Antone Ramon
Chapitre IX: Une Disparition
CHAPITRE IX
UNE DISPARITION
Georges n’était pas le seul que cette catastrophe eut abattu ; un autre élève était travaillé par d’intimes remords. Il ne paraissait plus en récréation, mais sous mille prétextes s’évadait de la cour pour s’enfermer dans la sacristie. Assis près d’une armoire ouverte il songeait, songeait indéfiniment. C’était Miagrin. Si fielleux, si envieux, si haineux fût-il, ce n’était pas un monstre complet ; il n’avait espéré qu’une histoire à faire renvoyer Morère ou Ramon ou les deux à la fois, car leur présence lui était insupportable, mais la mort n’était jamais entrée dans ses calculs. La veille il était monté, lui, jusqu’à l’infirmerie ; son titre de sacristain lui permettait de pénétrer dans la petite chapelle. De là il avait pu entrevoir à travers les rideaux blancs, et sur ses oreillers la figure souffrante et haletante d’Antone. Cette vue l’avait bouleversé : maintenant sa terreur était d’apprendre la mort qu’il avait préparée. Le dégoût de lui-même lui montait aux lèvres. Ce petit riche, ce fortuné à qui tout riait, la fortune, l’avenir, la famille, la sympathie universelle, il l’avait vu tourner ses yeux brillants de fièvre et cernés de souffrance vers sa mère en larmes, vers la figure contractée de son père, vers ses tantes cachées derrière son rideau pour n’être pas vues pleurant, vers l’interne silencieux qui humectait ses lèvres entr’ouvertes, vers la sœur, égrenant à l’écart d’une voix de source les avés de son rosaire. À tous, ses pauvres regards disaient : « Je souffre, vous qui m’avez élevé, vous qui savez soigner, vous qui m’aimez, ne me laissez pas souffrir. » Miagrin avait vu cela et depuis ce moment un sombre désespoir l’emplissait lentement, ce désespoir fait de
– 358 – l’insupportable mépris de soi-même qui, chez les adultes, fait germer d’affreuses pensées et leur met une corde aux mains…
Le Supérieur a fait appeler de nouveau Georges Morère, pendant l’étude du soir. Il avait lu sa lettre et l’avait mise de côté. « Mon enfant, lui dit-il, que la douleur ne vous égare pas et ne vous fasse pas prendre des responsabilités qui ne pèsent pas sur vous. Vous vous accusez à tort ; si vous avez été imprudent, un autre l’a été plus que vous, un malheureux qui a trompé vos maîtres jusqu’ici et que je n’aurais jamais soupçonné, s’il n’était venu m’avouer sa faute. Il m’a demandé lui-même de quitter la maison, sans revoir personne. Ses raisons me semblent trop graves pour refuser. Mais il veut que je vous dise, à vous et à Antone Ramon toute sa honte et tout son désespoir devant les terribles conséquences de sa mauvaise rancune. Modeste Miagrin part demain, puis-je l’assurer de votre pardon, comme de celui d’Antone Ramon ? »
Georges Morère ne sait que trop le rôle de l’infâme envieux dans ce drame et sa colère est exaspérée. Mais il songe que peut-être ce pardon lui obtiendra de la Providence la seule récompense qu’il désire : la guérison d’Antone. Il déclare qu’il fera tous ses efforts pour oublier, puis subitement : « Monsieur le Supérieur, je vous en supplie, laissez-moi voir Antone. » Mais le chanoine s’y oppose : le malade a 40 degrés de fièvre ordinairement, parfois plus, on est à la merci d’une montée plus forte et il faut écarter sévèrement tout ce qui peut l’exciter, le fatiguer, et influer sur sa température. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il a dû faire auprès d’Antone la même démarche au nom de Miagrin et que l’émotion trop forte a aggravé la fièvre.
« Offrez, conclut le chanoine, offrez ce sacrifice à Dieu pour obtenir la guérison de votre camarade. » Georges rentre en étude accablé ; il n’a plus d’espérance. Pour qu’on l’empêche d’approcher son ami, il faut qu’en effet son état soit bien grave. Il regarde sa place vide à l’étude, au réfectoire, à la chapelle, et
– 359 – cette brèche dans la suite de ses condisciples lui inspire une indicible terreur. À la prière du soir l’économe renouvelle la recommandation d’Antone aux prières des élèves : « Nous dirons un Souvenez-vous à l’intention de notre petit malade et de sa famille. »
Pourquoi petit malade ? Passe encore chez l’abbé Levrou dont c’est le mot habituel, mais pour l’Économe que signifie cette façon de nommer Antone comme s’il avait de sept à dix ans, alors qu’il en a quatorze ?
Le lendemain, à la messe, les élèves aperçurent sous la tribune trois dames aux figures flétries, accablées sur les prie-Dieu et près d’elles un homme d’une grande élégance, debout, les joues fanées, les yeux ternes d’un joueur. C’était Monsieur Ramon avec sa femme et ses sœurs. Il fallait que l’état de l’enfant se fût amélioré pour qu’ils eussent quitté tous les quatre le chevet de leur fils ; mais si les élèves avaient connu la vie ils auraient pensé qu’il fallait aussi que les craintes fussent bien vives pour qu’à la communion Monsieur Ramon vînt avec sa famille s’agenouiller sur la marche du chœur.
Antone s’était assoupi au matin : il reposa quelques heures. Ce fut un grand bien. À huit heures, quand on prit sa température, le thermomètre marquait une baisse sensible. « Il y a du mieux, disait tante Zaza, un grand mieux, il n’a plus que 39 degrés de fièvre ! » Et tante Mimi pleurant de joie regardait la feuille pour être bien sûre que sa sœur disait vrai.
L’abbé Levrou vient dire la messe à la chapelle de l’infirmerie dont on a ouvert avec précaution la cloison à jour. Antone suit avec émotion ; il se rappelle ses dernières Pâques.
Sa mère s’est penchée sur lui. À le voir calme, silencieux, les yeux fermés, elle a eu peur ; il la regarde, il a compris. La journée du mardi glisse, lourde et lente ; on voudrait tant que la
– 360 – fièvre baissât encore. C’est le dernier jour de la semaine, et puis la fatigue, le surmenage ravage tellement ces pauvres êtres trop nombreux autour du malade, mais incapables du sacrifice de s’éloigner quelque temps ! Monsieur Ramon en bâillant, regarde par la fenêtre les cours où les enfants jouent, car à la longue tout s’émousse et les jeux ont repris comme avant la maladie d’Antone ; il faut maintenant toute l’énergie des préfets et des surveillants pour maintenir les coureurs au fond de la cour et pour apaiser les disputes qui provoquent immédiatement de grands cris. Madame Ramon s’endort dans le fauteuil et sa tête se lève et s’abaisse lentement avec parfois une chute soudaine qui la réveille brusquement.
Vers cinq heures et demie, après la récréation, Antone s’agite : mille idées confuses l’assaillent et voici que s’implante en lui la certitude que Georges Morère l’abandonne ; c’est fou, il le sait, mais il ne peut chasser cette idée. Georges Morère n’est pas venu le voir une seule fois, il ne lui a pas donné une marque d’affection, d’intérêt ; pourquoi ? C’est qu’il le juge coupable, qu’il ne veut plus le revoir ; et sa petite tête trop fatiguée pour résister, succombe à cette pensée. Ah ! si Georges avait été malade, non, rien, ni personne n’aurait empêché Antone d’accourir. Puis il s’accuse, c’est mal de penser cela, il doit aimer Dieu par dessus tout ; il ferait mieux de demander pardon à sa mère et à son père.
D’une voix lasse il appelle :
« Maman. »
Si faible que soit cette voix de malade, elle frappe directement au cœur la mère qui s’éveille et s’approche : « Tu veux boire, Tonio ?
– Non, viens. »
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Et quand il a son cher visage bien aimé près du sien, il l’embrasse et lui murmure à l’oreille :
« Je te demande pardon…
– Oh ! Tonio, ne parle pas ainsi. »
Tout le monde se réveille, le père a rejoint l’enfant, les tantes aussi : « Qu’est-ce que tu veux, dis ? » mais la mère s’abat en larmes sur le bord du lit, tandis qu’Antone écarte du geste ses tantes et répète à son père en l’embrassant à peine, car toutes ces présences pourtant chères le fatiguent :
« Papa pardon… de tout… »
Les deux tantes ont entendu et émues jusque dans leurs entrailles maternelles, elles prennent ses petites mains chaudes de fièvre et les baisent avec amour et Tonio redit encore :
« Pardon tante Mimi… Pardon tante Zaza… » et elles éclatent en sanglots.
La sœur les calme, les fait asseoir et seule dans cette scène de douleur assez maîtresse d’elle-même, prononce :
« C’est bien, mon enfant, Dieu vous bénira, il vous récompensera. »
Peu à peu les sanglots s’apaisent, les larmes sont essuyées, mais un lugubre pressentiment assombrit tous ces cœurs. Le petit malade leur a fait ses adieux. Il ne retrouve pas la paix cependant, il songe à Georges : « Ah ! l’ingrat, qui ne vient pas recevoir la demande de pardon de son Antone ! » Puis il a peur et murmure : « Mon Dieu, non, c’est vous que j’aime. » Vers six heures la fièvre le reprend, elle monte à 41 degrés.
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« La nuit sera mauvaise, dit la sœur au Supérieur. On l’a trop fatigué. »
Avant la prière du soir le chanoine adresse quelques mots : « Mes chers enfants, Dieu nous a conservé jusqu’ici votre condisciple, malgré de redoutables assauts ; prions-le d’achever son œuvre miséricordieuse, prions-le, avant de nous endormir nous-mêmes, d’accorder à Antone Ramon une nuit de bon repos, d’écarter de lui, comme dit le bréviaire, tous les périls et tous les cauchemars de la nuit. Procul recedant somnia et noctium phantasmata. » Et M. l’Économe à son tour prononce d’une voix plus lente cette phrase coutumière : « Nous vous supplions Seigneur de visiter cette demeure et d’en éloigner tous les pièges de l’ennemi. Que vos saints anges y habitent afin de nous conserver en paix. »
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