Antone Ramon
Chapitre XVII: On Discute Encore la Question des Amitiés
CHAPITRE XVII
ON DISCUTE ENCORE LA QUESTION DES
AMITIÉS
Après avoir quitté les demoiselles Ramon, l’abbé Levrou reprenait le train et descendait à Meximieux, où il était reçu très cordialement par Georges.
Une heure après son arrivée, l’abbé avait déjà conquis toute la famille Morère par sa bonne humeur, ses plaisanteries à l’adresse de la petite Bridgette, la simplicité de ses manières. D’ailleurs il était messager de joie, il venait rassurer les parents, confirmer la nouvelle des aveux d’Antone.
L’abbé Buxereux, le doyen de Meximieux, le retint longtemps à bavarder tout en fumant quelques cigares, heureux de pouvoir lui parler de Georges.
L’abbé Levrou ne tarissait pas d’éloges.
« Cependant, disait le curé, il y a un point qui m’inquiète, c’est cette raideur, cette dureté de caractère, cette fierté, sans jactance, mais qui n’en est que plus obstinée.
– Et qui lui a fait bien du mal, ajouta l’abbé Levrou. Certes s’il avait été plus souple, plus amical avec ce petit Antone, il eût évité tous ces ennuis et l’eût gardé de bien mauvaises compagnies.
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– C’est vrai », répondit le doyen. Il se rappelait, en effet, les fameuses promesses exigées aux vacances du jour de l’an, et trop bien tenues. « C’est vrai : mais à cet âge ils ne sont pas encore assez formés eux-mêmes, pour qu’on les croie capables de former les autres. J’ai toujours suivi les principes des Pères Jésuites et de Mgr Dupanloup sur les amitiés particulières. Vous savez que ce dernier veut qu’on les poursuive impitoyablement, qu’on les rende impossibles par tous les moyens, même par le ridicule, même par le renvoi.
– Sans doute, c’est une matière très délicate, mais lorsqu’on a affaire à deux âmes dont l’une est très forte, trop dure même, l’autre très malléable, n’est-ce pas exagérer que d’empêcher toute amitié ? Or, c’est le cas de Georges et Antone. Remarquez que c’est ce petit nouveau qui le premier avait donné toute sa confiance à son condisciple plus ancien et qu’il admirait naïvement. C’est le plus jeune qui recherchait le plus âgé, chose rare ! Brusquement au retour des vacances de janvier, Georges lui déclare qu’il ne veut plus de confidences, plus de conversations particulières, plus d’amitié en un mot. Il l’a froissé, l’autre s’est rejeté sur les pires et même a voulu se venger de ses dédains. C’était fatal. J’étais de votre avis naguère. Aujourd’hui je crois qu’on ne peut poser aucune règle absolue. Certains enfants ont besoin de très bonne heure d’une éducation sentimentale, et un bon ami de collège peut être pour eux le salut. À mon sens Georges fera bien de panser ces blessures et de témoigner un peu d’amitié à ce camarade sensible comme une petite fille, surtout lorsqu’il le verra rentrer des vacances, effaré de l’accueil qu’on lui réserve. Convenez avec moi que vous vous êtes trompé. »
Le curé hochait la tête : « En éducation je suis pour la préservation à outrance. Georges est un bon enfant. L’autre m’apparaît au contraire comme trop développé, trop affiné et capable d’assez mauvaises actions, si j’en crois l’histoire de son
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– Et c’est ce qui est impossible, reprit le professeur. Si Georges ne se montre pas un peu affectueux vis-à-vis d’Antone Ramon, celui-ci croira nécessairement à une rancune persistante. Je pense au contraire qu’en le chargeant de former un peu cet enfant, on habituerait Georges à prendre de l’ascendant sur ses amis, à faire de l’apostolat, à s’affermir dans cette pensée que les bons ne doivent pas être bons seulement pour eux, mais surtout pour les autres.
– On les pousse à l’orgueil. Le rayonnement de l’exemple est encore le meilleur apostolat.
– Sans doute, mais la nature humaine est trop portée à découvrir les petits côtés, les travers, les ridicules, pour se laisser entraîner dans la bonne voie par le seul exemple. Nous vivons à une époque où je voudrais voir les bons enfants s’afficher dès leurs premières années comme les champions du bien.
– Et si vos champions font des chutes et des scandales ?
– Il y en aura toujours. Du moins les défaillances et les défections apparaîtraient de bonne heure ce qu’elles sont, c’est-à-dire des oublis ou des lâchetés, et les autres concluraient à plus de défiance d’eux-mêmes, c’est vrai, mais aussi à la nécessité d’une action plus virile et plus conquérante… »
Longtemps les deux prêtres discutèrent mais sans se convaincre. Le curé de Meximieux répétait sans cesse : « Dangereux ! dangereux ! » ; l’abbé Levrou, sans nier le danger, montrait quelle série de générations de foi anémiée on avait depuis soixante ans et rappelait non sans amertume les plaintes de Montalembert.
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Il partit le soir même après avoir souhaité de bonnes vacances à Georges et lui avoir fait entrevoir les difficultés d’un rôle délicat mais utile auprès d’Antone.
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