Antone Ramon
Chapitre XV: Sous le Regard D’une Mère
CHAPITRE XV
SOUS LE REGARD D’UNE MÈRE
M. Morère avait dû passer en Angleterre, à la fin de l’année. Une importante maison de ciments lui proposait un traité avantageux et lui-même voulait voir de près l’organisation de cette industrie dans le Portland. Georges apprend dès son arrivée cette mauvaise nouvelle.
Ses sœurs Marthe, Marie-Thérèse et Brigitte, la plus jeune, l’embrassent aussitôt, l’enveloppent de leurs bras et l’assourdissent de leur caquetage.
Mais Georges ne trouve pas de rideaux à sa fenêtre, comme il l’avait demandé ; c’est une déception.
« Est-ce qu’on les réserve pour le premier de l’an ? » demande-t-il à Marie-Thérèse la cadette, celle qu’il aime le plus.
Marie-Thérèse secoue la tête tristement :
« Maman a dit que ce ne serait pas pour ces vacances-ci.
– Tant pis. » Et il se précipite dans le jardin. Il fait froid. Le gravier des allées craque sous les pieds comme du verre pilé, les planches de légumes sont recouvertes d’un réseau de toiles d’araignées toutes poudrées, le givre étincelle sous les rayons blancs du soleil et de temps en temps, des vieux arbres résignés au froid, une feuille brune, toute satinée par le gel, achève de se détacher et tombe lourdement. La pièce d’eau est prise, sauf en
– 94 – deux ou trois endroits où Marthe a brisé la glace pour donner un peu d’air aux poissons. Georges leur jette de la mie de pain. Marie-Thérèse profite de ce tête-à-tête, car Brigitte, Bridgette pour la famille, est avec son aînée près des épinettes.
– Maman n’est pas très contente de toi…
– Allons voir les lapins, interrompt Georges, et il court vers le clapier, mais Bridgette lui crie :
– Il n’y en a plus, j’ai mangé le dernier avant-hier.
– J’ai ?… Nous…, reprend Marthe faisant la leçon de savoir-vivre à sa petite sœur.
– Tu manges mes lapins ?… s’écrie Georges, avec une colère feinte.
– Nos lapins, répond Bridgette imitant le ton doctoral de sa grande sœur.
– Et voilà ta punition. »
Georges a donné un vigoureux coup de pied au pommier sous lequel se trouve Bridgette ; tout le givre endormi sur les branches tombe aussitôt en pluie lente sur la petite qui, surprise, proteste, tandis que Georges se sauve en riant.
« Méchant… Tu n’es plus gentil !… maman a bien raison…
– Chut ! » fait Marthe en la regardant avec sévérité.
Cependant la voix de la maman retentit.
« Marthe ? Marie-Thérèse ? Bridgette ? allons. »
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La troupe s’envole comme une nichée d’oiseaux et s’en va préparer la table.
Georges reste seul. Mais, tandis qu’il revient vers la maison, sa mère descend vers lui.
« Georges, dit-elle, viens un peu !
– Qu’est-ce qu’il y a, maman ?
– Réflexion faite, je préfère te dire tout de suite ce que j’ai sur le cœur. »
Georges regarde sa mère et reprend en écho :
« Sur le cœur ?
– Oui, mon enfant, je ne sais ce qui se passe à Bourg, mais il me semble que tu as mal commencé ta troisième.
– Pourtant, mes places…
– Il ne s’agit pas de tes places, il s’agit de tes lettres. L’année dernière elles étaient beaucoup plus affectueuses, beaucoup plus fréquentes ; cette année, au contraire, plus l’éloignement durait, moins tu nous écrivais. C’est tout juste si nous avons reçu une lettre pendant le mois de décembre. Et quelle lettre ! Autrefois tu t’ouvrais à nous, tu nous donnais des détails sur tes efforts, sur ceux de tes camarades : maintenant plus rien. Si, tu nous as parlé au mois de novembre d’un nouveau qui habite Lyon et qui t’a invité pour les grandes vacances, mais depuis, plus un détail.
– Écoute, maman, je ne peux pas te donner un journal continu de tout ce que nous faisons. Dans les basses classes passe encore, mais maintenant, en troisième, ça serait ridicule !
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– Pourquoi ridicule ? Crois-tu qu’à mesure que tu grandis je me désintéresse de ton travail et de ta conduite ?
– Tu as le bulletin, chaque semaine.
– Oui, j’ai le bulletin, mais toi-même tu nous disais l’année dernière que les notes ne signifient rien, qu’il fallait les raisons de ces notes.
– Et tu n’y comprenais rien, tu me l’as dit toi-même.
– Si je ne comprends pas les détails, je comprends tes sentiments, cela me suffit. C’est maintenant que je ne comprends plus. Et puis c’est à peine si tu as envoyé un mot au 18 décembre pour l’anniversaire de Marie-Thérèse.
– On était en pleine préparation des compositions trimestrielles.
– C’est possible, mais les autres années tu trouvais des paroles plus aimantes. Ton père a été vivement affecté de la brièveté de tes souhaits.
– Qu’est-ce que tu veux, dans les hautes classes, les programmes sont beaucoup plus chargés, on est bousculés, on n’a pas le temps ! »
Le ton colère de cette excuse frappe douloureusement Madame Morère qui reprend :
« Soit ! mais il y a encore une chose que je regrette, et ce qui m’afflige le plus, c’est que tu n’en parles pas toi-même le premier…
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– Le prix d’honneur ? interrompt Georges impétueusement. D’abord je n’ai pas encore eu le temps de te voir.
– Comment, de neuf heures à onze heures ?
– De te voir seule. Je ne voulais pas t’expliquer cela devant Marthe, Marie-Thérèse et Bridgette.
– Crois-tu qu’elles ne l’ont pas remarqué. C’est Brigitte qui m’a dit la première : “Et le beau livre de Georges où est-il ?” Elles se sont disputées toutes les trois en allant te chercher à la gare pour savoir qui le rapporterait à la maison. Qu’est-ce qu’il y a ?
– Il y a qu’on a monté une cabale contre moi, voilà tout.
– Pourquoi ?
– Comment veux-tu que je le sache ? Ils ne sont pas venus me le dire. Et quant à le leur demander, s’ils l’espèrent, ils attendront longtemps.
– Et tu ne sais pas pourquoi ?
– Je le sais, sans le savoir, je m’en doute, mais ce serait trop long à t’expliquer.
– Nous avons le temps. »
Georges fronce les sourcils, visiblement gêné d’une pareille insistance.
« Voici. Lorsqu’est arrivé le nouveau, Antone Ramon, qui n’avait jamais été au collège, le Père Russec m’a demandé de le mettre au courant des usages. Comme il est très jeune, très
– 98 – libre, ça n’a pas plu à tout le monde ; on a voulu l’ennuyer, je l’ai défendu, et pour se venger, ils ont donné le prix d’honneur à Louis Boucher.
– Si c’est cela, c’est bien simple. Pourquoi tant d’agacement ? Je préfère que tu aies protégé un de tes camarades contre de mauvais amis, plutôt que de l’avoir abandonné, même pour le prix d’honneur ; tu sais bien ce que j’ai toujours pensé des prix ? »
Enhardi par cette élogieuse tendresse, Georges reprend :
« Si tu savais comme ils sont devenus méchants ; ainsi l’autre jour on se battait à coups de boules de neige, ils se sont mis à vingt contre nous deux.
– Et Miagrin, Henriet, Boucher ?
– Eux ! ils en étaient ou faisaient semblant de ne pas voir. D’ailleurs ils sont jaloux de lui. »
À ce moment, du perron, Bridgette appela :
« À table ! À table ! »
Et quand Georges passa près d’elle, elle lui sauta au cou et l’étreignit dans ses petits bras.
« Qu’est-ce que tu veux, Bridgette ?
– Demande donc à maman qu’on fasse des beignets aux pommes ?
– Oui, petite gourmande, » répondit Madame Morère qui avait entendu.
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Bridgette disparut, et aussitôt on l’entendit donner l’ordre à la cuisine :
« Maman a dit qu’il fallait faire des beignets aux pommes pour Georges.
– Bien ! on en fera six pour Georges, répondit Marthe par taquinerie.
– Et six pour moi, » ajouta Bridgette sans se décontenancer.
Dans l’après-midi, Madame Morère parut toute rassurée. Ses trois filles étaient elles-mêmes étonnées de ce changement d’humeur. On organisa une promenade pour le lundi à Montluel, chez l’oncle Justin. Mais à partir du dimanche, Madame Morère retomba dans son silence attristé. Le soir, Georges s’enferma dans sa chambre pour en finir, disait-il, avec toutes ses lettres de premier de l’an. Marie-Thérèse insista pour qu’il les fît au salon, où elle écrivait les siennes. Elle désirait tout simplement se faire aider, car elle était au bout de ses idées et de ses sentiments quand elle avait mis : « Mon cher oncle », ou « Ma chère marraine… » Mais son frère, d’ordinaire serviable, refusa net et refusa plus énergiquement encore de la laisser s’installer dans sa chambre près de lui. Rien n’échappait à Madame Morère. Elle finit l’année sur de sombres pensées.
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