Antone Ramon
Chapitre XI: La Cloche Sonnera-T-Elle ?
CHAPITRE XI
LA CLOCHE SONNERA-T-ELLE ?
Dans son lit, il attend sans larmes, sans sommeil, sans espérance. Une seule pensée s’agite dans sa tête. « Est-il mort ? Je sens qu’il est mort. » Et il se représente ce petit corps amaigri, rigide sous le drap avec le soulèvement immobile des pieds, la bouche entr’ouverte, les lèvres décolorées, les paupières violettes refermées à jamais et ses doigts, ses pauvres doigts de cire engagés les uns dans les autres dans une attitude de prière et enveloppés du chapelet. Il voit les hommes durs descendant avec peine par le grand escalier ce fardeau insensible et lourd, cette chose anguleuse qui heurte les murs aux tournants et qu’on manie cependant avec précaution, car c’est Antone en son cercueil.
Les rideaux des fenêtres blanchissent peu à peu, la lueur des becs de gaz en veilleuse cesse de faire trembler les ombres éclaircies ; dehors, les piliers de la galerie se dégagent et les nervures s’accusent dans l’aube blême. Quatre heures sonnent. C’est le petit jour. Dans une heure Georges saura. Il saura certainement, car cette alternative s’impose à son esprit : « Si Antone est vivant, la cloche continuera de se taire ; s’il est mort, ne pouvant plus le faire souffrir, elle se remettra à sonner. » Et ce raisonnement ravive toutes ses terreurs : « Oh ! s’il était mort ! » L’abbé Levrou samedi soir ne lui a-t-il pas dit : « Nul ne peut entrer dans le conseil de Dieu ! Parfois il enlève les plus jeunes parce qu’ils ont déjà prouvé leur impuissance à lutter contre leurs passions, parce qu’ils jetteraient peut-être le désordre dans d’autres cœurs qu’il se réserve. Ainsi en les
– 370 – appelant à lui dès l’adolescence, il leur épargne les trop lourdes épreuves de la jeunesse et de l’âge mûr. Parfois aussi il se sert d’une âme pour en éclairer d’autres. Un deuil rend la bonté à des cœurs durs et égoïstes, ramène au devoir des âmes dévoyées, éclaire des inutiles sur leur propre vie, retentit de proche en proche et développe une source de bienfaits insoupçonnés des aveugles et des esprits vulgaires. » Et c’est vrai. Georges n’est-il pas éclairé ? Sait-il le travail qui se fera dans la famille d’Antone, et n’a-t-il pas vu la transformation de Miagrin ?
Pourtant il rejette cette doctrine trop amère. Non, Dieu est bonté, Dieu est amour. Mais s’il le croit, s’il le sent vraiment, pourquoi craindrait-il ? Qu’il laisse agir cet amour divin, qu’il s’y abandonne comme Antone. C’est une lumière qui grandit en lui, chasse les craintes, le baigne, l’apaise. Il éprouve intimement la confiance de Saint Jean : « Nous avons cru à l’Amour. » Ainsi, à l’aube, la crise de douleur est subitement calmée, ou plutôt dans le trouble de cette mer, il se sent fixé comme un vaisseau à l’ancre. Un sec raisonnement, semble-t-il, a fait ce prodige et son intelligence perçoit la vie dans sa vérité. Oui, à force de prier pour Antone, il l’a comprise : « Qu’importe la durée terrestre : toute une vie riche et féconde peut tenir en quelques mois, entre les murs étroits d’un obscur collège, à l’âge où, croit-on, l’on ne peut guère agir. » La brève année scolaire d’Antone repasse dans son imagination étonnée. Et c’est bien une vie entière avec les luttes, les affections, les haines, les chutes et les relèvements de la vie. N’a-t-il pas vu la meule des péchés et des vices assiéger son ami et se disputer son âme ? Lui-même, Georges, n’a-t-il pas été pour lui un exemple d’orgueil, comme les Patraugeat de paresse, les Lurel et les Monnot de mensonge et d’impudeur, les Miagrin d’hypocrisie et de bassesse ? Et il s’humilie, soumis et résigné. Non, il ne doit pas prendre une décision dans ce bouleversement de son âme, il attendra que Dieu l’éclaire sur sa voie et son avenir. Il se tiendra
– 371 – prêt à tout appel, attentif à remplir sa vie, c’est-à-dire à se dévouer.
L’horloge du collège sonne dans le jour avec un timbre plus clair. Quatre heures et demie ! Des domestiques en pantoufles passent dans les galeries. Bresson sort avec un paquet de linge sous le bras. Où va-t-il ? Dans l’alcôve au fond du dortoir, déjà le surveillant s’habille. Encore vingt-cinq minutes et Georges saura. Oh ! cette cloche, si elle pouvait rester immobile ! Il a repris son chapelet et maintient le calme de son cœur prêt à lui échapper, par la monotonie suppliante des avés. Ses camarades dorment toujours. Encore un quart d’heure ! Dans son lit il tremble de fièvre après cette nuit d’insomnie. Puisqu’il est soumis à Dieu, puisqu’avec le dégoût de la gloriole, lui est venu le sincère désir de se vouer à la tâche que Dieu lui donnera, il devrait avoir une confiance absolue, un repos d’esprit entier. Non, son âme est suspendue au souffle haletant de son ami, de son Antone qui l’a tant aimé et que lui n’a pas assez aimé. Il ne peut pas abandonner tout espoir. S’il peut le revoir dans son lit de dortoir maintenant vide, comme il veillera sur lui, comme il le formera, comme il contiendra et dirigera cette amitié trop expansive, mais si forte ! Comme il l’entraînera au bien, car il ne le lui a pas dit assez nettement à Sylans. En quelque lieu que ce soit, c’est pour Dieu qu’il faut travailler. Leur amitié ne sera plus qu’un dévouement unanime, quelle que soit leur vocation et leur vie, à la même cause divine.
Quelques minutes encore ! Toute l’angoisse de la nuit cherche à le ressaisir ; mais sans lutter, sans se raidir, il prie ; il se prépare à accepter la volonté de Dieu, sans révolte, ni blasphème, si c’est la grande épreuve, avec la reconnaissance de tout son être prosterné, si c’est le salut.
Enfin l’horloge annonce cinq heures. Georges Morère s’est assis sur son lit, attentif, les regards fixés sur la cour. À mesure que les coups de l’horloge tombent dans le silence du cloître,
– 372 – une espérance timide se lève lentement au fond de son âme et monte dans ses yeux ; il se prépare à s’agenouiller, il n’ose encore se livrer à la joie. Brusquement le lourd battant d’airain frappe la cloche sonore. Toutes les têtes se dressent hors des lits, effarées, et, les paupières battantes, dans la lumière du matin, les élèves se regardent, s’interrogent :
« Hein… quoi ! la cloche ! Alors, Antone est mort… Ah ! pauvre Antone ! »
Le surveillant s’est avancé au milieu du dortoir ; il semble lui-même hésiter, enfin il lance l’appel quotidien du réveil :
« Benedicamus Domino. – Bénissons le Seigneur. »
Et tandis qu’il éteint l’inutile petite flamme bleue du bec de gaz, dans la stupeur générale, une seule voix, la voix de Georges, ose répondre avec un sanglot, mais fidèle et généreuse :
« Deo Gratias. »
Paris. Janvier-Avril 1913.
FIN.
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