Antone Ramon
Chapitre XIII: Une Élection au Collège
CHAPITRE XIII
UNE ÉLECTION AU COLLÈGE
Trois jours après, les élèves de troisième sont réunis en étude pour décerner par leurs votes, selon l’usage, le prix d’honneur trimestriel. Sont éligibles ceux qui ont obtenu un certain nombre de témoignages. Parmi eux ils choisissent, en général, un élève laborieux sans doute, mais qui est bon camarade, plein d’entrain et de franchise. Or, depuis la septième, Georges Morère a toujours obtenu cette flatteuse distinction. Si Miagrin est plus appliqué, Boucher plus grave, Feydart plus séduisant, il est lui l’entraîneur, le protecteur des faibles et le pacificateur des querelles naissantes. Aussi pense-t-il que personne ne lui enlèvera cet honneur traditionnel.
Il ignore, en effet, les sentiments qu’il inspire depuis un mois. La classe est froissée. Il ne le comprendrait même pas. Quelle importance peuvent avoir pour les autres ses rapports avec Antone Ramon ? C’est à peine s’il lui parle plus que d’habitude. Et puis : « Est-ce que ça les regarde ? »
Antone, il est vrai, est toujours près de lui, mais il est loin d’encourager cette légère affectation. Son ami étant arrivé en retard, Georges lui a prêté ses résumés d’histoire et de littérature, mais les a-t-il refusés à Émeril ? Dans son équipe de foot-ball il a fait passer le petit Lyonnais dans les « demis », mais ne faut-il pas reconnaître qu’il a toutes les qualités nécessaires ? Alors ?
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Oui, c’est plus qu’il n’en faut pour mettre une classe en effervescence et pour devenir impopulaire. Une classe, c’est une rue de province. Chacun, à travers ses rideaux, observe, conjecture, juge, puis intrigue, cancane, déchire. D’abord une amitié particulière est un vol à la communauté ; dès qu’un élève sort du groupe et en fait sortir un camarade, il frustre aussitôt tous les autres de la somme de sympathies, de camaraderie qu’il leur donnait auparavant. La jalousie, la vanité, la suffisance, la médisance, le mépris, tous les mauvais sentiments, tous les mauvais instincts se dressent et sifflent avec un ensemble unique contre les malheureux. Et la misère suprême, c’est que tous ces enfants le font presque innocemment : aucun ne voudrait causer sciemment un chagrin réel à ses camarades.
Luce Aubert, Louis Boucher, Arthur Feydart, Marcel Sorin, les premiers, les plus sages, se sont étonnés : « Pourquoi n’est-il plus comme tout le monde ? » disent-ils de Morère. Mais le clan des pires, les Beurard, les Monnot, les Lurel, les Patraugeat, c’est-à-dire les cancres, les louches, les faibles d’esprit et de cœur, ont immédiatement poussé des clameurs et crié : « Au scandale ! » Leur impudence s’est effarouchée de cette amitié : ils l’ont stigmatisée avec d’horribles mots. Comme un vent pestilentiel de Marais Pontins, leur irritation a réveillé les endormis, enfiévré les placides, donné à tous la mal’aria. Des conciliabules se sont tenus : « Tu sais, on ne vote pas pour Morère ? » Le plus difficile a été de s’entendre sur le concurrent. Miagrin n’enlève pas la confiance, Louis Aubert n’a pas le dieu en lui ; de Sorin et de Boucher on dit nettement : « Ils sont trop moules. » Restait Arthur Feydart ; il avait contre lui ses mots caustiques, mais justement on s’est dit : ce sera très amusant, car cela ennuiera et Morère et les professeurs. Or, ennuyer les professeurs, c’est la joie, surtout quand on ne risque absolument rien.
Georges Morère n’a-t-il donc aucun partisan ? Si, d’abord Antone Ramon qui lui fait d’autant plus de tort qu’il le prône
– 82 – davantage. Il a encore Pradier, Henriet, Lecomte, les timides bons garçons, les fidèles, incapables d’entrer dans cette vilenie, plus incapables encore de réagir.
Même s’ils se remuaient, ils ne seraient pas de force à lutter, car ils n’ont pas l’enthousiasme. Ils formeront ce grand parti, ce long et large banc des braves gens, le banc des mollusques. Ils font tout sans flamme et sans joie. Les autres, au contraire, sont excités par la curiosité, par l’espoir de « déboulonner » Morère, par des haines sourdes, des rivalités inavouées, des espoirs inavouables. Ils ont repris la vieille plaisanterie « Contre Antone Morère et Georges Ramon ! » On fait circuler des mots que l’on croit spirituels :
S’il faut mourir, Morère.
Et un loustic ajoute :
S’il faut ramer, Ramon.
Un autre a trouvé mieux et de bureau en bureau, pendant une étude, a voyagé ce papier affiche :
« Potius fœdari quam mori. »
La vieille devise latine : « Plutôt la mort que le déshonneur », mais retournée et ainsi traduite :
« Plutôt Feydart que Morère. »
Non, Morère ne s’est aperçu de rien. Seul Antone s’est un peu inquiété. Plusieurs fois, tombant brusquement dans un groupe, il a vu les causeurs se faire signe et devenir muets. D’autres fois, à son arrivée, un condisciple a déclaré : « Moi je vote pour Kruger, vive les Boers ! À bas les Anglais ! » Antone a compris que la conversation bifurquait. Même en étude un billet
– 83 – a circulé, il l’a guetté, mais avant d’arriver à lui, le billet a filé sur un autre banc. D’ailleurs, la joie de Noël et des prochaines vacances a emporté toutes ses craintes et au moment du vote sous la présidence de l’abbé Russec, tous deux planent dans la certitude.
Enfin on ramasse les bulletins et le dépouillement commence. Les voix semblent se partager d’abord également entre Georges Morère et Louis Boucher ; de-ci, de-là, quelques votes pour Arthur Feydart ou pour Luce Aubert ; soudain l’abbé Russec s’arrête et haussant les épaules déclare nettement :
« Voici un bulletin que j’annule. Il est inadmissible qu’on y inscrive des injures et des cris de ce genre : “Mort à Morère.” » Toute la salle éclate de rire et se retourne vers Patraugeat qui prend la mine faussement modeste d’un comique rappelé à la scène. On entend répéter aux quatre coins comme une excitation à une bataille de chiens : « Mort à Morère, mort à Morère… »
Le dépouillement continue : les deux concurrents étaient tous les deux à 8 voix, mais Boucher recueille chaque vote nouveau, et le nom de Morère ne sort plus, si bien que dans le silence difficilement rétabli, l’abbé Russec proclame ainsi les résultats :
Votants : 28
Louis Boucher 12 Georges Morère 8 Luce Aubert 4 Arthur Feydart 3 Bulletin nul 1
Louis Boucher triomphe. Morère a pâli, il a compris cette fois ; mais, quelle que soit son humiliation, il est trop beau
– 84 – joueur pour donner à ses ennemis la joie de son étonnement douloureux, il redresse la tête ; dans son coin il s’appuie au mur, et, les sourcils relevés dans une affectation d’indifférence, la lèvre avancée en moue méprisante, il regarde ses adversaires. Les Patraugeat, les Lurel, les Beurard, les Monnot, les Émeril n’osent rencontrer ce fier regard, ils retiennent leurs rires, se font entre eux des gestes sournois de félicitations et se tournent vers Antone Ramon, qui, la tête enfouie dans ses bras repliés, pleure de douleur et de rage.
À sept heures, l’abbé Framogé lit le palmarès devant le collège :
CLASSE DE TROISIÈME
Prix d’Honneur :
Louis Boucher.
Louis Boucher monte gauchement sur l’estrade et en redescend, son prix en mains, dans un tel fracas de galoches que tout le collège se prend à rire. Lui-même se laisse entraîner à la gaieté générale ; il n’y a que deux têtes sérieuses à ce moment : Georges Morère qui semble rêver à des choses lointaines, Antone Ramon qui serre les lèvres et s’écrase la poitrine de ses bras croisés pour ne pas sangloter.
Mais le soir, une fois couché, la flamme du gaz baissée, Antone se laisse aller et pleure avec abondance, en petite fille. Les sentiments les plus farouches le tourmentent : plein de haine contre Patraugeat, il songe à se lever pour aller le souffleter. Puis il s’accuse lui-même : « Faut-il que j’aie été aveugle, bouché ! je n’ai rien vu, rien compris ; pourtant j’avais des soupçons : ah ! si j’avais prêté l’oreille ! Et dire que j’avais promis à Geo de le défendre, de l’avertir, et de retrouver celui qui a fait le coup de la flûte ! » Alors il s’imagine son grand ami
– 85 – découragé, n’ayant plus confiance en lui, Antone, et il voudrait le consoler, lui demander pardon. Excité par la soif de se justifier, il se redresse, cherche dans la pénombre à entrevoir la figure de Georges, repousse sa couverture et va se jeter à bas de son lit, lorsqu’il entend un « hum ! » forcé, poussé par une gorge fort peu enrhumée ; aussitôt répondent des grognements sourds et gouailleurs. Antone comprend qu’il est épié. Le surveillant pourrait faire une subite irruption. Au dortoir, c’est le temps du grand silence. La moindre infraction à cette règle expose le délinquant au renvoi. Antone se laisse retomber sur son traversin et, le drap ramené sur la figure pour être le plus loin possible de toutes ces haines vigilantes qui l’enserrent, il se reprend à pleurer.
Georges vient de s’endormir, fatigué de cette journée d’émotion et de contrainte. Ainsi, on l’a considéré comme moins bon camarade parce qu’il est l’ami d’Antone. Il sent douloureusement le froid affreux de l’abandon. On n’a pas été cinq ans le chef incontesté d’une classe pour accepter sans frémir cette brusque dérobade. Il éprouve quelque chose comme l’altière douleur d’un général lâché par ses troupes, d’un grand homme soudain sifflé.
Et cette souffrance s’augmente des répercussions qu’il prévoit. Quel chagrin demain pour ses parents dont il est l’orgueil, pour ses trois sœurs, pour M. le curé de Meximieux. Alors la colère le secoue, colère sourde, inavouée, contre Antone lui-même. Qu’avait-il besoin de tourner sans cesse autour de lui ? qu’est-ce qu’il lui veut ? Il le rend ridicule à le regarder toujours, à prendre toujours parti pour lui, même quand il ne sait rien. Georges aurait dû le lui dire. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?
Georges n’ose se répondre. Plusieurs fois, en effet, il a été sur le point de prévenir Antone, toujours quelque chose l’a arrêté. Quoi ? La franchise de son ami, sa spontanéité, sa
– 86 – confiance, sa simplicité, un charme qui émane de toute sa personne vivante et vibrante et qui l’a fait rougir au moment du reproche. Qu’y a-t-il de commun, en effet, entre cette amitié sans détour, publique, exubérante et les amitiés cachées des collégiens vicieux ? Et blâmer la franchise d’allure de son ami, n’est-ce pas rabaisser leur amitié ? N’est-ce pas surtout se montrer moins fier que lui ? Va-t-il recevoir de lui des leçons de générosité ? Non. Avec une âpre joie, dans son amertume, Georges goûte la douceur d’être resté lui-même, d’avoir tenu tête à toutes les rancunes, à toutes les méchancetés, d’avoir porté sans défaillir le poids de cette épreuve. Il se sait bon gré d’avoir donné à Antone cet exemple de fermeté stoïque, de suprême maîtrise. Dans cette petite âme, toutes ses paroles, tous ses actes pénètrent, s’amplifient, magnifiés par l’admiration. Georges a la certitude de la conquête pleine et entière, et goûte ce bonheur d’autant plus librement qu’il l’a payé plus cher, et qu’il croit travailler à la formation et à l’élévation de son ami. Il s’est endormi brusquement sur ces idées consolantes et son rêve lui montre ses sœurs, Antone, le Père Levrou, dans la petite maison de Meximieux.
Quelqu’un encore veille dans le dortoir, repassant les derniers évènements, estimant les résultats. C’est Modeste Miagrin. Qu’une âme de quinze ans puisse aboutir à cette sorte de méchanceté, ce serait incompréhensible, si la jalousie n’était pas le fond de notre nature. Il faut toujours se rappeler l’expérience de saint Augustin. « J’ai vu moi-même, dit-il, et constaté de mes yeux la jalousie d’un bébé : il ne parlait pas encore et, déjà blanc de colère, il regardait avec des yeux farouches son frère de lait. »
Oui, c’est Modeste Miagrin, qui a excité ses camarades contre Antone et Georges, sans en avoir l’air ; c’est lui l’auteur de l’assaut à coups de boules de neige, l’organisateur de la campagne pour le prix d’honneur. À la dernière récréation, il a jeté négligemment son opinion : « J’ai horreur des intrigues et
– 87 – des intrigants : moi, je vote pour Boucher, c’est un bon type qui n’est mêlé à rien. » Et il a enlevé ainsi tous ceux qui, fatigués, s’apprêtaient à voter pour Morère. Mais il est battu, car il espérait dégoûter Georges Morère, et briser ainsi cette amitié. Or Antone s’attache de plus en plus à son ami et Georges est trop fier pour le repousser. Il faudrait mettre son orgueil en cause. Comment ? Il cherche.
Sous terre, les gouttes filtrent en réseaux fins, se rejoignent, forment des poches d’eau qui débordent en rigoles souterraines, rencontrent d’autres rigoles, tournent des pierres, traversent le sable, glissent sur l’argile, rongent le calcaire, s’accroissent au cours de leurs pérégrinations de tous les filets perdus et finissent par sortir de terre, flot pauvre mais continu. C’est le travail des sources. Ainsi, depuis deux mois, les faits, les sentiments, les pensées, les mille incidents d’une vie qui paraît si vide et si monotone ont pénétré dans ces âmes, s’y sont accumulés suivant leur nature et maintenant le flot sourd, à ciel découvert, prêt à se creuser son lit. Source salubre, si les eaux se sont purifiées dans ce travail initial ; source malsaine, car il y a des sources putrides, si elles ont traversé quelques charognes enfouies, si elles ont longé quelque fosse infecte. Que Dieu suive les bons ruisseaux et les préserve de la rencontre des mauvais ! Qu’il les garde, car le plus pur cristal, les eaux les plus transparentes peuvent être contaminées !
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