Antone Ramon
Chapitre II: Antone S’épanouit, Georges S’inquiète
CHAPITRE II
ANTONE S’ÉPANOUIT, GEORGES
S’INQUIÈTE
Le lendemain Antone s’est levé avec un point de côté. Il a dû voir le docteur Thanate à la visite. Décidément il n’est pas tout à fait guéri puisqu’on l’oblige à garder l’infirmerie pendant les récréations. Aussitôt Miagrin en a profité pour essayer de le relancer. Mais dès les premiers mots, son ancien esclave lui a brutalement signifié :
« Non, c’est fini, laisse-moi la paix.
– Alors c’est le lâchage ; tu t’en repentiras.
– Assez.
– Tu sais quand je le voudrai, ton Georges sera mis à la porte. »
Mais Antone sourit et répond :
« Flûte. »
Miagrin comprend l’allusion ; il riposte :
« Tu n’as aucune preuve en main, rien : moi ce n’est pas la même chose, aussi je te conseille de garder cela pour toi. »
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À ce moment rentre Charles Cathelin, élève de seconde qui devait tenir le rôle de Britannicus, et qui est tombé malade ; Monsieur Berbiguet s’informe de sa santé ; impossible de le prendre avant quinze jours. Homme de décision brusque, le professeur se tourne vers Antone, tandis que Miagrin disparaît.
« Vous, qu’est-ce que vous avez appris au dernier trimestre ?… Andromaque ? bon, récitez le commencement. »
Antone obéit et d’une voix rapide, incolore et mécanique, il découpe ainsi les premiers vers :
Oui-puis-je-retrouver, un ami-si-fidèle.
Ma-fortune-va-prendre, une face-nouvelle.
Et déjà-son-courroux, semble-s’être-adouci.
Depuis-qu’elle-a-pris-soin, de-nous-rejoindre-ici.
« Voyons, déclare M. Berbiguet, vous avez pourtant l’air intelligent. Qu’est-ce que cette récitation ! Oreste et Pylade sont deux amis qui se revoient après six mois de séparation, et vous croyez qu’ils se parleront sur ce rythme de manivelle ? » Et il explique : « “Oui”, dit Oreste, – avec certitude et ravissement, – “puisque je retrouve un ami”, – très lent, cela s’impose, et un arrêt pour détacher avec tendresse les deux derniers mots “si fidèle”. Sentez-vous qu’à ce moment il doit lui serrer la main pour le remercier. “Ma fortune va prendre une face nouvelle”, – il le croit et par conséquent, c’est un vers plein d’espérance qui doit sonner joyeusement. “Et déjà son courroux”, d’un ton plus sombre ; ce courroux, c’est la fatalité antique, c’est l’oracle qui lui a ordonné de tuer sa mère ! Cependant la confiance l’emporte et il murmure harmonieusement avec abandon la fin : “semble s’être adouci, Depuis qu’elle a pris soin, (comme une mère), de nous rejoindre ici”. Et il l’embrasse, évidemment. Comprenez-vous un peu ?
– Oui, Monsieur.
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– Eh ! bien, répétez maintenant. »
Un peu intimidé et en s’appliquant, Antone reprend les autres vers. Il détaille « l’ami si fidèle » avec un peu d’exagération et module le dernier vers de sa voix la plus caressante.
« Vous y êtes, s’écrie M. Berbiguet. Avec du travail, ça sera parfait. »
Et le voici qui s’asseoit près d’Antone, ouvre son Racine, le commente. L’enfant charmé découvre tout un trésor de beautés qu’il ne soupçonnait pas. Il faut qu’il apprenne quatre scènes en dix jours. Cela ne l’effraie pas. Il est si heureux d’avoir été distingué, choisi, initié par M. Berbiguet. Il brûle de lui montrer combien il le comprend. Et puis quelle gloire de jouer devant tous les élèves et leurs parents ! Tout de suite, il écrit à sa mère.
Dès le lendemain il peut réciter les deux premières scènes sans défaillance de mémoire. De temps en temps, M. Berbiguet réunit les acteurs dans sa chambre ; quand la répétition a bien marché, pour les récompenser, il les laisse se percher sur tous les meubles et lui-même, renversé dans un fauteuil, leur lit quelques pages de la Légende des Siècles, des Poèmes Barbares, de Sagesse ou des Jeux Rustiques et divins.
Et voici la Fête-Dieu. Le chanoine Raynouard a voulu récompenser la conduite d’Antone pendant les vacances de Pâques, il l’a désigné pour faire partie de l’escorte d’honneur à la procession. Il portera une de ces jolies lanternes dorées, mobiles sur une hampe. À droite et à gauche les élèves font la haie et chantent sous la direction de l’abbé Thiébaut : au milieu, resplendissent les cuivres de la fanfare, puis viennent les tout petits couronnés de roses, en soutanelles rouges avec des
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Au chant des cantiques, sous les marronniers ensoleillés, Antone Ramon accompagne l’ostensoir vermeil que porte l’archiprêtre de la cathédrale, le vénérable Monsieur Destailles. Il mêle sa voix aux voix des petits communiants, son souffle au souffle embaumé des encensoirs, son âme aux roses que les menottes enfantines jettent gauchement avec la crainte de n’en plus avoir pour la fin. Il s’épanouit, il s’offre comme les hauts reposoirs multicolores qui surgissent parmi les ombrages avec leurs fleurs et leurs flammes dansantes, au détour de la Vallée Suisse, au fond de la grande allée des tilleuls, à l’entrée des jardins ou sous les quinconces qui bordent la Reyssouze. Sa foi s’exalte au contact de toutes ces fois. Est-ce la présence de Georges dirigeant les mouvements des thuriféraires ? est-ce l’approche du vieux prêtre chargé de sa lourde chape dorée quittant parfois le dais pour poser l’ostensoir sur la tête des petits frères et des petites sœurs ? est-ce cette fête du printemps dont les verdures s’harmonisent avec tous ces ors, toutes ces pourpres, toutes ces blancheurs ? Il ne saurait le dire, il ne s’analyse pas, mais s’abandonne à ce flux d’adorations et de prières. Des désirs de vie plus pure montent de son cœur. Il rêve d’être un chef, un héros, qui défend les siens, donne sa vie, sauve les innocents, brave les échafauds. Tandis qu’agenouillé, au moment de la bénédiction, les yeux suivent quelque sauterelle errante parmi les brins d’herbe, son imagination, surexcitée par son cœur, invente des scènes tragiques où s’affirment son courage et sa générosité. Puis les tambours battent, on se relève, et, développant sa longue théorie, la procession revient à la chapelle par les cours et le perron. De la cour du cloître, Antone aperçoit, par la porte grande ouverte, dans une pénombre profonde et fauve, le maître autel, magnifique brasier de cierges. La foule chante le Te Deum et les
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élèves se hâtent pour faire retentir sous les voûtes de la nef la rafale de joie du « Per singulos dies » : « Aujourd’hui, tous les jours, Seigneur, nous te bénissons. » La cloche là-haut s’unit à cette allégresse et sonne à toute volée la rentrée du cortège. Antone chante à plein gosier, soutenu par les grandes ondes de l’orgue, et mêlant sa voix à la clameur triomphale des enfants, à la sonnerie de la cloche. Car cette fois les portes ne sont pas fermées, l’autel n’est plus endeuillé de violet, ni les prêtres de noir comme aux Rameaux ; la voûte n’a plus le retentissement lugubre des caves ni des prisons : non, c’est la chapelle de l’allégresse exultante, de l’épanouissement, de la joie parfaite ; aujourd’hui encore, c’est vraiment la chapelle de son âme.
Pourtant, à cette même heure, par ces mêmes chemins enivrés, Georges est envahi de nouveaux scrupules. Tout en réglant les mouvements des thuriféraires, il a vu son ami radieux près du dais ; il n’a pas perdu une note de ses cantiques et à mesure que cette voix montait, il s’inquiétait lui-même de la douce volupté qu’il goûtait à l’entendre, de ces regards qui se posaient naïvement sur lui avec tant d’insistance. Ce concert de parfums, de chants, et de regards n’est pas simplement pieux. Antone s’ignore peut-être, mais Georges se demande si ce n’est pas sa présence qui le fait vibrer ainsi et une crainte religieuse le saisit. Est-ce qu’il attirerait à lui cette ferveur ? Est-ce qu’il étendrait le crépuscule de son amitié entre cette âme et le soleil de justice ? Voilà pourquoi Georges Morère est si grave, pourquoi parfois, il ferme les yeux afin de ne pas rencontrer les yeux d’Antone. Il craint de trop s’abandonner à cet attrait.
Le samedi suivant, la classe de troisième triomphe. Elle a obtenu son troisième éloge de classe et, solennellement, le Supérieur déclare qu’elle a droit à une promenade pendant une journée de travail. Les applaudissements ont éclaté sur tous les bancs. Antone songe : « Ce sera une bonne journée avec Georges ! »
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Le même soir Georges va trouver le Père Levrou ; il lui raconte son trouble ; Antone l’inquiète, il le voudrait moins exagéré : il le craint.
« Il est ce qu’il est, répond l’abbé ; mais prenez garde. Si vous lui battez froid vous le relancez dans les aventures. La première expérience suffit, ne recommençons pas. Qu’il soit très expansif et par suite dangereux, vous le sentez vous-même. Alors, que vous dirai-je ? Consultez-vous. Si son amitié vous domine et vous alanguit, coupez court.
– Je ne veux pas l’abandonner.
– Si vous vous croyez capable de résister à cet enveloppement, continuez. Vous pouvez en effet avoir une très grande et très heureuse influence sur lui, mais à une condition.
– Laquelle ?
– C’est de vous méfier de son imagination et de sa sensibilité et de l’amener à une vue plus sérieuse de la vie.
– Mais le moyen ?
– N’allez pas trop vite, restez d’abord l’ami un peu grave et le guide patient. Si votre camaraderie peut subsister ainsi simple et loyale jusqu’à l’année prochaine, elle deviendra alors une solide amitié, car il n’y a pas de véritable amitié avant quinze ans. Voyons, est-ce que cela ne mérite pas quelques efforts ? Vous n’êtes plus un enfant, vous ?
– J’ai peur de moi.
– Tant mieux : on n’est jamais trop humble, mais ayez confiance en Dieu, et quel meilleur moyen de vous affermir dans le bien que de travailler à y affermir les autres ? Au lieu d’être
– 313 – un suiveur servile, ne voulez-vous pas être un entraîneur d’âmes ? Eh ! bien, commencez dès maintenant. »
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