Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 14 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XIV: Miagrin Prépare la Rentrée

CHAPITRE XIV

 

MIAGRIN PRÉPARE LA RENTRÉE

 

Dès l’aube, hourvari ! C’est le départ ! À grand’peine les surveillants contiennent les manifestations de joie. Les valises au pied des lits, les paquets préparés, tout donne au réveil l’air joyeux des voyages longtemps désirés. À 6 heures et demie, Georges Morère et les élèves pour la direction d’Ambronay, Ambérieu, Meximieux prennent le dernier déjeuner de l’année. Au moment de rentrer en étude pour attendre l’appel de son train, il est accosté par Miagrin, qui l’emmène à la sacristie tout en lui exprimant sa peine de cet échec.

« Je n’ai pas osé, dit-il, mais j’aurais dû te prévenir qu’il y a quinze jours le Père Perrotot et le Père Framogé ont parlé de vous deux ici avec le Père Levrou.

– Et qu’est-ce qu’ils disaient ?

– Ils parlaient à mi-voix : j’ai compris que Perrotot se plaignait de toi : “Il abuse, disait-il, de cet enfant qui ne connaît pas la vie de collège.” Le Père Levrou s’est fâché et à un moment a déclaré : “Je vous assure que c’est ce petit qui a retourné comme un gant ce grand naïf.” Framogé l’a rappelé au silence, mais je l’ai entendu répéter de sa voix saccadée : “Parfaitement, le renvoi, nous ne reculerons pas devant le renvoi.”

– Qui menace-t-il ? demande Morère.

 

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– Je n’en sais rien, répond Miagrin, mais si tu continues, il est évident que tu risques de faire renvoyer Antone, comme Antone d’ailleurs risque de te faire renvoyer. Tu es naïf de ne pas le voir.

– Eh bien, si on le renvoie, s’écrie Morère, je me fais renvoyer aussi.

– Et si c’est toi qu’on renvoie, » riposte insidieusement Miagrin.

Morère ne réplique pas. Il réfléchit, puis brusquement il lui tend la main :

« Je te remercie du renseignement, il vaut toujours mieux savoir, dit-il en se dirigeant vers la porte.

– Surtout bouche cousue, hein ? demande le sacriste.

– Ne crains rien.

– Même avec Antone… Surtout avec Antone. »

Georges n’a plus que cinq minutes avant le départ. Dès son entrée à l’étude où tout le monde cause librement, Antone s’est précipité vers lui, et s’épanche malgré le voisinage de camarades indiscrets et malveillants.

« J’avais peur de ne pas te revoir avant le départ… Faut-il qu’ils soient méchants ? Moi, ça me bouleverse. Oui, j’aurais dû veiller ; bien des choses que j’avais entendues s’expliquent : tu es trop bon, toi, tu crois que tout le monde est comme toi. »

Georges fronce les sourcils. Sans le savoir, Antone le blesse, en lui répétant le jugement de Miagrin et de l’abbé Levrou.

 

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« Les élèves pour la ligne d’Ambérieu. »

C’est l’abbé Huchois qui entre, équipé comme pour un voyage au Pôle. À l’appel de leur nom, les partants répondent « Présent » et bondissent vers la porte de sortie. Antone serre affectueusement la main de Georges qui s’écrie :

« C’est assommant, j’aurais voulu te parler cinq minutes. Enfin, bonnes vacances. À l’année prochaine.

– À bientôt, répond Antone, bonne année ! »

Au milieu des cris, des rires et des adieux, la petite troupe sort et prend d’assaut l’omnibus. Soudain Antone court à la porte.

« Georges ? Georges ? ton adresse ?

– Meximieux. Ça suffit. Et toi ?

– 25, Place Bellecour.

– 25 ? Merci. Au revoir ! »

L’omnibus s’ébranle aussitôt et la bande joyeuse parodiant le refrain de la cantate de Noël « Et in terra pax hominibus » chante à tue-tête :

« Le cocher criait déjà, paf : “En omnibus.” »

 

Antone attend maintenant son tour. Il est seul. Modeste Miagrin se glisse vers lui. En lui parlant de Georges il dissipe rapidement sa méfiance.

 

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« Vraiment, lui dit-il, tu n’es pas malin. Tu t’étonnes de l’échec de Morère ? La faute à qui ?

– À vous.

– À toi. Ne fais pas l’innocent. C’est assommant de voir perpétuellement dans la cour les deux mêmes types se rechercher, se retrouver. Ils ont l’air de ne plus seulement connaître les autres. Si Georges Morère n’a pas eu le prix d’honneur, tu peux dire : “C’est ma faute.”

– Ma faute ?

– Oui, ta faute. C’est toi qui l’as démoli.

– Si c’est permis…

– Bien mieux, si tu continues à t’afficher ainsi, vous vous préparez un beau trimestre.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Tu ne sais pas ce que c’est que la vie ici. Tu n’as jamais été dans un collège d’internes, ça se voit. Et tu auras de la chance si la direction n’intervient pas. »

Perfide, il ajoute à mi-voix :

« Si seulement tu étais comme lui.

– Comme lui ?

– Bien sûr : il voit où ça peut le mener, aussi il ne s’affiche pas comme toi, au contraire, il se tient sur ses gardes, il affecte l’indifférence, il se dissimule : toi, tu cours naïvement après lui. Fais comme lui.

 

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– Alors, c’est moi qui lui ai fait perdre son prix d’honneur ?

– Là-dessus, pas de doute. »

L’appel interrompt la conversation. Antone part dans le second omnibus plus plein et plus agité qu’une caisse de biscuits rongée par des rats.

Le train fuit à travers la triste Dombes, plus triste encore l’hiver avec ses marécages et ses étangs glacés ; Antone s’est mis à la vitre, il regarde fuir le monotone paysage et repasse les paroles de Miagrin. Est-ce vrai que Georges ait honte de son amitié ? Mais à partir de Sathonay la joie générale le gagne. Il approche de Lyon : il va revoir son père et sa mère, il a huit jours de liberté, de vacances. Et quelles étrennes l’attendent ? Les espérances dissipent les tristesses comme par enchantement. La figure épanouie de plaisir, à la gare de la Croix-Rousse, il se jette dans les bras de sa maman qui est venue l’attendre. Tout semble oublié.

 

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