Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 8 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre VIII: Antone S’ennuie

CHAPITRE VIII

 

ANTONE S’ENNUIE

 

Les élèves s’étaient vite aperçus de l’admiration d’Antone pour Morère. C’était une taquinerie courante de rappeler devant lui l’incident de la flûte : « Pour une bonne farce, c’est une bonne farce », répétait malignement Émeril ; Patraugeat appuyait, Lurel insistait ; alors Antone devenait rouge et répétait : « Eh ! bien, moi, je trouve cela stupide ! »

Une fois même le grand Patraugeat, pour le pousser à bout, riposta :

« Si tu veux savoir qui a fait le coup, c’est moi !

– Lâche ! » cria Antone, et, sans songer à sa petite taille, il se précipita sur Patraugeat, les poings fermés, tandis que tous les autres, sachant à quoi s’en tenir sur cette prétendue culpabilité, riaient aux éclats de la colère d’Antone. Patraugeat lui-même se prit à lui rire au nez si effrontément qu’il en resta tout interdit, comprenant qu’on se moquait de lui.

Émeril raconta la mystification à Morère, et comme Antone accourait à son tour, l’infortuné flûtiste lui cria :

« Tu m’ennuies à la fin : laisse-nous la paix avec cette histoire-là. »

Antone vit qu’il lui avait déplu. Il en fut profondément affecté et chercha le moyen de rentrer en grâce.

 

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Le lendemain, à la récréation de midi, les troisièmes allaient jouer aux barres. Il y eut d’abord altercation entre les deux chefs, Morère et Feydart, sur le droit au premier choix. Morère céda. Puis Feydart se donna le malin plaisir de choisir Ramon pour qu’il ne fût pas dans l’autre camp. Après des tiraillements, la partie commença sans entrain. Bientôt d’Orlia, pris par Morère, prétendit que celui-ci n’avait pas barre sur lui. La dispute recommença : dans le feu de la colère, d’Orlia jeta bêtement :

« Ce n’est pas parce que tu joues de la flûte que tu seras le maître partout. »

Ça n’avait ni rime, ni raison ; les autres se mirent à rire.

« Je ne joue plus », déclara froidement Morère, et comme Achille offensé, il quitta la partie.

« Moi non plus, répondit Antone, si on joue pour se disputer, ça ne vaut pas la peine.

– Naturellement, conclut Cézenne, quand Morère s’en va, Ramon se retire. On jouera sans toi et sans lui, voilà tout ! »

Morère était allé aux agrès de gymnastique. Il avait empoigné les anneaux et s’exerçait à faire des rétablissements avec élan. Il vit venir Antone et fronça les sourcils.

« Qu’est-ce que tu viens faire ? lui dit-il.

– Du moment qu’on insulte je ne joue plus.

– On t’a insulté ?

– Moi non, mais toi.

 

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– Ah ! non, est-il assommant ! Mais qu’est-ce que ça peut te faire ?

– Je ne veux pas qu’on se moque…

– Mêle-toi donc de ce qui te regarde », interrompit Morère irrité, et il recommença ses exercices gymnastiques sans se préoccuper de Ramon, adossé à un mât du portique. Lorsqu’il se fut suffisamment balancé aux anneaux, il les lâcha avec une telle force qu’il fit enrouler les cordes autour de la traverse supérieure. C’était défendu.

« Allons, bon, dit-il, il faut maintenant que je grimpe là-haut.

– Je vais y aller, proposa vivement Ramon.

– Toi, tu n’as pas la moelle, » repartit Morère.

Mais tandis qu’il montait à un poteau d’un côté, Ramon s’efforçait de le devancer de l’autre. Tout d’abord il se hissa rapidement, ignorant qu’il faut savoir ménager ses forces, mais à mi-hauteur, il fut obligé de s’arrêter pour souffler. Quand il reprit l’ascension, Georges Morère, déjà arrivé, lui jetait négligemment :

« Je te le disais bien que tu n’as pas la force. »

Irrité de ce reproche, Antone se hissa de nouveau, serrant le mât malgré sa fatigue et tirant sur ses bras de toute sa rage. Enfin, exténué, il parvint à enfourcher la poutre transversale. Mais, les cordes déroulées, Morère était descendu.

« Tu vois que je peux quand je veux, lui cria Antone.

 

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– Mon vieux, tu y mets le temps », dit l’autre en s’éloignant. Et d’un ton ironique :

« Puisque tu y es, restes-y. »

Antone n’osa ni répondre, ni descendre. Il resta ainsi entre ciel et terre, balançant ses maigres jambes dans le vide, et regardant avec mélancolie Georges Morère qui, sur ses échasses, poussait une boule contre un arbre. Pourquoi, après l’avoir si aimablement accueilli à son arrivée, le rebutait-il ainsi ?

Le samedi suivant, Morère fut le premier en narration française, Antone Ramon le cinquième. Le petit Lyonnais fut très content de son succès ; mais plus encore de la place de son ami, et le soir même il glissait dans son pupitre une feuille sur laquelle il avait écrit en gros caractères :

« Honneur au plus trapu de la classe. »

En étude, il guetta l’effet de son hommage sur la figure du vainqueur. Mais le plus trapu de la classe, d’abord étonné de cette inscription triomphale, haussa les épaules, puis froissa bruyamment la feuille et la jeta, sans même se retourner vers Ramon qui attendait un regard pour répondre par un sourire. Antone baissa tristement la tête et se mit à rêver, incapable de continuer sa lettre à l’abbé Brillet, commencée depuis quatre jours.

Il ne joue plus, malgré les instances de l’abbé Russec, mais, appuyé à un arbre, il écoute vaguement des choses quelconques débitées par des élèves insignifiants : Tahuret, Rousselot, Pradier, Gendrot ou d’Orlia.

 

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« Voyons, Ramon, lui dit M. Pujol, son professeur, un grand garçon comme vous n’a pas le mal du pays, je pense ? Travaillez donc, vous réussirez certainement. »

Antone écoute et ne répond pas.

Antone s’ennuie. Il bâcle ses devoirs, apprend à peine ses leçons, rêve et, ne sort de sa torpeur qu’en s’entendant appeler « Ninette » par Lurel ou Patraugeat, car ce surnom le met en fureur.

Déjà tournent autour de lui avec continuité des élèves plus dangereux, Monnot et surtout Trophime Beurard.

C’est un méridional loquace et peu sympathique. « Je te comprends », dit-il, car il comprend tout le monde. « Tu te languis. » Et il prononce : « Tu te lannguis. »

Antone ouvre les yeux et se demande ce que cela veut dire, Beurard poursuit :

« Je suis de Lambesc en Provence, c’est un autre pays que cette mare à canards de la Bresse et de la Dombe. Ah ! mon bon, si jamais tu passes chez moi, viens me voir, je te promets que nous ferons de bonnes parties. »

Antone sourit à peine à cette invitation conditionnelle, mais Beurard revient à la charge.

« Moi aussi, dit-il, je m’ennuie ici l’hiver, mais l’été je me rattrape : je passe de bons moments. Où ? Personne ne s’en doute, même les plus malins. À toi, mais rien qu’à toi je le dirai. »

Antone ne demande même pas le sens de ces énigmes.

 

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Une nuit, incapable de dormir, il se tournait et retournait dans son lit. Le temps avait changé, l’air était lourd, comme il arrive parfois à la fin de l’automne. Surexcité, il finit par se lever, s’habilla et sortit du dortoir pour respirer quelques instants dans la galerie, sous les arceaux du cloître. À l’angle opposé, la fenêtre de l’infirmerie brillait doucement, traversée par la lumière d’une veilleuse. De gros nuages passaient comme une cavalerie fantastique devant la face resplendissante de la lune. Appuyé à la balustrade de pierre, il suivait cette chevauchée qui le mettait tour à tour dans la lumière et dans les ténèbres.

Soudain il entend un léger craquement : il se retourne.

« Té, ne crains rien, c’est moi. »

Il reconnaît Trophime Beurard.

« Pécaïre, puisque toi aussi tu es debout, continue le Provençal, allons faire un tour, mon bon. Mais attention, pas de bruit. »

Trophime enfourche la rampe de l’escalier et se laisse glisser lentement. Antone l’imite avec quelque appréhension. Mais son guide, arrivé le premier, le reçoit et lui dit :

« Comme cela, vois-tu, on ne fait pas craquer les marches. Suis-moi. »

Ils longent la galerie qui conduit au réfectoire, prennent à gauche et descendent à la cuisine. Là Beurard se risque à allumer une queue de rat et inspecte l’office.

« Tiens, dit-il, un pot de confiture des maîtres. Tu vois, on trouve toujours quelque chose. » Il tend le pot, d’ailleurs à peu près vide, à Antone, qui fait la moue et refuse.

 

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« Je n’ai pas faim.

– C’est vrai, dit l’autre, tu n’as jamais faim. Moi, c’est le contraire, j’ai toujours faim. » Et il se met à lécher le pot. Après avoir fini son inspection, il s’approche de la fenêtre.

« Maintenant, dit-il, attention. »

Lentement, s’arrêtant au moindre bruit des charnières, au moindre crissement du bois, il l’ouvre. Enfin il peut sortir, suivi d’Antone qui se demande toujours où il l’emmène. Ils sont derrière les cuisines dans le potager ; la lune parfois fait miroiter les cloches de verre et les châssis ; de temps en temps Beurard se baisse, arrache une rave, l’épluche tranquillement et la mange avec une volupté infinie ; puis il déterre un navet qu’il prépare avec un soin méticuleux.

« Et dire que les profs ne se doutent de rien ! »

Cette idée le remplit d’une fierté invraisemblable qu’Antone a peine à comprendre.

Arrivé au fond du potager il monte sur le tas de fumier amassé dans l’angle, grimpe de là sur le mur et à cheval sur la crête aide son compagnon à faire la même escalade.

« Ici, dit-il, on est tranquille. » Aussitôt il adapte un os de lapin à sa rave, y introduit du tabac, allume et aspire de toutes ses forces.

« Qu’est-ce que c’est ? demande Antone.

– Ma pipe, répond majestueusement Trophime. Comme ça on ne voit rien. Tiens, dit-il, essaie. »

 

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Et très amicalement il lui passe le navet.

Antone voudrait bien refuser, mais il n’ose pas. Il fume. Soudain une toux irrésistible le force d’ouvrir les lèvres et résonne dans la nuit.

« Tais-toi donc, imbécile, souffle Beurard. Mets ton mouchoir dans ta bouche, baisse-toi. »

Lui-même s’est couché et se confond avec le faîte du mur. Vivement Antone l’imite : enfin la toux s’arrête.

« Si c’est l’effet que ça te produit, reprend le guide, rends-moi ma pipe. »

Antone obéit et le regarde fumer en silence.

« Hein ! ce n’est pas banal. L’été dernier, quand je me lannguissais trop, je sautais le mur et j’allais me promener jusqu’au chemin de fer. À 10 heures 40 part le train d’Ambérieu, à 11 heures 18 celui de Bellegarde ; puis je voyais partir à 11 heures 36 l’express d’Italie, à 11 heures 58 celui de Genève. Maintes fois je restais jusqu’à 1 heure 18, pour le train de Chambéry et je me disais : “Trophime, il y en a un à 5 heures qui t’emmènerait à Lyon en deux heures et de là en Provence. Si jamais tu te lannguis trop, c’est celui-là qu’il faudra prendre.” »

Et changeant de ton, après avoir aspiré longuement deux bouffées de tabac :

« Tu as une jolie figure, hé ! on a dû te le dire déjà, hé !

– J’ai froid, répond Antone, je ne fume pas, je m’en vais dans le jardin.

 

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– Ne marche pas trop. Après nous irons au réfectoire et nous mettrons du sel dans les verres des professeurs : demain ça sera drôle. »

Le petit Lyonnais redescend dans l’allée du milieu, laissant fumer Trophime, impassible comme un Turc ; il prend un sentier transversal, trouve une échelle et l’applique au mur de clôture. Les branches maigres d’un poirier lui cachent son camarade ; mais il vient de trouver mieux. Il écoute bruire la forêt de Seillon dans le calme de la nuit. Soudain un coup de sifflet déchire les airs et un halètement sourd et rythmé se perd dans le lointain. C’est un train qui part de Bourg. Peut-être va-t-il à Lyon ? Brusquement un désir de fuite le prend. C’est si facile, il chevauche le mur qui le sépare du faubourg Saint-Nicolas. C’est un peu haut peut-être : bah ! il tomberait dans un fossé d’herbe. Après, il n’aurait qu’à prendre son billet, son porte-monnaie n’est-il pas garni ? Vraiment il s’ennuie trop depuis quelques jours. Beurard a raison : « On se languit dans cette maison. »

Mais chez lui comment le recevra-t-on ? Son père le grondera, le mettra ailleurs ; et ce sera le même ennui. Il songe à son précepteur malade, l’abbé Brillet, à qui il n’a pas encore répondu depuis huit jours. Oh ! il était plus heureux avec lui, surtout aux dernières vacances, à la villa de l’Avenue Gravier. C’est de là-bas, c’est de Nice que vient par intervalles ce souffle humide et chaud. Il songe aussi à Georges Morère. Retrouvera-t-il ailleurs un camarade comme lui ? Quelle différence entre lui et ce stupide Beurard, lécheur de pots, mangeur de raves, fumeur de navet ! Mais Morère le repousse, le bouscule, et c’est ce qui l’attriste. Décidément, la vie n’est pas rose.

À ce moment il s’entend appeler par une petite toux discrète. « Hem ! » C’est Trophime Beurard.

 

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« Voilà un quart d’heure que je te cherche ; qu’est-ce que tu fais là ? En pleine lumière sous les fenêtres des professeurs ! Tu n’es pas fou ? Descends vite ! »

Antone se décide à regret. Il était si bien là. Il pouvait se croire presque libre : dans le silence de la nuit, sous la lune en fuite derrière les nuages, dans cette atmosphère tantôt chaude, tantôt fraîche, il se sentait enveloppé comme d’une présence invisible et douce et voici que ce grossier Beurard le rappelle à la réalité.

Tout en rentrant par la cuisine son guide lui dit :

« Tu as de la chance, je te croyais dans ton lit, un peu plus j’allais t’enfermer dans le jardin. Tu en aurais fait une tête. Tu sais, c’est bien la dernière fois que je t’emmène. Je monte le premier, attends quelques instants avant de me suivre. Tu n’es pas assez malin, tu te ferais prendre. »

Trophime Beurard disparaît. Au bout de cinq minutes, Antone se risque à son tour. Au moment d’entrer dans la galerie du premier étage, il entend la voix de l’abbé Levrou :

« Vous avez mal aux dents : ça me paraît bizarre. Rentrez au dortoir, nous verrons cela demain. »

Antone se colle au mur de l’escalier et quand tous les bruits se sont dissipés, il remonte à pas suspendus. Comme il se remettait au lit, l’horloge du collège sonna deux heures.

Le lendemain, Trophime Beurard, convaincu d’avoir fumé pendant la nuit, fut privé d’un jour de vacances au premier de l’an.

 

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