non il n’a plus d’espoir, il a vu Antone pour la dernière fois et son impuissance l’écrase au point qu’il a envie de crier. Dans la vaste salle assombrie ses condisciples dorment ; il entend leur respiration égale et dans le fond le sifflement lent et régulier d’un élève enrhumé. Alors, il se tourne vers Dieu ; dans son
– 367 – désespoir, il se donne, il s’offre avec acharnement : « Prenez-moi, mon Dieu, prenez-moi à la place d’Antone. » Que lui importe son père, sa mère, ses sœurs ! Il veut être la rançon de son ami. Il s’obstine, il voudrait souffrir, sentir que Dieu l’accepte. Puis l’idée lui vient que Dieu peut-être l’a puni de songer à la gloire militaire, qu’il voulait l’éprouver, lui indiquer sa véritable voie et il promet de renoncer à cet avenir, de se faire religieux, missionnaire dans les régions perdues, chez les peuples les plus barbares ou de soigner les maladies les plus répugnantes, dans une léproserie immonde et inconnue, afin de tuer en lui toute gloire. Les prières succèdent aux prières, et c’est une surenchère de sacrifices qui se termine par ce cri : « Seigneur Jésus, sauvez, sauvez Antone. »
À la fin d’autres scrupules l’assaillent : il lui semble qu’il manque de générosité, qu’il propose un marché à Dieu, qu’il pose des conditions. Alors il se contente de dire : « J’ai confiance en vous. Faites, ô mon Sauveur, ce que vous voudrez, je vous promets quand même de suivre votre appel, de me dévouer quand même, oui même si… » Et soudain tout son cœur comprimé par cette prière héroïque sans condition, éclate dans un appel éperdu : « Je ne peux pas, oh ! non, sauvez mon cher Antone. » Et il pleure, et dans ses larmes il se rappelle que le Christ a loué la foi du centurion, l’importunité de la Chananéenne, les cris de l’aveugle de Jéricho. C’est cela ; il faudrait qu’il eût leur foi ardente, la foi qui obtient des miracles, la foi de Lourdes dont lui parlait naguère Antone, la foi qui là-bas arrache au Christ la guérison des malades. Un espoir nouveau germe en lui. Il veut se lever, descendre à la chapelle : « Oui, se dit-il, j’entrerai, je me jetterai à terre sous la veilleuse et là je pleurerai jusqu’au jour. Si la chapelle est fermée, je m’étendrai à terre devant la porte et je répéterai inlassablement : “Seigneur, qui avez dit : Demandez et vous recevrez, frappez et l’on vous ouvrira, ouvrez-moi, c’est votre Georges, qui vous aime, qui se donne tout à vous et qui vous
– 368 – supplie, vous si bon, si aimant, d’avoir pitié de son ami, de guérir Antone.” »
Le voici debout. Mais tandis qu’il s’habille en hâte ses voisins se réveillent :
« Où vas-tu ? Qu’est-ce que tu as ? Eh ! bien, et Antone ? » Ce bruit fait sortir le surveillant qui vient à lui.
« Vous êtes malade, Morère ?
– Oh ! Monsieur, laissez-moi, Antone…
– Voyons, Morère, soyez raisonnable, couchez-vous. Laissez dormir vos camarades. »
Il se trouble, il a honte, il n’ose dire à cet homme sa résolution ! Sa foi trébuche au premier obstacle. Oh ! la force de l’habitude, la peur de paraître singulier, la honte de se montrer vraiment ce qu’on est, quelle misère ! Georges obéit, il se recouche avec la crainte sourde de laisser passer une heure de grâce, de ne pas répondre à un appel, de ne pas accomplir l’acte attendu, l’acte qui lui obtiendrait la guérison d’Antone.
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