Antone Ramon
Chapitre XIV: Pâques Tristes
CHAPITRE XIV
PÂQUES TRISTES
Enfin c’est le matin de Pâques. Le gai réveil dans l’aube claire d’une belle journée, la joie des enfants envahis par les bonheurs multiples de la résurrection après les tristesses de la semaine sainte, de la libération des travaux scolaires, de l’arrivée des vacances printanières. Pâques, c’est la porte triomphale que tous, parents et maîtres, ouvrent devant eux. Aussi le recueillement de cette première heure du jour n’a rien de monastique. Des préoccupations de toilette se mêlent, il faut l’avouer, aux sentiments religieux, et la vision du déjeuner plus copieux et plus fin aux splendeurs des grands souvenirs religieux. Beaucoup d’élèves s’habillent en hâte pour descendre à la sacristie, revêtir les soutanelles rouges et les aubes d’enfants de chœur. Miagrin qui est pourtant « maître des cérémonies » est le moins fébrile.
Soudain on entend un éclat de rire au lavabo où les troisièmes se bousculent.
« Qu’est-ce que c’est ? interroge le surveillant à qui l’abbé Levrou demandait un enfant pour sa messe.
– Ramon a failli s’étrangler, répond Cézenne.
– Comment cela ?
– Monsieur, en me lavant la bouche, je me suis engorgé.
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– Vous n’avez pas avalé d’eau au moins.
– Si, Monsieur, un peu.
– Bah ! si peu que ça ne compte pas ! une goutte peut-être, n’est-ce pas ? »
Antone ne répond pas : il craint de se découvrir en affirmant trop vivement qu’il a dû absorber une bonne gorgée d’eau ; et en même temps il a grand peur qu’on lui dise : « C’est insignifiant, vous pouvez communier ! » Son embarras émeut l’abbé Levrou.
« Toujours aussi étourdi ! lui dit-il. Enfin ne vous troublez pas. Vous avez avalé une gorgée d’eau, n’est-ce pas ?
– Oui, Monsieur l’abbé, je crois…
– Eh bien ! vous communierez demain matin, à ma messe, voilà tout. Tâchez de ne pas trop vous dissiper aujourd’hui. » Et il profite de la circonstance pour l’emmener immédiatement comme servant.
Antone le suit, tout interdit. Du moins il ne restera pas seul à son banc, alors que tous ses camarades iront à l’autel ; il ne verra pas communier Miagrin l’hypocrite, Miagrin le corrupteur. L’abbé Levrou doit partir de bonne heure pour prêcher à Ambérieu. Aussi dit-il sa messe à la chapelle de l’Infirmerie. Il n’y a pas de malades, car c’est la veille des vacances. De cette chambre solitaire et froide, à force de soins méticuleux, Antone écoute le chant lointain des cantiques et de l’orgue, comme une rumeur souterraine dont vibre toute la maison. Debout à la gauche de l’autel, triste de se voir isolé comme une brebis contaminée, il entend l’abbé Levrou lire d’un ton un peu trop dramatique l’évangile des Saintes Femmes. « Et dicebant ad invicem : Quis revolvet nobis lapidem… Et
– 245 – respicientes viderunt revolutum lapidem. » Il comprend mal cette page latine lue un peu vite. Pourtant cette pierre qui ferme l’entrée du sépulcre, cette pierre à rouler qui tourmente les trois femmes, l’abbé Framogé en parlait avant-hier : le souvenir s’en réveille dans l’esprit d’Antone et l’application surtout s’impose à lui. Ah ! s’il avait eu le courage de se confesser, en ce jour de Pâques, la pierre qui l’écrase aurait roulé loin de lui ! Il voit alors l’abbé qui le regarde et semble attendre. C’est vrai il faut qu’il réponde « Laus tibi Christe ». Il ne sait plus, il se reprend et murmure n’importe quoi : « Et cum spiritu tuo ». L’abbé revient au milieu de l’autel avec un long soupir et un léger haussement d’épaules qui signifie clairement : « Quel étourdi ! »
Après sa messe, tandis qu’il descend au réfectoire, il demande à Antone d’aller lui chercher sa sacoche à sa chambre et de bien refermer la porte à clef. Ceux qui ont été au collège, savent combien les élèves se réjouissent du moindre service que leur demande un professeur. Antone se hâte, il lui semble qu’il a gagné un peu la confiance de l’abbé Levrou.
« Vous ne vous êtes pas trompé, lui crie ce dernier en l’apercevant, ce n’est pas ma malle, ni le seau à charbon que vous m’apportez ? Non, allons, un bon point. »
L’abbé voudrait bien lui parler de Morère, mais il est très pressé, et il craint de forcer la note : cependant tout en avalant à la hâte son bol de café, il l’interpelle de son ton toujours un peu familier, un peu ironique :
« Dites donc, mon petit, j’espère que ça va finir aujourd’hui, cette histoire avec Morère : vous n’êtes pas obligé de vous embrasser, mais enfin il ne faudrait pas vous regarder comme deux chiens de faïence. Vous n’êtes pas un mauvais garçon, lui n’est pas un tigre. Allons, profitez de votre journée pour rejeter le mauvais pain fermenté, moisi, comme dit saint
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Paul, et devenez bon comme du bon pain. Donnez-moi ma sacoche. Merci. » Et l’abbé Levrou est déjà en route, laissant derrière lui Antone effaré.
La journée est toute ensoleillée. Les marronniers de la cour commencent à développer leurs bourgeons qui, dans les rayons du matin, vibrent comme des essaims d’abeilles. Au loin le Revermont s’estompe d’une légère brume toute pénétrée de lumière et, près de la Reyssouze, les peupliers et les trembles sont pleins de chamaillis d’oiseaux.
À neuf heures l’orphéon est à la tribune pour la grand’messe solennelle, avec les flûtes, les violons, et le piano qui remplace les harpes. L’abbé Thiébaut, claquant du pouce, fait entonner le Kyrie du pape Marcel, puis la séquence « Victimœ Paschali laudes », puis le Credo de la messe vraiment royale de Dumont, pendant que Jean Gallois, le meilleur pianiste, fait ricocher des arpèges, monte et descend des gammes chromatiques, saute d’accord en accord ou éparpille les longues tenues en trilles indéfiniment perlés ; enfin c’est la vieille cantate « Hæc est dies » d’un rythme un peu trop dansant, mais très populaire en ce traditionnel collège. Toute cette joie ne résonne pas dans l’âme d’Antone. Il ne s’est pas confessé et il lui faut demain faire ses Pâques.
À midi, il assiste à la cérémonie des poulets. Chaque table apporte le sien à un professeur qui gravement le découpe ; et les élèves comparent malignement l’habileté respective des divers couteaux. Puis paraissent « les îles flottantes », entremets sucrés, occasion de disputes et d’éclaboussures. Mais Antone ne participe guère à cette détente des corps, à cette reprise de la cuisine moins fade au lendemain du carême : il songe qu’il lui faut demain faire ses Pâques.
Après midi, il revient à la chapelle pour les vêpres. Psaumes en faux-bourdon, Magnificat, « en musique »,
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« Regina cœli » de fantaisie, rappelant des airs de trompe, coup de soleil à travers les vitraux jetant des taches multicolores sur les têtes blondes des premiers bancs, rien ne réveille son attention. Cependant il a un sursaut lorsqu’au Magnificat il voit le « maître des cérémonies » et le thuriféraire, s’avancer d’un pas égal, fléchir en mesure les genoux devant l’autel, ensemble incliner leur front devant le célébrant pour l’encenser, toujours unanimes saluer le Supérieur, puis revenir côte à côte face au collège dans leur démarche grave et harmonieuse ; il s’irrite, car ces deux frères jumeaux, ces deux archanges, semble-t-il, c’est Georges Morère et Modeste Miagrin. D’un léger mouvement de doigts Miagrin balance l’encensoir vers les élèves de droite, puis vers ceux de gauche, et Antone croit apercevoir derrière les chaînettes cliquetantes un demi-sourire et comprendre dans l’encensement prolongé comme une flatterie mystérieuse et sacrilège. L’encensoir s’abaisse, d’une lente inflexion du cou les deux lévites saluent gravement, et s’en retournent à l’autel ; et nul n’oserait mettre de différence entre ces deux congréganistes, si parfaits, si exemplaires, si intimement pénétrés du respect de leurs fonctions sacrées ; nul, sauf Antone, qui sent un profond dégoût lui monter aux lèvres et qui baisse son front, lourd de cette pensée : il lui faut demain faire ses Pâques.
Les vêpres chantées, on part pour la promenade, la dernière promenade du trimestre. Qu’importe la route ! tous ces yeux d’enfants ne voient déjà plus le paysage où ils se meuvent, mais dans leur imagination se dresse comme un théâtre magique. Pour Marcel Sorin, c’est Saint-Étienne-du-Bois et sa combe au souple tapis de prairies ; pour Leroux, la délicieuse vallée du Suran ; pour Gendrot, le clocher octogone de Saint-André de Bagé ; pour Aubert, une ferme isolée entourée de trognards et de bouleaux, près d’un étang où les nuages viennent se regarder en rêvant ; pour Tahuret, une maison bourgeoise adossée à la montagne de granit ; pour d’autres, un coin du Valromey où tombe la poussière blanche d’une haute cascade, ou bien un plateau pelé brouté par des chèvres, mais
– 248 – d’où l’on voit le soleil se lever derrière le Grand-Colombier ; sites familiers, paysages des jeux de vacances, décor qui charma les premiers regards, et toi, maison bénie de leur enfance, où vivent les figures bien-aimées ! Seul Antone Ramon ne sent pas son cœur bondir à la pensée de revoir les gracieuses tours de Fourvières et le profond appartement de la place Bellecour ; un souci le hante : il lui faut demain faire ses Pâques.
Maintenant l’habileté de Miagrin lui semble puérile et nulle ; car la vie scolaire est si régulière que toute infraction à la règle, toute dérogation aux usages, toute abstention des exercices communs se remarque, s’explique et doit se réparer. Il est dans une impasse. Alors il se rappelle sa première escapade, cette nuit où Trophime Beurard l’a emmené dans le potager. Oui, mieux vaut se sauver ce soir, se laisser glisser de l’autre côté du mur, et rentrer à Lyon dès cette nuit. Mais n’est-ce pas un aveu ? Comment sera-t-il reçu par ses parents ? Maintenant qu’il a l’uniforme, le laissera-t-on passer à la gare ? Il devra accumuler mensonges sur mensonges, et il envie l’aisance de Monnot à se mouvoir dans ces perpétuelles difficultés.
Vers six heures, le collège rentre en étude ; les élèves doivent garder le silence, mais peuvent s’occuper comme ils l’entendent : la plupart lisent quelque volume emprunté ou rangent leur bureau. Antone achève d’empaqueter les livres qu’il rapporta naguère de Lyon. Il songeait moins à lui qu’à Georges, alors… Depuis, que d’événements ! que de changements ! Ah ! si l’abbé Perrotot n’avait pas été si confiant ; si son père, sa mère, ses tantes, si tout le monde ne lui avait pas crié : « Tu es incapable de mentir, tu es un innocent ! » il aurait peut-être avoué, et il ne serait pas ce soir emmuré dans le cachot étouffant de ses mensonges.
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