Antone Ramon
Chapitre VII: La Musique Adoucit les Mœurs
CHAPITRE VII
LA MUSIQUE ADOUCIT LES MŒURS
La classe de Troisième sait maintenant la vraie raison de l’échec de Morère. On a introduit une boulette de papier dans sa flûte. Les hypothèses les plus aventureuses sont faites, les soupçons se portent tour à tour sur le grand Lemarois, sur les secondes qui n’aiment pas Morère, sur Lurel qui riait trop fort, sur Sorin qui ne riait pas assez. Au milieu des groupes, s’agitent Paul Cézenne et Antone Ramon. Paul Cézenne, émule des grands policiers à la suite de ses lectures, trouve là une belle occasion d’appliquer sa méthode infaillible. Antone Ramon ne décolère pas. Les autres s’amusent. Quant à Georges Morère, il joue l’indifférence : « Ça lui est bien égal : il sait bien d’ailleurs qui a fait le coup, tout au moins il s’en doute. »
Il ne sait rien du tout et est très vexé : mais il est fier, et ne veut pas avoir l’air d’être touché, cela ferait trop plaisir à l’auteur de la plaisanterie.
Avec de la mie de pain, Cézenne a relevé sur la flûte les empreintes de doigts et de pouces, mais elles se mêlent et s’effacent l’une l’autre. À quatre heures, il revient triomphant. M. Castagnac lui a donné la boulette de papier ; il la déplie sous les yeux de ses camarades intrigués qui poussent soudain un immense éclat de rire. La boulette est formée d’une feuille de brouillon dont l’écriture est bien reconnaissable : c’est celle de Cézenne lui-même.
Antone y va plus simplement.
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« C’est quelqu’un qui en veut à Georges Morère, dit-il.
– Non, c’est une farce, répond Cézenne.
– La ferais-tu ?
– Moi… après tout… Non, c’est vraiment trop méchant. »
Monsieur le Supérieur fait lui aussi une enquête qui n’aboutit pas. Les allées et venues sont trop multipliées pour qu’on puisse arrêter les soupçons sur quelqu’un. Il réunit pendant l’étude du soir le Conseil des Professeurs et propose de flétrir publiquement cet acte de lâcheté à la lecture spirituelle de ce jour. M. Framogé répond que c’est avouer l’impuissance de l’autorité et la ridiculiser en menaçant dans le vide, M. Berbiguet que c’est effrayer inutilement le coupable et couper la voie au repentir. La discussion s’anime, les uns voulant sauver le principe moral, les autres éviter une déconvenue. À six heures et demie, le Chanoine lève la séance et seul dans son cabinet prépare ses coups d’éloquence : « Oui, mes enfants, de pareilles vilenies d’âme finissent toujours par se trahir : Abyssus abyssum invocat : l’abîme appelle l’abîme… »
Pan ! pan ! brute ! Canaille ! Au secours ! Tartuffe !
Monsieur Raynouard se précipite et dans le salon d’attente, entre trois fauteuils les pieds en l’air et le guéridon renversé, aperçoit deux hommes en redingote roulés, culbutés, s’injuriant, luttant, se frappant : dessous M. Blumont, dessus M. Castagnac.
« Messieurs ! Messieurs, s’écrie-t-il épouvanté. »
Les deux professeurs se relèvent soudain.
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« Ah ! Monsieur le Supérieur, je vous prends à témoin, balbutie M. Blumont.
– J’en appelle à votre justice, crie M. Castagnac.
– Que signifie ce scandale ?
– C’est Monsieur qui a bouché la flûte de Morère, interrompt le flûtiste blême.
– Si vous aviez des preuves, réplique le chanoine, il fallait me les montrer, et non vous livrer à des voies de fait. »
La cloche à ce moment annonce la lecture spirituelle.
« Messieurs, conclut-il, je suis obligé de descendre ; jusqu’à nouvel ordre je vous prie de suspendre vos leçons. »
D’ordinaire, les lendemains de fête, le Supérieur faisait une causerie sur la séance et donnait son appréciation, à la grande joie des artistes ; ce soir-là il rouvrit simplement le solennel registre du règlement et commenta le premier article du chapitre IV : « Tout élève qui, un jour de congé, rentre après l’heure fixée, sans motif grave et dûment constaté, est passible de renvoi. »
Quant à l’auteur de la farce il resta inconnu. M. Castagnac avait recueilli deux témoignages d’élèves : Jean Trigaud, un philosophe, et Modeste Miagrin. Chargés d’aller prendre les pupitres dans la salle des flûtistes, ils avaient vu à leur entrée M. Blumont poser vivement un cahier de musique sur la boîte à flûte de Morère, d’un air embarrassé. M. Blumont ne nia ni le fait, ni sa gêne. Il cherchait le nom de l’éditeur d’un concerto de Bach au dos de la partition de Georges Morère, n’ayant pas osé le demander à M. Castagnac, dont il connaissait l’antipathie. Il regrettait d’avoir donné lieu à ce soupçon, si M. Castagnac
– 47 – regrettait de son côté sa vivacité, il était prêt à passer l’éponge sur l’incident.
Tous deux désiraient garder leurs leçons. M. Castagnac fit semblant de croire à cette explication, mais il ne put s’empêcher de mettre ses élèves au courant de ses soupçons.
Antone bondissait de colère :
« Et M. Blumont peut revenir ici après un acte pareil ? À ta place, disait-il à Georges Morère, j’irais me plaindre au Supérieur et j’écrirais tout ce que je sais à mes parents.
– Surtout ne faites pas cela, criait M. Castagnac, reconnaissant trop tard sa maladresse.
– Bah ! disait Morère, ça n’a pas d’importance ! après tout, qu’est-ce que ça me fait ? »
Il tenait à paraître insensible, ayant honte d’être défendu par ce petit Ramon. Il s’irritait même d’en recevoir des conseils et le prenait de très haut. Ce ton détaché, cet air de fierté, émerveillait son jeune condisciple.
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