Antone Ramon
Chapitre VIII: Lequel des Deux ?
CHAPITRE VIII
LEQUEL DES DEUX ?
Antone n’est pas aussi joyeux de sa victoire qu’il le semblerait. Plusieurs fois il a regardé son rival, sans rencontrer ses yeux, et l’attitude raide de Georges l’a troublé. Il est si facile quand tout vous réussit d’oublier les injures reçues et encore plus celles qu’on a faites. N’est-ce pas l’occasion de retrouver son ancien camarade ?
À la leçon de flûte, M. Castagnac a remarqué que, contrairement à leur habitude, ce soir, c’est Morère qui est d’une froideur de marbre, et Antone qui essaie plusieurs fois d’entamer la conversation.
Au retour le vainqueur ose demander au vaincu :
« Tu es fâché de ne pas être le premier ? »
Georges Morère ne répond pas. Que se passe-t-il en lui ? Antone, c’est visible, cherche à l’adoucir. Lui si généreux, pourquoi n’accepte-t-il pas ces condoléances dont le ton n’est nullement ironique ? Quelle que soit sa déception, il devrait être sensible à la démarche affectueuse de son émule. Non, il se tait, et marche de son pas égal, la tête irritée, les lèvres serrées, le regard fixe.
« Tu ne veux pas me répondre ? hasarde timidement le petit Lyonnais.
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– C’est trop fort, crie Morère, en croisant les bras, faut-il aussi que je t’offre mes félicitations ? »
Antone Ramon ne demande plus rien et rentre en étude désolé d’avoir été si brutalement repoussé.
La veille de la séance, vers la fin de la classe, pour faire honneur au vainqueur et l’exercer à bien se tenir, Monsieur Pujol le fait monter dans sa chaire et lui ordonne de lire son devoir. De temps en temps le professeur se retourne vers Morère et d’un ton sarcastique, fait ressortir les différences des deux copies, car il n’est pas fâché d’exciter la jalousie du fameux « Premier en narration », un peu endormi depuis deux mois.
Celui-ci écoute les reproches d’assez mauvaise humeur ; Antone continue : « Alors j’ai dit à Monsieur de la Bourdonnais : “Vous savez que Monsieur le gouverneur des Indes a promis Madras au riche Nabab Anaverdi Kan dont il espère ainsi se faire un puissant allié.”
– Vous entendez, Georges Morère, répète M. Pujol, “… au riche Nabab Anaverdi Kan, etc.” et non pas cette expression terne et vague “à un de ses amis” ! » Antone sourit et triomphe.
Alors dominant de sa voix claire les murmures ironiques du camp Carthaginois Georges Morère lance :
« Ça n’est pas malin, en copiant ! »
Du haut de la chaire Antone riposte appuyant de toutes ses forces sur la première syllabe : « Menteur ! »
Tous les Carthaginois du coup se sont levés et, tournés vers Morère, malgré les rappels à l’ordre du professeur, répètent les mots ignobles :
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« Cafard ! Mouchard ! Menteur ! Rageur ! »
Mais tourné vers ses camarades ameutés, Georges insiste.
« Oui, il a triché. »
C’est une tempête. Les cris les plus variés s’entrecroisent : « Il rage, il est jaloux, c’est de la rancune ! » Par bonheur la classe touche à sa fin. La cloche épargne à Monsieur Pujol l’ennui d’infliger un certain nombre de pensums pour rétablir l’ordre.
Il retient les deux adversaires ; mais c’est en vain qu’il essaie d’avoir une explication claire. Antone interrompt à tout instant : « C’est une infamie, ah ! menteur ! Si on peut dire ! » Finalement le professeur comprend que Ramon aurait ouvert son livre d’histoire tombé à terre et aurait lu tranquillement, ainsi baissé, les détails qui fuyaient sa mémoire. Le récit est coupé par des protestations, par une histoire de plume cassée, de livres bousculés par le voisin, d’appel au surveillant, à Cézenne, à Beurard, et par des injures à Morère qui blême, maintient son accusation et est prêt à mettre sa main au feu comme Mucius Scévola pour prouver la vérité de ce qu’il avance.
La récréation se passe en ces vains interrogatoires : le professeur ennuyé renvoie les deux élèves en étude et en réfère au Supérieur.
Bientôt Georges Morère est appelé au cabinet directorial. En entrant il aperçoit Monsieur Pujol près du chanoine.
« Mon enfant, commence le prêtre, l’accusation que vous portez est très grave. Je comprendrais, tout en le regrettant, qu’elle vous soit échappée dans un moment d’humeur, de jalousie, à la suite d’une espérance déçue. Mais n’ajoutez pas
– 201 – l’obstination à cette faute et hâtez-vous d’avouer. C’est une parole de colère, n’est-ce pas ?
– Non, Monsieur le Supérieur, c’est la vérité !
– Vous affirmez qu’Antone Ramon a enfreint les lois du concours.
– Oui, Monsieur le Supérieur.
– Comment ? »
Georges Morère explique qu’il a entendu tomber des livres à côté de Ramon, qu’il l’a regardé. Que le surveillant a empêché Antone de les ramasser à ce moment, mais que deux minutes après il a vu son camarade baissé derrière son banc, lire dans son manuel grand ouvert à terre.
« Vous l’avez vu ?
– Oui, Monsieur le Supérieur. »
L’accusation est nette, précise, circonstanciée. On ne peut se dérober à une enquête. M. Pujol en est très contrarié. Si en effet Antone est coupable, il va falloir supprimer un devoir qui faisait honneur à la classe, à moins de le faire lire par Georges Morère comme réparation du préjudice subi. Mais alors il faut s’attendre aux protestations du camp Carthaginois. Mauvaise affaire !
À l’accusateur succède l’accusé. Le chanoine Raynouard demande à Ramon si le désir de briller, un moment d’étourderie, peut-être l’idée de jouer un mauvais tour à son camarade, de se venger de petites querelles ne l’ont pas poussé à cet acte répréhensible ? Un aveu prompt et d’une très grande franchise peut seul en atténuer la gravité. Mais Antone Ramon
– 202 – les yeux brillants de colère proteste, recommence l’histoire du plumier, reconnaît parfaitement qu’il a fait tomber ses livres, mais repousse avec des injures à l’adresse de Morère, le fait d’en avoir ouvert un et lu une seule ligne.
L’autorité se trouve entre deux affirmations contradictoires, toutes deux énergiques, sans que le surveillant puisse en détruire une : car il ne se rappelle pas qu’Antone Ramon se soit baissé pour ramasser ses livres plus longtemps qu’il n’était nécessaire. Quant à décider d’après le caractère des enfants et leurs antécédents, c’est bien difficile. Georges Morère a toujours été loyal, mais Antone Ramon a montré une très grande franchise dans l’affaire Lurel, une très grande délicatesse dans l’affaire Lemarois. Et s’il est vraisemblable qu’il ait agi par rancune contre Morère, il n’est pas moins vraisemblable que Morère ait exagéré et interprété en mal un accident fâcheux, par dépit d’athlète habitué aux victoires et brusquement battu.
Le Supérieur remet la suite de l’enquête au lendemain dans l’espoir que le coupable finira par avouer : la nuit porte conseil. Au matin il les fait venir l’un après l’autre ; tous deux maintiennent leurs dires. Il les met alors en présence.
« Vous persistez à soutenir que votre camarade Ramon a triché ?
– Monsieur le Supérieur, je l’ai vu.
– Pourquoi avez-vous attendu plus de dix jours pour le dire ? »
Georges Morère baisse la tête un instant, puis fièrement : « J’espérais, répond-il, qu’il le dirait de lui-même.
– Moi ? dire quoi ? que j’ai triché ? C’est faux.
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– Puisque je t’ai vu lire dans ton livre ouvert.
– Ah ! menteur ! Monsieur le Directeur, la preuve qu’il invente, c’est que de sa place, il ne peut pas voir dans l’allée de mon banc. »
Heureux de trouver un moyen de clore ce débat, le chanoine se hâte de descendre à l’étude avec les deux enfants. Morère et Ramon restent debout au milieu du passage tandis qu’il s’installe dans la chaire et commence :
« Mes chers enfants, un de vos camarades accusé d’avoir triché invoque une impossibilité matérielle de constatation. Marcel Sorin, voulez-vous prendre la place de Georges Morère et me dire si de là vous pouvez apercevoir le parquet derrière le bureau d’Antone Ramon. »
Tous les élèves attendent fiévreux en se faisant des signes d’intelligence. Sorin penche le buste en avant, en arrière, à droite, à gauche et déclare enfin dans le silence général :
« Non, Monsieur le Supérieur. »
Un murmure hostile à Morère court par toute l’étude, des sourires ironiques se répondent, et même les Romains manifestent leur mépris pour leur chef. Mais celui-ci blême, hasarde :
« Monsieur le Supérieur, j’étais assis sur mon dictionnaire.
– Marcel Sorin, reprend le Supérieur impassible, veuillez vous asseoir sur un dictionnaire et nous dire ainsi si vous apercevez quelque chose. »
Quelques instants après, Sorin déclare :
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« Comme cela, oui. »
Cette déposition n’excite aucun murmure approbateur, mais de l’étonnement et un redoublement d’attention.
« Continuez votre travail, mes enfants, » conclut le chanoine, et il remonte à son cabinet après avoir fait signe à Antone Ramon de le suivre.
« Mon enfant, dit-il, vous avez argué d’une impossibilité de vous surprendre qui se trouve inexacte : ceci ne prouve rien contre vous, mais il est difficile d’admettre que votre camarade ait osé prendre ce rôle de lâche calomniateur. Il en est temps encore : n’ajoutez pas l’obstination à votre première faute, mais hâtez-vous de la reconnaître. »
Antone entre en fureur : Georges Morère lui en veut ; il enrage de n’avoir pas été le premier, il a été froissé des observations que lui a faites Monsieur Pujol, il veut se venger. Qu’on demande à ses voisins, à Cézenne, à Beurard ! Est-ce qu’ils l’ont accusé eux. Non, il n’a pas triché, il le « promet », il le jure. Le chanoine s’efforce tour à tour de l’épouvanter par la menace du renvoi, de l’apaiser, de l’attendrir, de l’amener à s’agenouiller dans un aveu d’enfant prodigue, s’il est coupable. Sa ténacité, sa souplesse, son grand art des âmes, se heurtent à une dénégation brutale et furieuse, à une affirmation éplorée ou indignée d’innocence.
De guerre lasse il le renvoie. Morère a son tour. Les mêmes tentatives, les mêmes efforts, les mêmes appels, n’aboutissent qu’à une crise de larmes et de sanglots accompagnés toujours des mêmes paroles : « Je l’ai vu, Monsieur le Supérieur, je ne peux pas dire que je ne l’ai pas vu, puisque je l’ai vu. »
La rentrée de Morère en larmes au milieu de la classe produit un grand effet. Les uns s’imaginent qu’il vient d’avouer
– 205 – sa calomnie, qu’il est puni, les autres s’apitoient au contraire sur lui et comparent son attitude affaissée à la raideur pleine de colère d’Antone. Monsieur Pujol cherche en vain à surprendre un indice révélateur. Quelques instants après, le Supérieur reparaît très triste, il prend la place du professeur.
« Mes enfants, il est malheureusement avéré qu’il y a au milieu de vous ou un effronté menteur, ou un lâche calomniateur. Il est pénible de songer que cette incertitude fait peser un doute sur un innocent. Si l’un d’entre vous peut apporter un témoignage, une preuve, un indice, c’est un devoir de conscience de le faire : il ne peut laisser de pareils soupçons accabler à tort un de ses camarades. »
Aubert lève timidement la main. On lui fait signe de parler.
« J’ai vu Antone Ramon se baisser en effet pendant cette étude.
– L’avez-vous vu lire ?
– Non, Monsieur le Supérieur.
– Vous a-t-il paru rester baissé plus longtemps qu’il ne fallait pour ramasser ses livres ?
– Je me suis remis aussitôt au travail, je ne sais pas. »
Tahuret demande à son tour la parole : « Il a vu, dit-il, Ramon faire semblant de ranger ses livres dans son bureau et se dissimuler derrière le couvercle de son pupitre. » Et comme il y a quelques rires : « Parfaitement, affirme-t-il, je l’ai vu. »
Mais Antone se lève, rouge, tremblant de rage et tourné vers lui s’écrie : « Tu m’as vu lire dans mon bureau ? Menteur ! tu n’es qu’un sale menteur ! un menteur ! oui, un menteur ! »
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En vain le Supérieur essaie de le calmer, Antone ne veut rien entendre, mais prenant sa composition d’un geste brusque il la déchire en quatre en continuant de crier :
« La voilà votre composition, je me moque de la lire ; seulement vous n’êtes que des menteurs et je ne me laisserai pas faire. »
Enfin le Supérieur parvient à dominer le bruit et déclare qu’en effet pour punir une pareille incartade, pour ce seul fait, il prive Antone Ramon de l’honneur de lire son devoir à la séance. Puis il fait remarquer à Jules Tahuret qu’il s’agit de savoir si son camarade a lu un livre ouvert à terre et non dans son bureau.
« J’ai dit ce que j’ai vu, répond Tahuret confus, mais je n’ai pas dit qu’il avait lu dans son bureau. »
Monsieur Pujol cherche à rompre les chiens en interrogeant Cézenne, le plus proche voisin de Ramon, mais Cézenne n’a rien vu.
« Comment ? vous ne pouvez rester une minute que votre tête ne tourne et vous n’avez pas vu Ramon ramasser ses livres ?
– Ça devait être juste au moment où je travaillais. » La classe souligne de ses rires l’expression « juste au moment, » et M. Pujol déclare ironiquement :
« Vous avez bien mal placé votre “moment de travail” ».
Le Supérieur se retire. S’il n’a pas éclairci l’affaire, il a du moins résolu pratiquement la difficile question : « Faut-il laisser lire ou non le devoir d’un enfant sous le coup d’une aussi grave accusation ? »
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Pendant la récréation, en dépit de l’abbé Russec, les troisièmes ne jouent pas, mais se forment en deux camps, les partisans d’Antone et les tenants de Morère. Le bruit de l’histoire s’est répandu chez les grands. Ils s’imaginent que Ramon est le dénonciateur et viennent à la palissade conspuer « la petite gale » et Miagrin. Mais chez les moyens, c’est Antone qui a le plus de sympathies.
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