Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 25 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre VII: La Lutte pour la Gloire

CHAPITRE VII

 

LA LUTTE POUR LA GLOIRE

 

Michel Montaloir, le grand explorateur, vient le 5 mars. Tout le collège prépare une grande séance académique en son honneur. Car dans cette Institution de Saint-François-de-Sales, il y a une « académie florimontane ». Si ses membres ne s’entendent pas toujours sur l’orthographe et se permettent dans l’emploi de la langue française des licences ignorées des grands écrivains, ils cultivent encore les vers latins, et les grâces un peu vieillottes du Télémaque, des Harmonies de la Nature, et de l’Introduction à la Vie Dévote.

Le sujet de la séance sera : Dupleix et le Génie Français aux Indes. Au premier abord ce sujet ne semble guère prêter aux exercices scolaires habituels : versions et thèmes latins, thèmes grecs, vers latins, dissertations philosophiques, études littéraires, récitation de poètes classiques. Jules Verne peut-il remplacer Homère, Pondichéry entrer dans un hexamètre latin et les batailles de Tritchinapaly et de Volkonsdapouran se laisser traduire en grec ? Oui. Un humaniste n’est pas arrêté par de telles difficultés. L’Inde a un passé classique : Eschyle en parle, Alexandre l’a conquise. Des poètes latins l’ont chantée ; le moyen âge en a fait un pays de légende. Voilà pour les rhétoriciens. Et maintenant une connaissance élémentaire de la langue hindoue permettra aux hellénistes de traduire Faty Abad, la Cité de la Victoire par « Nikopolis ». Les secondes célébreront la femme de Dupleix, Joanna, la fameuse Bégum ; une « matière » habilement préparée par M. Berbiguet les invite aux distiques latins : « Tant que le Gange enrichira les Hindous,

 

– 193 – que le laurier fleurisse en ton honneur, épouse de Dupleix, illustre Joanna ! »

Dum Ganges Indos ditabit, Duplicis uxor,

Laurus florescat, clara Johanna, tibi.

Les quatrièmes réciteront un dialogue à la Fénelon entre Alexandre et Dupleix, les philosophes discuteront à propos de cet exercice la question du « Déterminisme ». Plus humblement les troisièmes s’efforceront de traduire en belle prose cicéronienne une demande de secours de Dupleix à Louis XV et rappelleront dans une élégante narration un fait de sa vie héroïque.

D’accord avec le professeur d’histoire, Monsieur Pujol fait de cette dernière composition un concours où l’on devra prouver à la fois ses connaissances historiques et son habileté en prose française. Le sujet c’est « la lutte de Dupleix et de la Bourdonnais », ces deux hommes incapables de s’entendre et dont la querelle fut la première cause de notre ruine aux Indes. Défense absolue de se servir d’aucun livre.

Et après avoir rappelé le grand principe :

« Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. »

M. Pujol laisse ses élèves au travail. Ils ont deux heures et demie pour cette composition.

« Bah, dit Cézenne à Ramon, ce n’est pas la peine de nous casser la tête, Morère sera le premier, sûrement ! Dis donc, Dupleix, c’est bien le général qui a été tué à Rosbach en défendant le Canada ?

– Non, tu embrouilles tout.

 

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– Tant pis. » Et Cézenne se lance à corps perdu dans une fantaisie historique qui n’est pas sans humour.

Antone s’est irrité : « Quoi ? ce sera encore Georges Morère qui sera le premier, qui sera aux honneurs ! » S’il pouvait le dépasser, l’empêcher d’obtenir cette gloire ? S’il pouvait la lui enlever ! Quelle joie ! quelle vengeance ! Écraser cet orgueilleux qui prétend faire de lui un de ses nombreux admirateurs, qui lui a refusé d’être l’ami unique ! Car cette blessure est toujours vive en son cœur. Il se tourne souvent vers lui, il le voit, le front penché sur son pupitre, écrire, écrire avec acharnement, et cette vue redouble la fureur de son désir. Lui aussi se met à travailler comme jamais il ne l’a fait : il se sent d’ailleurs assez bien disposé et bien préparé, car il n’y a pas si longtemps qu’il a lu son magnifique volume : « À la conquête de l’Inde ». Les détails ne reviennent pas toujours à sa mémoire : il revoit les gravures, Dupleix à dos d’éléphant, la Bourdonnais et sa flotte, la fuite des Anglais, les entrées triomphales au milieu des Maharadjahs, Delhi et ses pagodes. Morère lui aussi aspire à lire sa composition devant le grand Montaloir. Quelle gloire ! Peut-être Montaloir lui dira-t-il quelques mots ? Et il s’applique de toute sa mémoire et de tout son esprit.

Comme Antone se retourne encore pour le regarder, son porteplume tombe, et la plume se casse. Vivement il ouvre son bureau pour en prendre une autre. Mais cet intérieur est d’un désordre tel qu’il lui faut enlever tout un paquet de livres pour retrouver sa boîte. Les livres sans doute mal équilibrés sur le banc s’écroulent à grand bruit et le surveillant agacé fait signe à l’enfant de travailler. Quelques instants plus tard Antone se baisse pour ramasser ses livres et au bout d’une minute se remet à sa narration. Elle s’organise maintenant d’elle-même, car son plan est simple. Il a commencé au moment où Dupleix apprend que la Bourdonnais refuse de remettre Madras à ses délégués. Il a peint la colère du héros qui redit ses efforts, son œuvre, son but, et s’asseoit pour rédiger sa plainte au Roi. Soudain il hésite.

 

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Que fera-t-on à Versailles ? On rappellera cet insoumis. Et après ? Il se sera privé d’un habile amiral, d’un administrateur merveilleux… Il n’ose plus. Mais l’officier qui lui a fait ce rapport est debout devant lui, vivante image de son autorité méprisée. Pas d’œuvre durable sans discipline. Mieux vaut se passer de cet orgueilleux que de subir ses affronts, et Dupleix termine sa lettre de plainte.

La cloche sonne tandis que dans le feu de la composition il allait développer trop longuement ses idées déjà suffisamment exprimées ; il se hâte de conclure en quelques lignes et le réglementaire lui arrache sa copie tandis qu’il écrit les derniers mots.

Il est satisfait, tout à la joie d’avoir pu finir à temps. Un seul point l’inquiète : c’est l’orthographe. Il n’a pas eu le temps de se relire. Diable ! quel sera le résultat de la course effrénée de sa plume ? De son côté Georges Morère n’est pas trop mécontent. Il y a bien quelques détails, quelques noms propres qui lui ont échappé, mais quoi ! ce n’est pas un devoir d’histoire.

Au début de la semaine suivante Monsieur Pujol rend compte de la composition. Il a une figure ironique et semble jouir d’avance de la surprise qu’il prépare.

« La composition est bonne dans l’ensemble. On sait suffisamment son histoire, sauf quelques élèves qui confondent Dupleix avec Montcalm, Madras avec Rosbach : ce qu’on a le plus oublié, c’est qu’il ne s’agissait pas d’un déballage de connaissances historiques, mais d’une narration, d’un devoir composé. Arthur Feydart, votre devoir est un bon résumé, mais n’est qu’un résumé. Georges Morère, votre narration est bien comprise, mais un peu vide ; ça manque de relief et même de clarté. La meilleure copie est celle d’Antone Ramon. »

 

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Des applaudissements éclatent, aussitôt réprimés. Les Carthaginois triomphent et regardent Morère, le général des Romains, avec une ironie non dissimulée. Celui-ci est sur le point de se dresser, mais après avoir levé le bras comme pour demander la parole, il le laisse retomber d’un geste découragé.

Le professeur critique la copie d’Antone : orthographe déconcertante, style émaillé d’impropriétés. « Mais, dit-il, vous avez compris le grand principe de Boileau :

Le seul courroux d’Achille, avec art ménagé,

Remplit abondamment une Iliade entière.

» J’ai donc fait taire un peu mes scrupules de grammairien ; une fois n’est pas coutume, et c’est vous qui lirez le devoir, après l’avoir sérieusement retouché. Après vous, vient Georges Morère, puis Arthur Feydart… »

À la récréation de quatre heures, c’est la joie au camp de Carthage. Des huées assaillent les Romains, dès qu’on a rompu les rangs ; soudain Patraugeat et Rousselot soulèvent Antone, le hissent sur leurs épaules et le promènent dans la cour, ameutant les élèves des autres divisions par leurs cris : « Vive Carthage ! À bas Rome ! » Devant marche Guy d’Orlia : il porte au bout d’une échasse un carton sur lequel s’étale cette phrase latine que refuserait certainement le Corpus inscriptionum : « Antonus Carthaginoisus, Victoriosus Romanorum. » Il la montre triomphalement et prend les rires des grands pour des applaudissements. Quant au vainqueur il se débat en vain : « Laissez-moi, laissez-moi », répète-t-il avec un rire nerveux, mais Patraugeat et Rousselot le tiennent par les jambes tandis que Cézenne et Émeril s’accrochent à lui par derrière. L’abbé Russec, accouru, leur intime l’ordre de cesser. Alors Émeril railleur explique :

« Monsieur, c’est le triomphe d’Antone. »

 

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Et Cézenne qui ne perd jamais une occasion d’être désagréable à Miagrin ajoute au milieu des rires :

« C’est Miagrin Cléopâtre ! »

Avec affectation ils s’empressent autour du héros du jour tout chiffonné par cet enlèvement, et réparent le désordre de sa toilette. Cependant à l’autre extrémité de la cour, les Romains serrés autour de Morère regardaient. Soudain Pradier s’écrie : « Bah ! tout cela, c’est de la classe : ça m’est égal. Allez ! qui est-ce qui joue à saute-mouton ? » Cinq minutes après, toute la division s’exerçait à ce jeu, sans souvenir, ni rancune. Il faut peu de chose pour changer les idées d’enfants de quatorze ans.

 

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