Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 38 sur 49

Pages du PDF

Antone Ramon

Chapitre XX: L’âge Ingrat

CHAPITRE XX

 

L’ÂGE INGRAT

 

Jusqu’à quatre heures et demie, à Sermenaz on fut sans inquiétude. Seule, tante Mimi était ennuyée de ne plus retrouver Khém. Dès que l’orage gronda les deux tantes s’affolèrent ; Zaza impitoyable accablait sa sœur de reproches. Mais toutes deux pensaient qu’Antone était arrivé à Montluel.

À six heures, malgré l’éclaircie, Antone ne revint pas. L’inquiétude gagnait les parents et M. Ramon déclarait qu’il ne lui permettrait plus jamais de sortir à bicyclette.

À sept heures, avec la nuit les angoisses redoublèrent. Lorsqu’une voiture entra dans la propriété, ce fut une flamme de joie.

« Le voilà ! le voilà ! c’est lui ! » crièrent les deux tantes.

Mais, au premier tournant de l’allée montante elles reconnurent le landau de l’oncle Brice. L’inquiétude devint de l’épouvante. On parlait de télégraphier à la gendarmerie, de lancer Firmin à la recherche d’Antone. M. Ramon sonna de la trompe pour rappeler l’enfant.

« Bah ! dit l’oncle, ne vous frappez donc pas, que diable ! à quatorze ans, on est capable de se débrouiller, on n’est plus au maillot. Je parie que ce gamin va nous faire manger un poulet brûlé.

 

– 289 –

– Une poularde, s’il te plaît, rectifia M. Ramon.

– Une poularde de Bresse ! c’est sacré : on n’a pas droit à une minute de retard ; à table ! »

Et il entraîna tout le monde au salon.

On servit. Mais toutes les oreilles étaient attentives aux bruits du dehors ; tous les visages guettaient la porte et la conversation manquait d’entrain, malgré les efforts de l’oncle Brice.

Brusquement, la sonnerie du téléphone se mit à appeler. M. Ramon, qui affectait le plus grand calme et la plus ferme assurance, courut à l’appareil, suivi de sa femme et de ses sœurs.

« Allo ! Comment ? Meximieux… Vous vous trompez, Monsieur… C’est à M. Ramon que vous parlez ?… Lui-même… Ah ! Comment ! mon fils est chez vous ?… Couché !… Il est malade ?… Un peu de rhume… Ce n’est pas grave ?… Sûrement ?… Pourquoi alors ne pas revenir par le train de dix heures ?… Il a reçu toute l’averse !… Ah ! le petit misérable ! comme je suis confus, Monsieur… Si, si, vraiment ; il a agi avec un sans-gêne… J’en suis honteux… Si… allo ! si je ne craignais de vous troubler… allo ! allo !… je partirais immédiatement… Ce n’est pas la peine… Bien… Dites-lui combien je suis irrité… Vraiment, il n’y a pas lieu d’être inquiet ?… Merci… Dès demain, à la première heure, je serai chez vous… Je vous fais toutes mes excuses, Monsieur et croyez… allo !… allo !… Pardon voulez-vous me rappelez votre nom, je crains d’avoir mal entendu… Monsieur Morère, c’est bien Monsieur Morère ?… Encore une fois, Monsieur, je suis confus et vous fais tous mes remerciements pour vos soins si bons… et toutes mes excuses… Si vous pouviez téléphoner demain matin… J’abuse vraiment,

 

– 290 – mais vous comprenez les inquiétudes d’un père… Merci bien, Monsieur… Merci ! »

La mère, l’oncle, les deux tantes, tout le monde écoutait cette moitié de conversation.

« Eh ! bien, dit Céleste Ramon, que s’est-il passé ?

– Antone est allé non pas à Montluel, mais à Meximieux.

– À Meximieux !

– Oui, chez un Monsieur Morère.

– Comment ! Ce monsieur Morère dont le fils l’a accusé de tricherie ?

– Mais non, tu te trompes, Céleste. Ce n’est pas Morère.

– Je t’affirme que c’est Morère.

– C’est absurde, c’est idiot, c’est impossible !

– J’en suis sûre.

– Tu confonds, je t’en prie, ne t’obstine pas.

– Si, si, relis la lettre du Supérieur. »

M. Ramon cherche sur son bureau et retrouve la fameuse lettre :

« C’est bien Morère… et son fils Georges. Si j’y comprends quelque chose je veux être pendu. Et ce papa qui n’avait pas l’air de savoir à qui il parlait ! Eh bien ! je vais en faire une tête d’imbécile, demain matin !… »

 

– 291 –

Mais la mère interrompt :

« Enfin, comment se trouve-t-il chez eux ? Quelle idée d’aller chez ces gens-là ?

– Monsieur Morère vient de me dire qu’Antone est venu voir son fils Georges. Comme il est arrivé mouillé, ce monsieur a craint qu’il n’attrapât une bronchite et a jugé plus prudent de le faire coucher avec un bon grog et d’attendre demain, pour nous le renvoyer.

– Il n’est pas malade ?

– Non ; franchement, il tousse un peu, dit-il, mais ce n’est pas sérieux… Voilà ! Pour une équipée, c’est une équipée. Qui diable m’expliquera cette idée d’Antone ?

– Et Khém ! demande tante Zaza.

– Ah ! Khém, laissez-nous la paix avec votre Khém.

– Quarante kilomètres, il y a de quoi le tuer, mon pauvre fox !

– Mais pourquoi s’en est-il allé chez ce Morère ? Vraiment je crois qu’en effet, vers quatorze ans, les enfants deviennent crétins. À quoi rime ce voyage ?

– Bah ! ton gamin se déniaise un peu, répond l’oncle Brice. À son âge nous en faisions bien d’autres. Te rappelles-tu, en 1875 ? Un jour… » Et il raconte pour la centième fois qu’à douze ans, il était parti sans rien dire pour la pêche à six heures du matin et n’était rentré chez lui qu’à sept heures du soir.

 

– 292 –

À peine le dîner est-il fini que les deux tantes disparaissent. Dans la chambre de Zaza recommence une discussion passionnée.

« Tu avais bien besoin de le laisser partir à bicyclette !

– C’était bien utile de déchirer la lettre à son père !

– Si tu ne l’avais pas poussé à cette promenade, la lettre était enterrée.

– Si tu n’avais pas déchiré la lettre l’affaire s’expliquerait toute seule. »

Survient Céleste Ramon, inquiète de cette longue absence. « Qu’y a-t-il encore ? On me cache quelque chose ?

– Ah ! c’est bien simple, il vaut mieux tout t’expliquer. » Et tante Mimi raconte la réception de l’abbé Levrou, la suppression de la lettre d’Antone, et l’impasse où les a mises Zaza, car c’est Zaza qui est cause de tout.

« Mon Dieu ! pourquoi vous mêlez-vous toujours de ce qui ne vous regarde pas ? » s’exclame Madame Ramon irritée.

« Que je suis malheureuse d’aimer ton enfant ! s’écrie tante Zaza.

– Nous sommes bien avancées ! Qu’est-ce que va dire Armand ? » reprend Céleste en se promenant tout agitée.

Au bout d’une heure Armand apparaît.

« Brice s’en va ! il voudrait bien vous présenter ses hommages. Vous n’avez pas fait grands frais pour lui ce soir.

 

– 293 –

– Qu’il est assommant, celui-là ! » s’écrie Céleste, et elle descend rapidement. « Comment ! déjà, vous partez ?

– Oui, parce qu’Armand prend le train de bonne heure !

– Ah ! quelle corvée, mon pauvre ami ! répond Armand, et on parle des familles nombreuses. Je te félicite d’être célibataire !

– Merci, mon ami, observe Céleste froissée.

– Bah ! c’est l’âge ingrat, » répond l’oncle Brice avec un égoïsme tranquille et souriant.

« Oui, mais ça commence de bonne heure, cet âge là, et personne n’a jamais su quand ça finissait. »

Enfin l’oncle est parti. Monsieur Ramon rentre au salon et, changeant subitement de ton :

« Maintenant, dit-il à sa femme et à ses sœurs, j’espère que vous allez m’expliquer ce mystère : car il y a trop longtemps que je vous sens au courant de l’entreprise de mon garnement. »

Céleste révèle toute l’affaire, interrompue, rectifiée, complétée perpétuellement par les deux tantes.

« Alors c’est Antone qui avait triché, et vous me laissez faire un pareil pas de clerc ? Non, mais c’est inouï, c’est inimaginable ! Me voyez-vous demain matin, devant ce Monsieur ! Si vous trouvez cela drôle, vous n’êtes pas difficiles. Et quel besoin a-t-il eu d’aller chez ces gens qu’il a embêtés pendant tout un trimestre ? Ma parole, il y a des moments où je me demande s’il ne devient pas idiot. Il nous prépare d’heureux jours, ce gaillard-là. Aussi je m’en vais le secouer d’importance.

 

– 294 –

– Armand ! Armand ! supplie Madame Ramon.

– Il n’y a pas d’Armand qui tienne. Je ne le laisserai pas galvauder mon nom. D’abord je vais y aller demain matin et puisqu’il s’est moqué de nous et d’eux il faudra qu’il se mette à genoux, qu’il leur demande pardon devant moi, ou je donne ma parole d’honneur que je l’enferme dans une maison de correction, je l’envoie à Mettray labourer la terre.

– Armand !

– Oui, oui, il la-bou-re-ra-la-terre ! » reprend Armand d’une voix saccadée, tandis que Madame Ramon se jette à ses genoux et que les deux sœurs, à cette tragique menace, se serrent épouvantées l’une contre l’autre.

Après cette scène, Monsieur Ramon rentre dans sa chambre, endosse un pyjama, allume une cigarette, et, renversé dans son fauteuil, examine la question avec moins de frénésie : son opinion se résume en ces exclamations : « Quelle sale corvée ! Quelle tête vais-je faire devant ce Monsieur ! Si j’envoyais Céleste ?… Mais non, elle ferait encore des sottises. »

 

Le lendemain, il monta dans le train de sept heures trente, un train omnibus. À neuf heures il arrivait enfin à Meximieux. L’air très digne, il pénétra dans le vestibule de Monsieur Morère : « Avant tout, Monsieur, lui dit-il, je tiens à vous révéler que par suite de la faiblesse de mes sœurs, je n’ai appris qu’hier soir la conduite inqualifiable d’Antone à votre égard et à l’égard de votre fils Georges. J’entends qu’il vous demande pardon…

– Mais c’est déjà fait, c’est pour cela qu’il était venu, le pauvre petit ! Ne vous troublez pas, Monsieur… »

 

– 295 –

Heureux de ce début, Monsieur Ramon respire.

« Vous avez dû le bien gronder, continue M. Morère, pour l’amener à une si pénible démarche. »

Monsieur Ramon ne proteste pas, il se rengorge même, son attitude signifie clairement : « Ah ! vous savez chez nous, ça ne fait pas un pli, l’enfant doit marcher droit, ou sans cela… »

« Je regrette, continue Monsieur Morère, de ne pouvoir vous donner des nouvelles aussi rassurantes qu’hier soir.

– Il est malade ? s’écrie Monsieur Ramon.

– Il a de la fièvre, et Madame Morère, qui l’a veillé toute la nuit, l’a trouvé très agité. Le médecin, venu il y a deux heures, ne nous cache pas que nous sommes en présence d’une bronchite. »

Monsieur Ramon n’écoute plus, il cherche des yeux la chambre où se trouve son fils. Monsieur Morère l’y conduit aussitôt en le suppliant de ne pas être sévère. Précaution bien inutile.

« Ah ! mon Antone, comment te trouves-tu ?

– Bien, répond l’enfant tout ému de cette douceur inaccoutumée.

– Remercie Monsieur Morère de t’avoir reçu aussi cordialement au lieu de te mettre à la porte comme un vagabond. »

Les yeux d’Antone se remplissent de larmes, et tandis que Monsieur Morère intervient pour atténuer les reproches :

 

– 296 –

« Nous réglerons cela quand tu seras debout, dit le père, tire la langue. »

La langue est chargée, le pouls très vif, le front brûlant. Monsieur Ramon descend aussitôt pour téléphoner à sa femme et au docteur Bradu, doyen de la Faculté de Médecine de Lyon, un ami de la famille : « Pourvu que nous n’ayons pas de pneumonie, » murmure-t-il en allant à la poste.

 

À dix heures Georges revient de Montluel ; il est tout étonné de la figure de ses sœurs.

« Une surprise, dit Bridgette, il y a une surprise pour toi, viens. » Et elle le précède dans l’escalier jusqu’à sa chambre. Il entre et reste stupéfait, tandis que Bridgette éclate de rire.

« Ah ! bien, celle-là est bonne ! » déclare-t-il les yeux fixés sur Antone. Aussitôt ses traits se contractent et d’une voix altérée :

« Tu n’es pas malade au moins ? »

Dans la surprise les premières paroles, moins que cela même, les premières expressions de physionomie révèlent le fond de notre cœur. Antone a senti du coup tout l’intérêt affectueux de son ami. Il veut répondre, mais la grande Marthe est là :

« Le docteur lui a défendu de parler, dit-elle ; voilà, il a un peu de rhume, mais avec de bons soins ça s’en ira comme par enchantement. » Et elle lui raconte l’arrivée d’Antone sous l’orage.

« Et pourquoi es-tu venu ?

 

– 297 –

– Ça, répond Marie-Thérèse, c’est le secret de maman, elle a refusé de nous le dire. À toi on le dira peut-être !

– Je peux le demander ? » interroge Georges.

Antone fait un signe de tête affirmatif, et Georges va sortir lorsque rentre Monsieur Morère suivi de Monsieur Ramon.

« Mon ami, lui dit ce dernier, je tiens à ce qu’Antone vous demande pardon devant moi de son abominable conduite à votre égard.

– Mais il m’a déjà demandé pardon à Bourg.

– Ça ne fait rien, j’ai juré à sa mère qu’il vous demanderait pardon à vous et à votre père devant moi. »

Antone n’a nulle envie de résister, et c’est bien pour cela que Monsieur Ramon insiste tant. Il se tourne vers eux et prononce à mi-voix :

« Je vous demande pardon d’avoir… »

Une toux involontaire l’arrête ; aussitôt M. Ramon, les trois jeunes filles, Georges et Monsieur Morère se précipitent sur la potion, et lui offrent la cuillerée tout en lui défendant de parler.

À midi et quart arriva le docteur Bradu avec Madame Ramon, et les deux belles-sœurs naturellement. L’entrevue, grâce à l’autorité du docteur, fut courte. Antone avait en effet une forte bronchite, il ne fallait pas songer à le ramener à Sermenaz avant une huitaine de jours, ni le renvoyer au collège avant trois semaines. D’ailleurs tout danger grave était écarté grâce aux bons soins de Madame Morère et du premier médecin. La reconnaissance de la famille Ramon s’exprima aussitôt en phrases débordantes. « Ah ! Madame, c’est vous qui

 

– 298 – l’avez sauvé, comment vous remercier ! J’espère qu’aux grandes vacances vous nous enverrez vos enfants, et votre grand fils Georges. Nous serions si heureux qu’Antone réparât un peu sa sottise. Au moins avec votre fils, il ne risquera plus de si folles équipées. »

Antone écoute toutes ces paroles avec délices. Devant lui s’ouvre une vie nouvelle. Ainsi, par son acte de franchise il a tout réparé au lieu de tout confondre : ses parents sont réconciliés avec les parents de Morère. Mais Georges voudra-t-il reprendre avec lui l’amitié d’autrefois ? C’est là son inquiétude secrète. Après déjeuner il le voit revenir pour faire ses derniers préparatifs de départ, car c’est le jour de la rentrée.

« Mon petit Antone, dit Georges, tu vois, je n’ai pas trouvé ce nouveau moyen de prolonger mes vacances, il faut que je parte. Je suis bien content de t’avoir revu, car j’ai réfléchi pendant les vacances ; oui, tout ce qui est arrivé, c’est un peu de ma faute. Ne parle pas : tous les docteurs te le défendent. Je pars en avant, mais tu nous rejoindras bientôt, n’est-ce pas ? » Et s’asseyant près de lui sur le lit : « Promets-moi, continue-t-il, de ne plus jamais voir Miagrin, mais jamais : c’est un trop sale type.

– Jamais, répond fermement Antone, les prunelles dilatées.

– Alors nous reprendrons comme avant le premier de l’an. Tant pis pour ceux qui s’offusqueront. »

Une vive émotion empourpre soudain les joues d’Antone, il voudrait parler, mais Georges lui impose silence.

« Seulement, il faudra prouver qu’avec moi, ça va mieux qu’avec les autres. Il est peut-être un peu tard, cependant tu peux encore donner un vigoureux coup de collier. Tu verras

 

– 299 – qu’on peut rattraper le temps perdu. Allons au revoir, laisse-toi soigner surtout ! » Et il ajoute : « C’est le Supérieur qui va être étonné en apprenant tout cela ! Et la classe donc ! »

Antone se tait, le visage illuminé d’un bon sourire : il recueille toutes ces paroles, les renferme dans son cœur et contemple son ami avec une joie entière. Enfin, c’est l’heure de la séparation. Ils se serrent longtemps la main, Georges promet de lui écrire bientôt.

À peine est-il parti que Bridgette rentre dans la chambre.

« C’était donc à vous le petit chien blanc qu’on a retrouvé ce matin.

– Khém ! répond Antone qui avait complètement oublié son compagnon de voyage.

– Il ne faudra pas dire que je vous l’ai dit, reprend Bridgette, d’un ton important et mystérieux : il a passé la nuit dehors, et on l’a trouvé ce matin mort. »

Antone s’assombrit, c’est un nuage sur sa joie reconquise. Il est cause de la mort de Khém.

 

– 300 –