Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 29 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XI: Éclaircissement de Points Obscurs

CHAPITRE XI

 

ÉCLAIRCISSEMENT DE POINTS OBSCURS

 

L’hiver s’enfuit ; les bains de lumière succèdent aux averses. Les matinées sont encore froides et les élèves à la première récréation évitent l’ombre fraîche des murs, pour se chauffer en groupe, comme des pierrots, dans un rayon de soleil. Le 18 mars, un mardi, une subite allégresse passe en coup de vent à travers toutes les cours. Le Supérieur a octroyé la promenade demandée par Montaloir.

Pas de classe de mathématiques ! oh bonheur ! les mains claquent de joie ; gambades, poursuites, rires. Rousselot fait pirouetter Boucher et d’Orlia saute par dessus Feydart. À une heure et demie, les Moyens tournent le Boulevard de Brou sans saluer le buste solennel du docteur Robin, et gagnent la route de Ceyzériat. De l’autre côté de la Reyssouze, au-dessus des aubiers et des charmes, au-dessus des pelouses vertes, se dresse l’élégante silhouette du château de Noirefontaine avec ses toits d’ardoise lavés de soleil, ses tourelles, ses balcons et ses murs où fleurit déjà la vigne vierge. Vers quatre heures, on s’arrête un instant dans l’avenue des beaux ormes du château de Montplaisant. L’abbé Russec donne la permission de chercher des violettes, mais à la condition qu’on ne s’éloigne pas au-delà du pont. Tandis que les troisièmes se sont éparpillés, joyeux, il aperçoit près de la grille du château, Miagrin et Ramon en grande conversation : il n’aime pas beaucoup ces colloques, mais cette fois il ne croit pas devoir intervenir. À force d’insistance Miagrin finira peut-être par faire avouer Ramon, si Ramon est coupable, car le préfet n’arrive pas à se faire une

 

– 224 – opinion ferme. Le seul fait que précisément Ramon est soutenu par Miagrin, ne prouve-t-il pas qu’il est innocent ? Et Miagrin doit en savoir long sur son ami.

Oui, il en sait plus que tout le monde, car à peine sont-ils adossés au mur bas de la grille qu’Antone lui déclare :

« Je ne peux plus, tant pis, j’en ai assez, je vais me déclarer au Supérieur.

– Ce n’était pas la peine alors d’attendre si longtemps ! répond Miagrin.

– Si j’ai attendu, tu sais bien que c’est à cause de toi !

– Accuse-moi, maintenant, ce sera complet !

– Je ne t’accuse pas.

– Presque pas : tu me dis que je t’ai empêché de te déclarer : comme si tu n’avais pas toujours été libre de faire ce que tu voulais !

– Pourtant c’est bien toi qui m’as averti que Morère avait écrit en cachette à ses parents, c’est bien toi qui m’as dit de faire venir les miens et qui as fait partir ma lettre ?

– Pendant que tu y es, répond Miagrin, reproche-moi aussi de ne t’avoir pas dénoncé au Supérieur, alors que j’avais la preuve de ta tricherie.

– Quelle preuve ?

– Mais ton cahier de brouillon avec toutes sortes de fautes d’histoire dans la première page qui n’existent plus dans les suivantes ! Ah ! ils ne sont pas malins !

 

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– C’est possible, mais ils continuent de m’épier, et tu m’avais affirmé qu’au bout de huit jours l’affaire serait enterrée !

– Épié, mais tout le monde l’est. Crois-tu que je ne sois pas épié non plus ?

– Oui, mais toi, tu n’as rien à te reprocher. »

Miagrin partit d’un tel éclat de rire qu’une vieille corneille s’enfuit du grenier de Montplaisant.

« Ah ! que tu es naïf, mon pauvre Antone.

– Je le sais bien, répond le petit Lyonnais, Lurel me l’a déjà dit.

– En tous cas il ne t’a guère dégourdi : je ne te croyais pas si capon.

– Capon, moi ?

– Ne te fâche pas ! tu n’es pas capon, seulement tu as peur de tout, de tout le monde, de toi-même, de moins que ton ombre !

– Je n’ai pas peur puisque je suis prêt à me déclarer.

– Mais vas-y donc ! l’abbé Russec te regarde, il t’attend : dis-lui tout ; on te renverra, Morère triomphera et ce sera fini.

– Cela vaudra mieux que d’être découvert.

– Par qui ?

 

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– Le sais-je ?

– En effet si quelqu’un savait quelque chose en dehors de nous deux, il y a longtemps qu’il aurait parlé.

– Tu as beau dire, tout finit par se savoir. »

Miagrin poussa un nouvel éclat de rire.

« Tu crois cela ? Eh ! bien, veux-tu que je te donne la preuve du contraire ?

– La preuve ?

– Oui, la preuve que tout ne finit pas par se savoir, qu’on est bien obligé de ranger à la fin ces histoires-là dans la caisse aux oublis.

– Quelle est cette preuve ?

– Auras-tu confiance en moi quand je te l’aurai donnée ?

– Oui, dis-la ta preuve ? »

À ce moment le sifflet de l’abbé retentit avec colère. Tous les élèves accoururent en criant : « Déjà ! déjà ! »

« Oui, déjà, répond l’abbé, quand on vous donne une permission, on est sûr qu’il y aura tout de suite des abus. Cézenne, Émeril, j’avais défendu de dépasser le petit pont : vous n’avez pas compris ? Eh ! bien, en rang ! » En vain les plus sages intercédèrent, l’abbé donna l’ordre de partir. Les enfants quittèrent l’allée où les grands ormes encore sans feuilles dressaient vers le ciel des bras de suppliciés, ils gravirent un raidillon, passèrent devant l’église de Montagnat et bientôt prirent la grand’route de Pont d’Ain à Bourg.

 

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Antone écoutait d’une oreille distraite Émeril déverser sa mauvaise humeur : « Qu’est-ce que ça peut lui faire, que je sois d’un côté ou de l’autre du pont ? » Il se demandait, lui, quelle pouvait être cette preuve décisive que lui avait promise Miagrin.

Son nouvel ami lui inspirait plus de crainte que de sympathie, il le subissait et jugeait Lurel et Monnot des âmes claires et candides en comparaison du sacriste. Comme il était venu cependant plein de confiance lui confesser sa tricherie, lui demander conseil ! Alors que son trouble, ses regards, tout son pauvre être lui criait : « Je n’ose avouer, tu es mon ami, aide-moi. Va le dire pour moi, je ne peux pas, tu le vois bien ! » Insensible à cette gauche supplication et dissimulant mal sa joie, Miagrin, oui, Miagrin lui avait commandé : « Surtout ne dis rien ; » il l’avait retenu, rassuré et poussé ensuite dans le mensonge obstiné ; il le ployait désormais sous sa volonté, le dominait sans que le malheureux pût se dégager.

C’est que le fils du fermier avait entrevu dans le renvoi d’Antone ou sa réconciliation avec Morère, la fin de cette amitié à peine nouée, la ruine de ses vastes projets d’avenir. Il s’était alors rappelé Claude Bourrassin, le bouvier de son père, un initiateur pervers dont il devait subir la hautaine familiarité, et il essayait de faire peser à son tour sur les épaules du petit Lyonnais le même joug de honte ; il jouissait de sentir cette frêle créature anéantie sous son ascendant, de la tenir brutalement à sa merci.

Maintenant les élèves dominaient la vallée de la Reyssouze : à droite descendait le mur du parc de Noirefontaine, à gauche, c’était la forêt de Seillon. Soudain une averse tomba : la petite troupe vivement grimpa les talus et se dispersa sous les premiers arbres à travers les fougères brunes du dernier automne. De l’autre côté d’un large chemin forestier se développaient les nefs multipliées d’une magnifique futaie :

 

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Miagrin se réfugia sous un haut sapin, où bientôt vint le rejoindre Antone pour lui poser de nouveau la question :

« Eh ! bien, cette preuve ?

– Elle est simple. A-t-on découvert l’auteur du coup de la flûte ?

– C’est Blumont !

– Penses-tu que ce pauvre diable aurait été assez bête pour risquer ses leçons ?

– C’est Lemarois ?

– Pourquoi pas Luce Aubert ?

– Alors qui ?

– Tu le reconnais, on ne le sait pas…

– À moins que le Supérieur ?…

– Je puis t’affirmer qu’il s’en doute encore moins que toi !

– Pourquoi ?

– Parce que c’est moi. »

La révélation fut si soudaine et si calme qu’Antone resta bouche bée. Miagrin poursuivit victorieusement :

« Par conséquent ta peur est une plaisanterie. Ton affaire s’évanouira comme la mienne et Morère en sera pour sa honte.

– Mais pourquoi as-tu fait cela ? demanda Ramon.

 

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– Pourquoi ? parce que je voyais bien le jeu de Morère : il voulait t’enlever sans en avoir l’air ; et il faut avouer qu’il a joliment réussi.

– Lui, je le déteste !

– Alors pourquoi garder sa lettre du premier de l’an ?

– Parce qu’alors c’était un bon type.

– Et qu’aujourd’hui tu l’aimes encore.

– Moi !

– Si tu le détestes, donne-moi sa lettre que je la déchire ; mais non, tu la garderas.

– Tiens, la voilà. »

Antone l’a tirée de son portefeuille et la tend vivement à Miagrin, tant il craint de paraître encore attaché à Morère. Lentement le sacriste la lit avec un sourire mauvais. Froissé de ce sans-gêne Antone murmure : « Le voici, vite allons-nous en. » Tandis qu’ils s’enfoncent sous la futaie, il entend derrière lui déchirer la lettre et comme il se retourne : « Tiens, lui dit l’autre, voilà le sort qu’elle mérite » et il jette la mince poignée de fragments de papier qui tombent comme des papillons morts. « Puisque tu es vraiment mon ami, continue-t-il, viens, nous allons causer. » Antone n’a pas vu que Miagrin a mis dans sa poche la moitié de la lettre.

Georges Morère avait traversé le chemin forestier pour les rejoindre. Comme il suivait le même sentier qu’eux, son regard fut retenu par les débris minuscules. Il se baissa et reconnut bientôt les morceaux de son épître du premier de l’an. Au

 

– 230 – moment même où il venait supplier son condisciple de ne pas s’obstiner dans le mensonge, lui offrir son pardon et lui promettre d’intercéder auprès du Supérieur, l’ingrat anéantissait le dernier souvenir de leur amitié. Pour la première fois il douta de Miagrin, mais hélas ! au lieu de les rejoindre et de s’éclaircir, il s’arrêta découragé, abandonnant le faible Antone à la puissance du ténébreux paysan.

Quand, au coup de sifflet de l’abbé Russec, il reparut sur la route, la colonne était déjà formée.

« Allons Georges Morère ! fit l’abbé, vous êtes le dernier ! » Et toute la division feignant d’être scandalisée se tourna vers lui en criant : « Ah ! Morère, le dernier ! »

 

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