Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 16 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XVI: Un Enfant Très Occupé

CHAPITRE XVI

 

UN ENFANT TRÈS OCCUPÉ

 

Le 1er janvier 1902, à huit heures du matin, Antone entendant son père marcher et causer dans la chambre de sa mère, frappe à la porte pour leur offrir ses souhaits de bonne année.

À peine est-il entré, que son papa l’arrête, sonne, crie, l’interrompt :

« Attends… je suis très pressé. Cyprienne ? apportez-nous les déjeuners ici… Est-ce que j’ai de l’eau chaude, au moins… Qu’est-ce que tu as fait de mes rasoirs ?… Ne réponds pas à ton père. Tu n’en sais rien ? Il ne sait rien cet enfant, vous le constatez, chère amie. Qu’est-ce qu’on lui apprend dans son collège ? »

Antone reste ahuri, tandis que son père se badigeonne le menton de savon et continue :

« Mets-toi à table… Ne renverse pas les tasses… Non, mais tu ne te gênes plus ? Madame, voyez quel fils vous avez, le voici installé prêt à manger et il ne m’a pas seulement dit bonjour. »

Antone s’est levé, il proteste :

« Je veux…

 

– 101 –

– Tu veux… qu’est-ce que tu veux ? interrompt son père. D’abord il n’y a que moi qui aie le droit de dire : “Je veux.” »

Antone interloqué se jette dans les bras de sa maman et l’embrasse en lui souhaitant une bonne année.

« Eh bien, et moi, fait le papa, qui racle artistement les méplats de sa noble figure.

– Attends ! attends, Tonio, crie la mère, tu vas le faire couper.

– Vas-y tout de même, » reprend M. Ramon, et, le rasoir haut levé, il tend à l’enfant sa joue savonneuse. Antone y pose ses lèvres, riant de sentir la mousse pétiller sur ses lèvres et son nez, puis murmure :

« Petit papa, je t’offre mes meilleurs vœux.

– C’est du réchauffé, mon garçon, tu les as déjà offerts à ta mère. Bah ! je les accepte tout de même et je t’offre les miens. Tu les connais : travaille maintenant et tu te reposeras plus tard. C’est bon : va dans ma chambre et apporte tout ce qui est sur le lit. »

L’enfant revient bientôt, les bras surchargés de cartons, qu’il pose sur le tapis et déballe.

Bientôt il pousse des cris de joie. C’est un phonographe dernier modèle, avec toute une collection de chansons et d’airs d’opéras.

Aidé de son père, il monte l’appareil et prend au hasard un disque. Après un ronflement de zinc on entend un titre peu net, puis brusquement une voix claironnante et gouailleuse lance :

 

– 102 –

Il commençait à s’faire tard,

Derrière moi un vieux fêtard…

« Ah ! quelle horreur ! s’écrie Madame Ramon. Qui est-ce qui t’a vendu cela ? c’est abominable. »

M. Ramon a déjà arrêté le mouvement.

« Qu’est-ce que tu veux, ma chère, j’étais pressé, j’ai acheté en bloc deux séries. Prends dans l’autre série, mon garçon. »

Docile, Antone adapte au plateau un nouveau disque et bientôt le pavillon jette ce couplet bizarre :

En général tous les enfants

Viennent au monde…

« Arrête ! arrête ! crie à son tour M. Ramon. Je la connais celle-là ! Qu’est-ce que c’est que cette brute qui me vend tout le répertoire de Bruant pour un gamin ? Laisse ça de côté. On lui reportera sa marchandise à cet idiot. Va t’habiller. »

Comme Antone sort, il entend des pas et des voix dans l’escalier.

« Bonjour, bijou.

– Bonjour, chéri.

– Comment vas-tu, mon ange ?

– Viens m’embrasser, mon amour. »

C’est tante Mimi et tante Zaza.

« Ta maman est là, trésor de mon cœur ?

 

– 103 –

– Est-ce qu’on peut entrer, mon chou bien-aimé ?

– Entrez ! entrez ! crie M. Ramon, on est là, toujours là ! »

Madame Ramon montre la superbe zibeline que lui a offert son mari. Pendant dix minutes c’est un babil éperdu, un concert de cris d’admiration : « Ah ! cette zibeline ! quelle belle zibeline !… »

Puis les deux tantes accaparent Antone et quelques instants après Firmin entre apportant paquets sur paquets. L’enfant en a sa part : une lanterne à projections, et un superbe volume : « À la conquête de l’Inde. » Il s’y plonge aussitôt, car c’est un féroce mangeur de livres. Mais à peine a-t-il commencé qu’on frappe à la porte. Cyprienne remet le courrier.

« Des lettres d’affaires, dit M. Ramon, vous permettez, n’est-ce pas… Oui, je vois, c’est bien ; des prospectus, – des journaux, – des cartes, Baronne Brevin, les Mauroux, Docteur Bradu, le Premier Président. Tiens, une lettre pour Antone… Déjà ! je te plains, mon garçon. »

Antone s’est dressé, abandonnant son volume.

« Une lettre ?

– Oui, écriture inconnue, tu peux la lire, ici ce n’est pas le collège, ça ne passe pas par les yeux du Supérieur.

– Armand ! proteste Madame Ramon avec une figure offensée.

– Que veux-tu, ma chère amie, j’ai toujours trouvé cet usage stupide. Lire les lettres des enfants ! Enfin ! »

 

– 104 –

Antone a décacheté sa lettre ; il en parcourt fébrilement les quatre pages, puis reprend pour la lire plus lentement.

« Diable ! remarque son père, railleur, c’est compliqué ?

– Qui est-ce qui t’écrit ? demande la maman.

– C’est Georges Morère, il me souhaite la bonne année.

– Un ami de classe, explique Madame Ramon à ses sœurs.

– De cœur, rectifie malicieusement le mari. Il y a trois jours que Tonio nous en parle. Quatre pages ! il est éloquent ce gaillard-là. Et pendant les vacances encore ! Du moins il ne te demande pas cinq louis ?

– Cinq louis ? répète Antone surpris.

– Pas saint Louis, roi de France, c’est clair. Qu’est-ce qu’il est ce Georges Barrère, Borel, Morel ?

– Le premier de la classe, répond Antone tout vibrant.

– C’est un métier cela, c’est entendu. Mais son père ?

– Il est entrepreneur…

– De quoi ?

– Je ne sais pas. »

La conversation cependant repart sur les zibelines. Quelle belle zibeline ! ah ! avoir une zibeline !

 

– 105 –

Profitant du babil des tantes et de sa mère, qui s’enveloppe dans sa nouvelle fourrure sous leurs yeux d’extase, Antone rentre dans sa chambre.

Cinq minutes après survient son père, tandis qu’il écrit.

« Tu t’en vas en laissant en panne tout ton matériel, veux-tu me débarrasser la chambre de ta mère ? Allons, hop ! »

L’enfant se précipite, rapporte toutes ses richesses qu’il jette sur son lit, en tas, et se remet à écrire. Un instant après, tante Mimi frappe discrètement.

« Encore, murmure Antone contrarié.

– Eh bien, es-tu content de ta lanterne ? Il faudra la montrer à bonne maman ; elle te donnera des séries de vues. Voyons, qu’est-ce que tu voudrais ?

– Mais je ne veux rien, répond le neveu agacé.

– Ah ! c’est comme cela que tu me remercies. Très bien. Je m’en vais, » réplique la tante Mimi sévère comme une camerera mayor.

Antone, sans scrupule, la laisse partir et continue sa lettre. Soudain, il entend derrière lui :

« Coucou ! Ah ! le voilà ! »

Il sursaute et furieux se retourne, c’est la tante Zaza.

« C’est idiot de me surprendre comme cela ! Laisse-moi, là ! Tu m’as fait peur.

 

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– Décidément on élève bien mal les enfants à Saint-François-de-Sales, proclame tante Zaza qui descend aussitôt raconter ce fâcheux accueil à Céleste.

– Je te l’avais bien dit, tu l’as mis avec tous ces paysans bressans, il en a pris les manières villageoises. »

Céleste Ramon accourt aussitôt fort mécontente, suivie de son mari qui répète, d’un ton évidemment très distingué :

« Mais qu’est-ce qu’il a ce moucheron ? »

Antone, à sa table, les sourcils froncés, est plongé dans son écriture.

« Qu’est-ce que ça signifie, dit sévèrement le père, voilà maintenant que tu es grossier avec tes tantes.

– Mais, papa…

– Il n’y a pas de papa. Qu’est-ce que tu fais là ?

– J’écris une lettre.

– Une lettre, aujourd’hui, et à qui, Seigneur ?

– À Georges Morère.

– Déjà ! s’exclame M. Ramon. Non, mais tu es invraisemblable. Ma chère, nous avons un fils qui répond aux lettres, non pas dans les vingt-quatre heures, mais dans les vingt-quatre minutes, et même les jours de fête. S’il ne fait pas son chemin, celui-là, c’est à désespérer du mérite. En attendant, toi, laisse-moi cela tout de suite et fais-moi le plaisir d’aller demander pardon à tes tantes, plus vite que cela. »

 

– 107 –

Antone, maussade, sèche sa lettre, la met dans sa poche et descend. Un quart d’heure après, profitant d’une discussion sur les visites de la journée et de l’arrivée de l’oncle Brice, il s’esquive de nouveau, mais, méfiant, gagne la cuisine.

« Firmin, dit-il, je monte à votre chambre, vous avez un encrier ?

– Oui, mais votre papa…

– S’il m’appelle, vous me ferez signe, n’est-ce pas ? »

Firmin le suit, débarrasse la table de la cuvette, la chaise de son pantalon de service, verse un peu d’eau dans l’encrier desséché et installe le fébrile correspondant.

« C’est à votre Père Supérieur que vous écrivez, dit-il en riant.

– Le Père Supérieur ? » demande Antone.

Mais Firmin, à la cuisine, raconte déjà l’affaire d’une manière romanesque avec des allusions et des mots équivoques qui font rire la laveuse de vaisselle et le cocher, et qui parviennent aux oreilles d’Antone, initié ainsi à un langage grossier avant d’en comprendre le sens.

La tentation est trop forte pour Cyprienne, la camériste de Madame, la femme de Firmin. Sous le premier prétexte venu elle remonte à sa chambre. Antone toujours absorbé continue sa lettre. Cyprienne tourne deux ou trois fois autour de la table cherchant ses épingles à cheveux, rangeant son linge sale qui traîne au pied du lit.

Enfin, n’y tenant plus, elle demande :

 

– 108 –

« C’est à votre ami que vous écrivez ?

– Oui.

– Il habite loin d’ici ?…

– Oui… non.

– Du côté de Rochetaillée ?

– Non.

– Parce que je connais quelqu’un de Rochetaillée qui est à Bourg : il s’appelle Roger Maublanc, il a une sœur, vous le connaissez ? »

Antone s’impatiente, mais Cyprienne est chez elle et se croit le droit de pousser à fond son enquête. Heureusement le mari siffle :

« Madame t’appelle !

– Qu’elle est assommante, cette pintade, on n’est jamais cinq minutes tranquille.

– Vite ! j’entends le singe beugler ! »

Tout en bougonnant, elle s’enfuit, laissant Antone surpris de cette sévère appréciation de sa mère, et incertain du sens à donner à la phrase de Firmin.

Il s’est remis à son travail, mais ce bourdonnement de taon a dispersé ses idées, il se relit indéfiniment.

Brusquement, Firmin reparaît.

 

– 109 –

« Hop ! lui dit-il, descendez vite, le patron vous réclame. Il est encore en colère. »

Antone se lève vivement, accroche sa chaîne au bouton du tiroir et l’encrier se renverse sur sa lettre.

« Allons bon, encore du rabiot, hurle Firmin en jurant. Laissez cela et filez ! »

L’enfant sent la différence de ton. Firmin ne le ménage plus maintenant ; un peu plus, il l’aurait tutoyé.

Il arrive à temps, on se met à table. Il faut reconnaître que le menu avec les vins variés et la conversation spirituelle de M. Ramon remet Antone en joie. Ces jours-là son père lâche la bride à sa fantaisie. Il affirme à la vieille cousine Vovo et aux deux tantes que pour fêter le premier jour de l’année il a retenu des artistes de l’Opéra de passage à Lyon. Sur un coup de sonnette il s’écrie : « Les voici », sort et trois minutes après revient en faisant des gestes mystérieux : « Chut ! Ils sont là, dans le salon, écoutez-moi ça, ma cousine, et vous, Zaza, taisez-vous ! c’est le grand air des Huguenots par Noté lui-même. Vous savez ?

– Plus blan-anche que la blan-an-anche hermii-iiiine, fredonne tante Zaza à mi-voix.

– C’est cela, vous y êtes. Taisez-vous. Chut ! »

En effet, au même moment on entend parler à haute voix dans le salon et soudain la voix canaille et claironnante lance :

Il commençait à s’faire tard,

Derrière moi un vieux fêtard

Très myope et l’air coquecigrue…

 

– 110 –

« Ah ! s’écrient les deux tantes scandalisées.

– Taisez-vous donc, vous êtes ridicules, déclare M. Ramon avec le plus grand sérieux.

– Qu’est-ce qu’il chante ? demande la vieille cousine.

– La romance de Raoul des Huguenots, vous savez, la blanche hermine ?

– Ah oui ! » et la vieille Vovo toute réjouie, fait signe aux autres de se taire, prête l’oreille et finit par entendre hurler :

Et on la mangerait toute crue

Sur l’boulevard ! sur l’boulevard !

« C’est abominable ! crie-t-elle soudain, ce sont des chansons de cannibales, fais-le taire ! »

Madame Ramon, Antone, tout le monde se roule. M. Ramon, l’air digne et offensé, va imposer silence à l’artiste. Mais on recommence la mystification quand sur la fin du déjeuner survient l’oncle Brice, à la grande joie d’Antone qui fredonne entre temps l’air trois fois entendu : « Sur l’boul’vard, sur l’boul’vard ». C’est ainsi que se parfait l’éducation du collège au sein de la famille.

Vers une heure et demie, le maître de la maison se lève :

« Pour la corvée, commande-t-il aux tantes, quand les voitures sont avancées. D’abord chez Maman, après chez le grand-oncle, après chez les Bossarieu. »

Puis s’effaçant, il reprend d’une voix lugubre :

« La famille ! »

 

– 111 –

Toute l’après-midi ce sont des congratulations, des compliments sur la bonne mine d’Antone malgré les protestations de tante Zaza et tante Mimi qui le trouvent fatigué, amaigri, moins bien qu’à Sermenaz. Antone reste maussade, répond à peine, s’ennuie visiblement et ne songe qu’à partir.

Tante Mimi en fait la remarque avec des airs éplorés. Et tante Zaza répète non moins attristée :

« Que veux-tu ? c’est l’âge ingrat ! Et puis moi, je l’ai toujours dit : Pourquoi le mettre au collège, il aurait été bien mieux chez nous à Sermenaz ! »

À six heures, on rentre à la maison, se reposer avant le dîner chez la grand’mère. Mais à six heures et demie, quand on cherche Antone pour partir, on ne le trouve ni au salon, ni dans sa chambre.

« Il est pourtant rentré avec nous, affirme M. Ramon. Qu’il est ennuyeux ce gamin-là ! Antone ? Antone ! »

Antone ne répond pas. Tous les domestiques, se doutant qu’il se cache quelque part, fouillent la maison des greniers à la cave. À sept heures on ne l’a pas encore retrouvé. Déjà s’échafaudent les suppositions les plus baroques, il est malade, il a été écrasé devant la porte, en rentrant il faisait si noir. Firmin, Cyprienne racontent que le matin il voulait absolument écrire une lettre. Le collège Saint-François-de-Sales subit en ce moment de dures critiques, qu’atténue à peine la crainte d’un malheur.

« Enfin quoi ! il a treize ans, ce n’est plus un marmot, » rugit M. Ramon dans sa colère.

 

– 112 –

À sept heures et quart on sonne à la porte et Antone apparaît.

« D’où viens-tu, petit misérable ?

– De la poste, papa.

– Qu’est-ce que tu fais à la poste ? à cette heure ? sans nous avoir prévenus ? Alors nous sommes tes chiens maintenant ? il faut attendre que Monsieur soit revenu ? »

Un déluge de reproches, d’exclamations de fureur s’abat sur le petit :

« En voilà une conduite ! Mes compliments. Ils sont fameux tes maîtres ! » Cependant sa mère le secoue par le bras en lui répétant, sans obtenir de réponse :

« Mais que faisais-tu à la poste ? »

C’est bien simple, perpétuellement bousculé chez lui, Antone après la tournée de visites, au lieu de rentrer, a profité de la nuit pour se glisser derrière la voiture, et courir à la grande Poste, tout près de la place Bellecour. Là il a pu terminer sa lettre à Georges et l’envoyer ; il n’a oublié qu’une chose : le temps. Il croit n’être resté qu’un quart d’heure, et voilà une heure qu’il est absent.

Le retard lui-même fait abréger la scène de gronderie. Les tantes sont intervenues et tandis qu’il reste silencieux, elles parlent pour lui et l’excusent :

« Il ne savait pas, il ne recommencera plus, il ne l’a pas fait exprès, il a cru bien faire, ce pauvre mignon : là, il demande pardon, ne soyez pas trop durs pour lui. »

 

– 113 –

Antone ne demande rien, ne bouge pas et se laisse entraîner chez la grand’mère, comme une victime, après avoir été peigné et coiffé par tante Zaza, tandis que tante Mimi lui mettait ses gants.

Une demi-heure après, au milieu du salon de la grand’mère, il n’est plus question de cette incartade que sous forme de plaisanterie.

« Dites donc, maman, interroge M. Ramon ; vous ne pourriez pas obtenir par M. Bossarieu une place de petit télégraphiste pour Antone. Il adore la Poste. »

L’oncle Brice rit de l’aventure et raconte qu’enfant il a joué des tours pendables. Il était parti à six heures du matin pour la pêche et n’était rentré qu’à sept heures du soir. On avait déjà télégraphié à Genève.

La soirée se termine par des bridges. À onze heures, Céleste Ramon, prétextant sa santé, revient avec son mari et son fils à la maison. Il est plus de minuit quand elle ramène la conversation sur Antone :

« Zaza a raison, il est bien plus gauche que l’année dernière. As-tu remarqué cet air inintelligent qu’il prend quand on lui parle ? Et puis, cette lettre. Qu’est-ce que cet ami qui l’a vu il y a trois ou quatre jours et qui éprouve le besoin de lui écrire ?

– Ne te mets donc pas martel en tête, ça n’a pas l’ombre d’importance.

– Si c’est un mauvais camarade ? Je te trouve bien léger, Armand, de fermer les yeux si facilement. Tu aurais dû lire sa lettre.

 

– 114 –

– Eh bien, va la lui demander et n’en parlons plus. Que d’histoires pour ce gamin !

– Parfaitement. »

Madame Ramon a ouvert sa chambre ; elle s’avance dans le couloir sombre, et remarque une raie lumineuse sous la porte de l’enfant. Elle frappe doucement, personne ne répond ; elle entre. Tout étonnée, elle aperçoit Antone paisiblement endormi, le bras étendu hors de son lit près de sa lampe allumée, malgré les défenses réitérées. Une lettre gît sur la peau de loup, elle la ramasse, éteint la lumière et revient près de son mari.

« Voyons ce morceau de littérature, dit-il en s’allongeant sur la chaise longue.

– Mon cher Tonio, commence Céleste Ramon.

– Tiens ! il l’appelle comme nous !… Est-ce que c’est long ?… Oui… Alors tu permets que j’allume un cigare.

– Dans ma chambre ? Non.

– Une cigarette. Voyons, pour mon premier jour de l’an et des “Three Castle”. Va, je suis tout ouïe.

– Mon cher Tonio, C’est avec une grande tristesse au cœur que je t’ai quitté…

– C’est gentil, ça !

– Tu es insupportable ; tais-toi, ou je lis à voix basse.

– Non, continue, tu m’intéresses.

 

– 115 –

– J’aurais voulu te dire tant de choses. D’abord ne te soucie pas de Patraugeat…

– Patraugeat, interrompt M. Ramon en se renversant avec un long rire, peut-on s’appeler Patraugeat, et se soucier de Patraugeat ?

– Je t’en prie. »

M. Ramon répète à mi-voix :

« Patraugeat ! Patraugeat ! »

Sa femme continue de lire à voix basse, puis sur ses instances continue :

« Mais si nous retrouvons encore les mêmes yeux jaloux et méfiants, il faut que tu résistes au dégoût et au découragement, il faut leur montrer à tous que notre amitié est pure…

– Ange pur, ange radieux ! fredonne M. Ramon.

– Que notre amitié est pure et qu’elle fait de nous des hommes…

– Mais c’est un prédicateur cet enfant-là.

– Ah ! tu m’ennuies, je lis pour moi.

– Céleste, je t’en supplie.

– Non, tu n’es pas assez sérieux. » Silencieuse, elle poursuit sa lecture des yeux pendant que M. Ramon amusé lui dit :

« Je t’en supplie, s’il parle encore de Patraugeat, lis-moi la phrase, rien que celle-là ! »

 

– 116 –

Quand elle a fini :

« Tiens, dit-elle, prends. »

Le père jette un coup d’œil rapide sur les lignes fiévreuses, sans perdre une bouffée de tabac.

« Il n’écrit pas mal cet enfant, conclut-il, je suis sûr que la réponse de Tonio est moins bien. On fait en général de plus mauvaises rencontres au bahut.

– Au bahut ?

– Oui, à la boîte, lycée ou collège. Allons, bonsoir ! »

Il se lève, prend son courrier laissé là depuis le matin :

« Bon ! fait-il, justement une lettre de Saint-François-de-Sales. Bulletin trimestriel. Mais c’est bien : il travaille, notre petit bonhomme. Littérature grecque 14, Récitation 14, Histoire 13, les mathématiques 3. Ah !… On ne peut pas tout avoir. Observations… Oyons les observations : “Antone Ramon, après une période de fléchissement, nous a donné satisfaction par son travail ; il nous serait difficile de lui faire de vifs reproches sur sa conduite. Nous craignons cependant qu’il n’apporte pas dans ses relations avec ses camarades assez de simplicité et de cordialité. Une amitié particulière ne peut que retarder sa formation virile, empêcher la bonne influence de la vie commune et l’exposer à des dangers qu’il ne soupçonne peut-être pas.”

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Madame Ramon.

– Rien. Tu peux dormir sur tes deux oreilles. Dans ces maisons-là, ils ont toujours peur des amitiés entre enfants.

 

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Encore un préjugé ridicule. Où j’étais, oui, c’était le chahut organisé et le reste, mais à Brou, dans cette ville lointaine et monastique ! Allons donc, tant qu’il n’aura pour ami que ce Georges Morère, inutile de se frapper. À vingt ans, ce sera peut-être autre chose. Alors il faudra ouvrir l’œil, et le bon. »

Et sur cette conclusion absurde, M. Ramon souhaite le bonsoir à sa femme et s’endort sur le mol oreiller de ses principes d’éducation.

 

Au réveil, Antone est très étonné de se sentir le bras droit tout ankylosé, il rappelle ses souvenirs, voit sa lampe éteinte, cherche sur son lit la lettre de Georges, mais en vain. Il regarde à terre, se lève, remue la peau de loup, inspecte le fauteuil, déplace le lit, sans aucun résultat. Après une toilette rapide, méthodiquement, il vide toutes ses poches : même insuccès. Alors il enlève son édredon, ses couvertures, son traversin, son drap… Soudain entre son père :

« Tiens, tu fais ton lit maintenant ?

– Mais, papa…

– C’est très bien, continue, quand tu seras à l’armée ça te servira. »

Antone garde une attitude embarrassée.

« Seulement, poursuit M. Ramon, tu feras bien de ne pas oublier l’extinction des feux, et de ne pas nous exposer à un incendie. Sans compter que tu nous fais des dépenses inutiles et que tu te fatigues les yeux. Tu m’entends ? »

Antone regarde son père avec ahurissement et angoisse.

 

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« En second lieu, pour un homme d’affaires, tu me parais un peu négligent. Qu’est-ce que cette lettre ? On range sa correspondance avant de s’endormir… Oui, je sais, c’est ta lettre d’hier matin. Eh bien, voici mon avis. Tu auras bientôt quatorze ans ; comme dit ton ami, c’est le moment de devenir un homme. Ce n’est pas en écrivant des lettres sentimentales et en nous désobéissant que tu le deviendras. Il faut songer à ton avenir. Je te parle sérieusement. Je ne veux pas que tu sois un bon à rien. Tu feras ton droit, ta médecine, quelque chose. Penses-y dès maintenant. Plus tard, quand tu seras marié, tu quitteras, si tu veux, ça m’est égal. Le succès, l’argent, les honneurs, l’avenir appartiennent aux travailleurs. Rappelle-toi ça. Voilà ta lettre. »

Ainsi parle ce père dont l’unique ambition est de conserver à son fils une magnifique fortune tout en lui faisant rendre le maximum de plaisirs et de luxueuses commodités. Pour toute réponse Antone se jette sur sa poitrine et l’embrasse avec fureur. Le papa ému de cette démonstration, toute sentimentale cependant, lui répète :

« C’est bien, Tonio, tu m’as compris, tu seras sérieux ?

– Oui, papa. »

Antone est sincère. C’est la beauté des belles âmes d’interpréter en bien tout ce qui ne résiste pas absolument à leur idéal. Le père ne songe qu’à la fortune, au mariage, à la situation dans le monde, à tout ce qui peut éblouir. Encore plein de la lettre de Georges, Antone a compris qu’il doit se former pour devenir un lutteur des grandes causes, un travailleur ardent et désintéressé. Tels sont les avantages d’une langue pâteuse et vague, sur une langue nette et précise : chacun y découvre, ou y met, ce qui est conforme à ses aspirations.

 

– 119 –