Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 10 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre X: Un Vers de Saint Paul et un Distique D’ovide

CHAPITRE X

 

UN VERS DE SAINT PAUL ET UN DISTIQUE

D’OVIDE

 

Georges Morère est chez le Père Levrou. Bien que les prêtres de ce collège ne soient nullement des religieux, les élèves entre eux leur donnent toujours ce nom de « Père ». Ils mettent dans ce titre beaucoup de familiarité et un sentiment plus délicat, une allusion à leur dévouement et une acceptation de leur affection. Le père Levrou est affligé d’une obésité précoce, d’un visage enluminé, et d’une voix joviale égayée encore par d’inlassables plaisanteries. Il a des habitudes bien connues. Il dit « Mon petit » à tous ses élèves actuels ou anciens et on se souvient de l’avoir entendu interpeller de cette façon un capitaine de cuirassiers qui, cependant, pouvait le regarder de très haut. Il prise avec persévérance, et aime les calembours à la folie. Malgré tout cela Georges Morère l’a choisi comme directeur en raison de sa simplicité, de sa droiture et de son expérience. Ce soir il reçoit de l’abbé une semonce plutôt inattendue, sous une forme un peu railleuse.

« Dites donc, mon petit, il paraît que vous avez fait une conquête ? »

Et comme Morère ouvre de grands yeux étonnés :

« Oui, poursuit l’abbé, vous avez hérité du cœur d’Antone Ramon. Vous êtes d’une éloquence à faire pâlir Démosthène et Bossuet… En vingt minutes vous avez consolé votre camarade.

 

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C’est un record. Attention, mon petit. Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Mais je ne fais rien de mal ! déclare Morère un peu rouge.

– Il ne faudrait plus que cela, mon petit. Non, vous ne faites pas de mal. Vous faites même du bien. Depuis cinq jours il est tout à fait changé votre ami : il sait ses leçons, rubis sur l’ongle, sauf en mathématiques ; il fait des devoirs pleins de fautes, c’est vrai, mais merveilleusement soignés. Il écoute au réfectoire quand c’est votre tour de lire au point d’en oublier de manger. Il y a de quoi rendre fier dans sa tombe Amédée Gabourd. Seulement il y a un revers. Pourquoi se retourne-t-il toujours en riant vers vous quand il a récité ? Qu’est-ce que c’est que cette signature nouvelle à la fin de ses devoirs ? Ces signes cabalistiques où l’on découvre un G. et une M. ? »

Et l’abbé Levrou regarde Georges avec un air affectueux qui doit évidemment corriger ce que son langage a d’un peu goguenard. Georges raconte brièvement toute l’affaire. Inconsciemment sans doute, il rajeunit Antone et exagère les moqueries de ses camarades.

« Oui, Ninette, interrompt l’abbé.

– Alors il a cherché un appui et comme je l’avais aidé un peu à se débrouiller à son arrivée, il a préféré recourir à moi : mais c’est pour que je le pousse au travail.

– Espérons-le, mon petit. Écoutez, je vous parle sérieusement. Laissez le petit Ramon de côté. Soyez gentil pour lui, aimable, bon camarade, mais qu’on ne vous voie pas toujours ensemble.

– Pourquoi ?

 

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– Ça ne vous vaut rien, ni à vous, ni à lui.

– Mais puisque je ne lui fais pas de mal ?

– Actuellement peut-être : mais il vous en fait !

– Comment ?

– Vous n’avez pas été troublé par cette rencontre ? Vous êtes le même avec vos camarades ? Toujours aussi affable ? aussi entraîneur ? Vous n’êtes pas un peu susceptible ? Acceptez-vous aussi facilement qu’autrefois les plaisanteries ? Et puis n’êtes-vous pas satisfait de vous ? très flatté surtout d’avoir été préféré à Feydart, à Aubert, à Miagrin ? Allons plus loin : vous apprenez aussi bien ? vous ne bifurquez pas du côté Ramon ? Plus loin encore : Vous êtes sûr, bien sûr d’être dans une bonne voie ? Vous n’avez aucune appréhension ?

– Des appréhensions, reprit Morère, on peut en avoir à propos de tout. Ce que je sais, c’est que je n’ai nullement l’intention de lui faire du mal, au contraire, et les résultats sont absolument comme je le désirais. Maintenant, que ça me fasse plaisir d’avoir été préféré par lui, c’est clair. Est-ce que c’est un péché ?

– Ah ! mon petit, comme vous y allez ! Pas si vite. Même quand nous sommes en état de grâce, même quand nous avons Dieu en nous il ne faut pas oublier la recommandation de saint Paul : Habemus autem thesaurum istum in vasis, – écoutez le dernier mot – fictilibus. Ce qui fait un beau vers que vous pourrez conserver et méditer :

“Nous portons ce trésor dans des vases d’argile.”

 

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» Ça rime avec fragile. Et si saint Paul ne vous suffit pas… écoutez l’Ecclésiastique : “Qui aime le danger, périt dans le danger.”

– Mais quel est le danger ?

– Le danger est qu’au lieu de l’élever jusqu’à vous, vous ne descendiez jusqu’à lui.

– Ce n’est pas un mauvais élève.

– Sûrement non. Mais c’est un sensitif et non un raisonnable. Si vous vous laissez diriger par les caprices d’un camarade sentimental, vous irez loin ?

– Je ne me laisse pas diriger, je le dirige.

– Non, vous ne dirigerez pas Antone Ramon, mon petit ; ne vous faites pas cette illusion et laissez vos maîtres se charger de cette direction : chacun son métier. »

L’abbé Levrou a beau insister, il ne gagne rien, il le constate. C’est que Georges ne veut pas admettre qu’Antone le domine, il est froissé de cette connaissance si précise de leurs rapports et il n’abandonne pas son ami parce qu’il a dans l’oreille l’accent dont l’autre lui a dit : « Ah ! si tu as peur que je te compromette ». À vouloir atténuer cette amitié franche, trop expansive même, il s’attirerait ces paroles terribles, les seules qui puissent blesser sa fierté, et il admire Antone de vivre si franchement qu’il ignore même ce qui se mêle de respect humain à notre sentiment le plus délicat, la pudeur.

L’abbé Levrou n’insiste pas.

« Mon petit, je vous signale les dangers possibles, je souhaite que vous les évitiez. Quand vous les verrez, vous me

 

– 70 – suivrez, j’en suis sûr. Seulement je vous préviens dès aujourd’hui parce que, comme dit Ovide, qui n’est pas un père de l’Église : “Principiis obsta.” Ce qui veut dire : “Résiste au mal à son début.” »

Et comme il aimait les vers latins il acheva le distique :

Principiis obsta : sero medicina paratur,

Cum mala per longas invaluere moras.

« Le remède vient trop tard quand la maladie, à force de délais, s’est développée. » Ce que ne peut dire l’abbé Levrou c’est qu’Antone a pris comme directeur l’homme le moins fait pour le diriger : l’abbé Perrotot. C’est un bon prêtre plein d’affabilité pour son petit pénitent, mais incapable de prévoir, ni de prévenir les dangers qui le menacent. En outre, le professeur de troisième, M. Pujol, comme celui de seconde, est un laïque, et tout son dévouement suppléera-t-il l’habitude des consciences d’enfant que donne la confession ?

 

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