Antone Ramon
Chapitre IX: Une Mort D’où Germe une Amitié
CHAPITRE IX
UNE MORT D’OÙ GERME UNE AMITIÉ
Les élèves font leurs derniers préparatifs pour la promenade dominicale. Tandis que Cézenne cherche sa casquette régulièrement perdue et que Patraugeat essaie de rester à l’infirmerie sous le faux prétexte d’une entorse, Morère aborde Ramon :
« Qu’est-ce que tu as ? lui dit-il un peu rudement. Tu m’en fais une tête depuis huit jours.
– Je fais la tête que je peux.
– Sérieusement, tu m’en veux ?
– Oui.
– Pourquoi ? »
Antone garde le silence, regarde vaguement au fond de la cour.
« Pourquoi ? répète Morère.
– Parce que je m’ennuie, là, je m’ennuie à mourir.
– Ça, vraiment, ce n’est pas de ma faute.
– Si.
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– Comment, si ? Explique-toi ! »
Antone se tait. Morère poursuit :
« Tu m’accuses et tu ne veux pas même me dire de quoi ?
– Oui, à mon arrivée, tu t’occupais de moi, tu me mettais au courant, tu causais, tu te laissais approcher, tandis que maintenant…
– Maintenant, te voilà débrouillé, tu n’as plus besoin de personne. Est-ce que c’est vrai, cela ? Veux-tu qu’on t’environne de petits soins continuellement, comme… comme une petite fille ? Allons bon, tu ne vas pas pleurer pour cela ? Est-ce que je te fais de la peine ? Qu’est-ce que tu veux ? dis ? Parle franchement.
– Moi… je ne veux rien, absolument rien…
– Alors bonsoir ! » Et Georges Morère, agacé de ces réponses vagues, vaines, pleines de sous-entendus, fait mine de le quitter. Au bout de trois pas, il revient.
« Voyons, ne te désole pas, dans quatre semaines, c’est les vacances.
– C’est long quatre semaines…
– Je n’y peux rien.
– Oh ! si, si, tu pourrais beaucoup, si tu voulais être… »
Antone s’arrête.
« Quoi ? Qu’est-ce que je pourrais être ? »
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Antone hésite toujours et finit par dire :
« Non, ça ne se demande pas.
– Mais quoi encore ? parle !
– Tu pourrais être mon ami.
– J’en étais sûr. Eh ! bien, non, mon vieux. D’abord les amitiés particulières, c’est interdit. Et puis quel bénéfice en retirerais-tu ? tu seras mal vu des professeurs, raillé par les camarades, en butte à toutes sortes de tracasseries, finalement tu auras une histoire et on te rendra à ta famille. Réfléchis un peu et tu verras que j’ai raison ; sois bon camarade avec tout le monde, tu ne t’ennuieras pas et tu vivras tranquille.
– Tu as raison, conclut Antone, je ne sais ce que je dis. »
Et il s’éloigne brusquement. Il tombe aussitôt sur Modeste Miagrin qui le considère avec une extrême compassion, et le plaint d’avoir quitté sa famille ; mais, sans s’arrêter, il va retrouver d’Orlia et Gendrot qu’il écoute pendant toute la promenade discuter avec feu sur Marchand, Fachoda et les Anglais.
Au retour, immobile au milieu de la cour et replié sur lui-même comme un oiseau frileux, il grignotait son goûter sans appétit, tandis que des coups de bise balayaient le sol et qu’une lumière diffuse rendait le crépuscule encore plus morne et plus glacial. Il s’entendit appeler soudain par l’abbé Russec.
« Antone, vous n’avez pas reçu de nouvelles de votre précepteur, depuis la lettre que je vous ai remise ?
– Non, Monsieur.
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– Vous l’avez encore, cette lettre ?
– Oui, Monsieur.
– Eh bien, conservez-la précieusement, mon enfant, car c’est la dernière que vous aurez de lui.
– Il va plus mal ?
– Il vient de mourir à Nice. Monsieur le Supérieur m’a remis un faire-part qu’il a reçu probablement de votre famille. »
Tirant de sa douillette une large lettre de deuil il la déplia.
« Votre précepteur a été enterré hier matin, à dix heures, au cimetière de Nice. »
Antone baissait la tête comme un enfant grondé ; le préfet poursuivit :
« Il faut relire sa dernière lettre. Il vous demandait de prier pour lui. Il vous aimait beaucoup. Ne l’oubliez pas.
– Oui, Monsieur. »
Après quelques paroles douces qu’il crut consolantes, l’abbé Russec le renvoya. Antone alla s’appuyer à la barrière et tournant le dos à ses camarades, les mains à la palissade, il songea avec effroi qu’il n’avait pas répondu à l’abbé Brillet. Que de fois il avait interrompu cette dernière lettre commencée depuis dix jours ! Et à ses regrets se mêlait le remords d’un suprême devoir négligé. Bientôt il lui sembla qu’il était encore plus isolé, plus abandonné qu’avant et qu’il allait s’ennuyer encore davantage. Peu à peu il oubliait son précepteur, se plaignait lui-même en son for intérieur, se découvrait à la fois
– 62 – malheureux et seul. Les élèves, qui avaient aperçu de loin la lettre de deuil, le laissaient tranquille ; ils comprenaient obscurément que le mieux, en cette circonstance, était de ne pas troubler sa tristesse. À la fin pourtant, Georges Morère, qui avait passé deux fois près de lui en courant, osa s’approcher.
« Qu’est-ce que tu as, dit-il, tu as perdu quelqu’un ? »
Antone fit un signe de tête affirmatif.
« Quelqu’un de ta famille ?
– Non, répondit Antone, mon précepteur.
– Ah ! s’exclama Georges surpris. Il y avait longtemps que tu le connaissais ?
– Oui, et il m’aimait beaucoup, lui. »
Georges Morère fut tout décontenancé ; il ne s’attendait pas à cette allusion personnelle dans un moment si douloureux.
« Mon pauvre Antone, je te plains beaucoup. »
Antone baissa la tête, et continua :
« Vois-tu, ce qui me pèse le plus, c’est qu’il m’a écrit il y a plus de dix jours et que je ne lui ai pas seulement envoyé un mot d’adieu. »
Son camarade ébaucha un vague geste qui pouvait signifier : « Que veux-tu ? il y a de ces fatalités ! » Antone alors se laissa aller à de plus larges confidences. Il rappelait la bonté de cet abbé, leurs dernières excursions à Cannes et dans l’Esterel, ses soins délicats, son ingéniosité à lui procurer des distractions, ses conversations affectueuses. Et maintenant, il
– 63 – allait se trouver seul. Il avait ses parents ? C’était vrai, mais ils étaient si loin ; il les voyait de temps en temps, mais qu’est-ce qu’ils pouvaient pour lui ? ils ne le suivaient pas comme l’abbé dans les mille minutes de la vie écolière. « Et puis vivre, pourquoi ? pour faire des thèmes, des versions, des exercices monotones ? Mourir bientôt peut-être, comme l’abbé ? » Une secrète révolte le secouait. Loin de le pousser au devoir, cette brusque image de la mort lui inspirait comme un secret désir de se dépenser, d’agir en hâte, de vivre.
« Travailler, reprit-il, pour qui ? pourquoi ?
– Pour tes parents, hasarda Morère scandalisé.
– Ah ! ça ne les intéresse pas follement.
– Pour toi, pour ton avenir. »
Antone secoua la tête :
« Mon avenir ! je ferai comme papa. »
Puis il tourna vers Georges ses yeux humides.
« Si tu voulais, comme je serais heureux de t’avoir pour ami.
– Tu sais bien que le règlement…
– Oui, tu me l’as déjà dit. Le règlement : tu ne parles que du règlement ! Ils s’en moquent pas mal du règlement, mes parents. Mais non, j’ai tort. Je t’affirme que je ferai, comme toi, mon possible pour bien travailler. Qu’est-ce que ça peut faire que je sois content quand tu es le premier, quand tu gagnes la partie, quand tu rives son clou à Lurel, quand je suis avec toi en promenade… »
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Georges Morère ne répondait pas, il se méfiait ; par suite d’une vieille habitude paysanne, ne voyant pas très clair, il se retranchait derrière la coutume, le code, la loi, le règlement.
Mais Antone continuait : « C’est à cause de toi que je n’ai pas écrit à mon précepteur. Tu m’as repoussé si brutalement toute cette semaine que j’étais incapable de trouver une phrase. Ah ! si tu voulais que je sois ton ami, je te défendrais : il y en a qui t’en veulent, qui sont furieux parce que tu es le plus fort, qui te déchirent par derrière, qui te trouvent trop fier. Va, ce n’est pas M. Blumont qui a bouché ta flûte ; ça j’en suis bien sûr, c’est un troisième qui a voulu se venger, et comme c’était un lâche, il l’a fait lâchement. Ne crains rien, je le retrouverai celui-là, ça ne sera pas difficile, et alors… »
Il se reprit et articula lentement :
« Seulement, si tu as peur que je te compromette ?… »
Et, du bras, il fit un geste las. Georges Morère se redressa : ce soupçon de peur offensait sa fierté. Antone poursuivit naïvement :
« Tu crois donc que je ne comprends pas pourquoi on défend les amitiés particulières ? Lurel et Monnot, Patraugeat, Cézenne ne cherchent qu’à agacer les professeurs et à chahuter, et ne font rien. Mais moi, tu verras, en deux mois, je serai dans les premiers. Quand je ne m’ennuie pas, je travaille. Et puis tu serais là, pour m’aider. Ce serait si bon. Je te promets que je ne m’ennuierais plus ! Ah ! si je pouvais faire quelque chose pour toi ! Moi aussi je suis fier. »
Georges Morère était de plus en plus troublé. Sous ce flot de paroles vives il découvrait une perspicacité qui l’étonnait. Oui, il avait des camarades hostiles ; il se rappelait les
– 65 – sarcasmes d’Émeril, les gros rires de Patraugeat, les sourires encore plus cruels de certains bons élèves. Ce qu’on aimait en lui, c’était son entrain, mais on détestait sa fierté et personne, non jamais personne, ne lui avait parlé avec cette ardeur, cette admiration et cet abandon. Il ne voulait pas paraître intimidé et cependant il était ému, désorienté, bousculé par ce camarade plus jeune et reculait en désordre. Qu’est-ce que c’était que ce gamin aux manières et au langage encore puérils, qui lui montrait une pareille supériorité d’âme, un don du cœur indéfinissable, une richesse intérieure qu’il soupçonnait à peine ? Il était humilié d’être si novice près de lui, si embarrassé devant tant d’aisance, si contraint après tant de confiance, si froid en réponse à tant de chaleur. Il s’efforçait de prendre un air dégagé. Il goûtait la délicate volupté d’être remarqué, admiré, choisi entre tous par une âme fine et intelligente et pourtant se défendait un peu contre ce plaisir intime, de peur de glisser dans l’inconnu. Enfin il conclut brusquement :
« Tu veux être mon ami, soyons-le !
– Tu veux bien ?
– Eh ! bien, oui, là. »
Antone lui prit la main avec joie et la gardant entre les siennes :
« Maintenant, lui dit-il, et il souriait à travers ses larmes, tu vas voir comme tout va changer. »
Levant les yeux, Morère rencontra le regard de l’abbé Russec qui les examinait avec étonnement et derrière l’abbé le sourire de Modeste Miagrin qui faisait signe à un groupe de troisièmes. Comme le préfet de division allait s’approcher, la cloche sonna et les deux amis se séparèrent.
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