Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 28 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre X: Complications Familiales

CHAPITRE X

 

COMPLICATIONS FAMILIALES

 

Le vendredi 14 mars, à trois heures et demie, trois dames et un monsieur d’une sobre et hautaine élégance, se présentaient au collège et, demandaient Monsieur le chanoine Raynouard. Celui-ci se hâta de les recevoir dans son cabinet, près du parloir, mais fut assailli aussitôt par une pluie de plaintes, de récriminations, de menaces des trois dames, dont le Monsieur essayait en vain de modérer le langage.

« Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que l’on a fait à mon pauvre Antone ? Mais c’est abominable ! Vous voulez donc le faire mourir ? Où est-il ? Ce pauvre enfant ! Ah ! si nous avions su ! »

Le bon Supérieur laissa passer avec résignation les trois lames, comme à la mer, et quand ces féminines indignations se furent un peu fatiguées, il supplia toute la famille Ramon, car c’était elle, de ne pas compliquer à plaisir une situation déjà difficile et de ne pas rendre inextricable un écheveau déjà trop embrouillé.

« Nous ne pouvons pas laisser commettre des horreurs pareilles, s’écriait tante Zaza.

– Mademoiselle, je vous en supplie, n’exagérez pas l’importance…

 

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– Comment, reprit impétueusement tante Mimi, vous osez dire que ça n’a pas d’importance ?

– Vous me comprenez mal, Mademoiselle, je dis que cet incident scolaire en lui-même n’est pas d’une extrême gravité.

– Pouvez-vous dire cela ! reprend Madame Ramon scandalisée, mais mon malheureux enfant m’écrit qu’il ne dort plus, qu’il ne mange plus.

– Il a dû maigrir de dix livres, ajoute tante Mimi.

– Je suis sûre qu’il a la fièvre, complète tante Zaza.

– Il est vrai qu’il est très affecté, concède le Supérieur.

– Voyez, vous l’avouez vous-même. »

Monsieur Ramon intervient : « Enfin est-il vrai qu’il ne sait plus ses leçons, qu’il ne fait plus ses devoirs, tellement il est obsédé de l’idée que ses professeurs le méprisent ? Oui ou non, l’a-t-on accusé de tricherie devant tous ses camarades ? L’a-t-on empêché de lire sa composition devant Montaloir ?

– C’est une injustice !

– C’est une infamie ! s’écrient les deux tantes.

– Voulez-vous me permettre de vous expliquer ?

– C’est inutile, Monsieur le Supérieur, riposte la mère. Antone nous a écrit : nous sommes au courant. Eh bien ! permettez-moi de vous le dire, je connais mon fils, il a des défauts, il n’est pas parfait, je le sais, mais lui, tromper ses maîtres, ce n’est pas possible ! c’est tout le portrait de mon père, la franchise, la loyauté même.

 

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– C’est bien vrai, confirme tante Zaza. Un enfant si droit !

– Si ouvert ! si franc ! si naïf ! ajoute tante Mimi.

– Alors pourquoi, Madame, cet enfant si franc vous a-t-il écrit à notre insu ? Il sait que le règlement le défend formellement.

– J’avoue, dit Monsieur Ramon, que cet article m’a toujours paru un peu moyenâgeux.

– En cette circonstance, Monsieur, j’aurais pu, en remettant les choses au point, vous épargner des inquiétudes et peut-être une démarche maladroite.

– Comment maladroite ! reprend tante Mimi avec impétuosité.

– Madame, votre venue ne peut qu’exaspérer l’enfant et nous rendre plus difficile cette pénible enquête. Aussi je vous demande de ne pas le voir aujourd’hui.

– Ne pas voir mon enfant, s’écrie la mère, après une pareille lettre ! »

Le Supérieur vit qu’il ne gagnerait rien.

« Nous le remmènerions plutôt », s’étaient écriées les deux tantes dans un geste tragique.

Il parvint à obtenir que l’entrevue eût lieu devant lui. Il lui semblait nécessaire de blâmer l’enfant de son infraction à la règle. Mais sans écouter ses reproches, Antone en entrant s’était jeté dans les bras de sa mère, et secoué par une crise de

 

– 215 – sanglots : « Emmène-moi, maman, criait-il, emmène-moi, je t’en supplie ! »

Il se lamentait avec un tel accent de détresse que le Supérieur en était profondément remué.

« Calme-toi, Antone, répétait le père, voyons, calme-toi. » Mais la mère étouffait ses sanglots dans son corsage et le berçait en murmurant : « Oui, mon chéri, oui mon enfant, je te remmènerai », tandis que les tantes l’embrassaient en épongeant ses larmes.

Ce n’était pas évidemment ce qu’avait désiré le chanoine.

« Mon enfant, reprit-il d’une voix qu’il voulait sévère, avez-vous encore confiance en nous, en notre esprit de justice ? »

Mais Antone répétait : « Je veux m’en aller. »

Brusquement le Supérieur prit un parti : « J’ai à parler à vos parents, allez à l’infirmerie en attendant. »

L’enfant parti à grand’peine, il continua : « Je suis tout disposé à croire à un malentendu. Son condisciple, bien que de bonne foi, aura mal interprété des faits sans importance. Laissez-moi le temps d’éclaircir cette affaire. Et soyez assurés que la vérité établie, je me hâterai de réparer tout le tort qu’Antone a pu subir auprès de ses condisciples. »

Monsieur Ramon finit par faire accepter cette sage proposition aux trois femmes.

Le chanoine Raynouard les reconduisit et manda aussitôt Georges Morère :

 

– 216 –

« Mon enfant, lui dit-il, je vous crois incapable de faire tort sciemment à votre camarade par un mensonge obstinément soutenu. Mais, voyons, étudions les faits de près : Antone Ramon fait tomber son porte-plume, le ramasse, constate que la plume est cassée et pour la remplacer enlève de son bureau quelques livres qui l’empêchent de retrouver son plumier. Bien. Ces livres tombent, il se baisse. Ah ! C’est sur cet instant là que je voudrais des renseignements précis. L’avez-vous vu ouvrir un livre ?

– Non, Monsieur le Supérieur.

– Alors le livre était ouvert quand vous l’avez aperçu ?

– Oui, Monsieur le Supérieur.

– Ce livre a donc pu s’ouvrir en tombant. Comment savez-vous que c’était un manuel d’histoire ? Vous l’avez reconnu de votre place ?

– Non, Monsieur le Supérieur.

– Bien. Ce pouvait être un livre quelconque, cours de thèmes, littérature, géométrie, que sais-je ?

– Il dit cela, le menteur ?

– Ne l’injuriez pas et répondez à ma question : comment savez-vous que c’est un livre d’histoire ?

– Comment ? parce qu’il est resté penché sur ce livre à le feuilleter et à le parcourir : ce n’était pas pour préparer des mathématiques, je suppose.

– Vous l’avez vu lire ce livre ouvert à terre ?

 

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– Oui, Monsieur le Supérieur. Je vous jure…

– Ne jurez pas, mon enfant.

– Je vous affirme sur l’honneur que je l’ai vu lire, ce qui s’appelle lire, un livre ouvert à terre. »

L’ingénieux système de conciliation du chanoine s’écroulait. Il renvoya Morère à l’étude.

À sept heures le Supérieur revit les parents d’Antone Ramon et les supplia de lui laisser le temps de découvrir la vérité.

Mais les tantes déclarèrent formellement qu’elles resteraient à Bourg tant qu’on n’aurait pas rendu justice à leur enfant. Et Monsieur Ramon promit de revenir le surlendemain dimanche.

Le dimanche Madame Morère faisait son apparition au parloir. Grave dans sa toilette simple, elle avoua au Supérieur qu’elle était bouleversée par la lettre de son fils et que son mari ne pouvant venir lui-même, elle était accourue aussitôt qu’elle l’avait pu. Elle ne criait pas, elle n’injuriait pas ; avec une douleur contenue, elle attendait les explications. Plein de respect pour cette gravité maternelle, le Supérieur lui expliqua la situation, la double affirmation contradictoire, l’impossibilité de résoudre cette difficulté, les deux enfants offrant des garanties égales. « Que voulez-vous, Madame, je ne voudrais pas blesser votre cœur de mère, mais vous êtes chrétienne et nous sommes bien obligés de croire que tout enfant porte en son âme des germes funestes. Or pouvons-nous affirmer qu’en toute circonstance le meilleur des enfants résistera à la tentation ? » Oui, elle croyait aisément le Supérieur. Si elle était fière de son Georges, depuis les dernières vacances sa confiance était un peu ébranlée. « Georges ne vous a-t-il pas écrit à notre

 

– 218 – insu, continuait le Supérieur, malgré le règlement. Hélas ! comment ne pas voir qu’en ceci il imite son condisciple Antone Ramon ! Ce n’est pas cela qui peut augmenter notre confiance en lui ! »

Mais l’examen de la lettre de Georges prouva qu’il avait écrit le même jour qu’Antone. On ne pouvait découvrir celui qui avait imité l’autre, au cas où ils n’auraient pas écrit spontanément chacun de son côté.

L’entrevue de Madame Morère et de son fils fut pénible. Elle commença par se faire raconter toute l’histoire : elle ne comprenait pas comment de l’amitié la plus étroite pour Antone il avait pu passer à l’inimitié la plus dure.

« Moi non plus, je ne comprends pas, disait Georges. Tout d’un coup il s’est mis à me détester. J’ai cru d’abord que c’était une simple fâcherie. Mais tous les jours ça recommençait. Et pourtant, je lui ai rendu les plus fiers services. Oui, j’ai empêché qu’il ne fût renvoyé pour un mauvais livre que lui avait prêté Lurel : j’ai fait chasser Lurel et Monnot. Eh ! bien, il m’en a voulu, il m’a reproché de l’avoir débarrassé de ces deux voyous.

– Et n’as-tu pas voulu te venger ?

– Ah ! maman. Comment peux-tu penser de pareilles choses. Personne ne veut me croire, ni M. le Supérieur, ni M. Levrou, toi non plus ?

– Tu t’es mis à me cacher tant de choses !

– Ne dis pas cela, maman, n’est-ce pas que tu me crois ? Est-ce que je serais capable de le calomnier ? Mais si j’avais pu le sauver je l’aurais fait, et s’il ne m’avait pas bravé du haut de la chaire, où il lisait son devoir, je n’aurais rien fait. Non, vois-tu,

 

– 219 – c’est malheureux à dire, mais Monsieur le curé de Meximieux m’a donné un mauvais conseil.

– Georges, ne critique pas.

– Je ne critique pas, mais s’il était resté avec moi, Antone Ramon n’aurait pas connu ce menteur de Monnot et cet ignoble Lurel, qui l’ont perverti. J’ai beau être en colère contre lui, je me dis à certains moments que tout ce qui m’arrive, c’est un peu par ma faute.

– Non, répondit Madame Morère, si tu suis les conseils que tes supérieurs te donnent, tu ne peux pas dire : “C’est par ma faute.” Je te crois, mais comment sortir de cette impasse ?

– Laisse faire, dit alors Georges, rassuré par cette confiance, tout finira bien par s’éclaircir. Je t’ai écrit dans l’affolement que me causait l’hostilité de tout le monde, mais maintenant que je t’ai vue, que tu crois à ma parole, je n’ai plus peur. »

À ce moment Monsieur Ramon entra au parloir avec sa femme et ses sœurs. Ce fut immédiatement un bruit de querelles :

« Tu devrais le lui dire nettement.

– Est-ce que tu vas lui laisser ton fils ?

– Ah ! si c’était moi, il y a beau temps que je l’aurais obligé à réparer solennellement. » Le pauvre M. Ramon, excité, poussé, houspillé, se sentait un peu ridicule d’être si calme au milieu de femmes si énergiques. Antone entra et ce fut sur lui que se déversèrent les flots de paroles, les baisers, les promesses et les consolations.

 

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Cependant l’enfant avait vu en arrivant, à l’autre extrémité du parloir, Georges Morère et sa mère. Le visage pâle et triste, l’attitude résignée, la simplicité grave de cette femme contrastait trop vivement avec l’agitation et la surexcitation de sa famille pour qu’il n’en fût pas frappé. À ce moment la porte du cabinet directorial s’ouvrit. Madame Morère embrassa son fils au front et entra. Georges sortit du parloir en passant près d’Antone, mais celui-ci n’osa pas dire à ses parents : « C’est lui ! »

« Tu ne vas pas laisser ton pauvre enfant dépérir dans cette maison, grondait tante Mimi.

– Si tu avais un peu d’énergie, tu irais voir le Supérieur et tu lui mettrais le marché en mains, ajoutait tante Zaza.

– Ou lui, ou l’autre, » concluait Mimi.

Et les trois femmes le harcelaient, le piquaient, le poussaient, lui faisaient honte, injuriant le Supérieur « incapable de protéger un pauvre innocent. »

« Oui, il faut en finir, dit-il en tirant sa montre. Bon ! il est quatre heures passées, jamais nous n’aurons le train de 4 heures 30.

– Dépêche-toi donc ! dépêche-toi donc ! »

Monsieur Ramon se leva, appela le domestique et tandis que celui-ci pénétrait dans le cabinet directorial et transmettait sa demande, il ouvrit lui-même la porte de l’entrée.

« Si Madame le permet, dit-il, un mot, Monsieur le Supérieur ; je reprends le train à l’instant. »

 

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Un peu étonnée, Madame Morère acquiesça d’un signe de tête, et sans attendre l’invitation du chanoine :

« Monsieur le Supérieur, voici ma solution : je retire mon enfant, si l’autre n’est pas renvoyé.

– Mais Monsieur…

– Je ne puis le laisser avec son calomniateur.

– Monsieur Ramon, fit le Supérieur en se levant, vous parlez devant la mère de cet enfant.

– Qui n’est pas un calomniateur, ajouta Madame Morère d’un accent indigné.

– Ah ! Madame, croyez… j’ignorais… je conçois vos sentiments… mais vous devez comprendre… il est impossible que ces deux enfants ?…

– Monsieur Ramon, écoutez-moi, interrompit le chanoine : la précipitation ne peut que tout gâter. Quel intérêt y a-t-il à enfler cette histoire, à retirer un enfant à propos d’un fait mal éclairci, à interrompre ses études, et à le remettre dans une autre maison où il emportera la tache d’une accusation non lavée ? Laissez-moi faire. Nous sommes à peine à quinze jours de Pâques. Je suis sûr que Madame Morère me concédera ce temps pour résoudre ce problème, ne soyez pas plus exigeant, je vous en supplie. »

Madame Morère, d’un geste, avait approuvé le Supérieur. Monsieur Ramon se sentait ridicule.

« Alors soit, conclut-il, nous attendrons jusqu’à Pâques », et après s’être excusé et avoir salué très dignement Madame Morère, il sortit.

 

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« Eh bien ! c’est fait, s’exclamèrent les femmes.

– Oui, c’est fait. Comme maladresse on ne peut même mieux faire. Partons, je vous expliquerai cela en route. Au revoir Antone, et jusqu’à Pâques tâche de bien te tenir, si tu veux venir avec nous à Nice. » Et après de longs embrassements ils disparurent.

 

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