Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 41 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre III: Dans les Coulisses

CHAPITRE III

 

DANS LES COULISSES

 

La tradition dans cette vieille maison veut que la fête du Supérieur soit une surprise, bien que, huit jours avant, la Cour des Pluies retentisse sous les coups de marteau des ouvriers installant le théâtre. Le vendredi 6 juin les deux plus jeunes enfants vont prévenir le bon chanoine qu’on le demande à la salle des exercices. La tradition exige encore que juste à ce moment, chapeau en tête, parapluie en main, il s’apprête à sortir. Aussi refuse-t-il. Les deux benjamins insistent ; il leur demande leur raison, mais ceux-ci minaudent et ne veulent pas livrer le secret. Enfin le chanoine suit ses deux messagers qui se réjouissent de sa figure effarée lorsqu’à son entrée le collège éclate en applaudissements.

Et aussitôt commence le défilé des compliments français, grecs, latins, allemands, anglais, que le Supérieur absorbe avec bienveillance et auxquels il répond aimablement, du mieux qu’il peut, dans les langues qu’il sait.

Mais le grand attrait de cette fête, c’est la représentation dramatique du lendemain soir.

Cette fois Monsieur Huchois fait jouer « Le Médecin malgré lui », mais M. Berbiguet tente l’épreuve d’une tragédie classique avec rôles de femmes. Britannicus doit être représenté sans retouches et intégralement à quelques vers près.

 

– 315 –

À 7 heures, les acteurs montent s’habiller à la salle de musique, sous la surveillance des deux professeurs. On se dispute les costumes multicolores, robes de pourpre, blouses de paysan, pourpoints, cuirasses, toges blanches. On rit de Dubled qui s’efforce d’endosser la cuirasse de Burrhus sens devant derrière. On s’exclame devant les figures grimées devenues méconnaissables, devant Grétat, comique célèbre dans tout le collège, en Sganarelle, sa bouteille à la main. Antone revêt son costume de Britannicus, maillot, cuirasse de cuir, avec appliques d’or, tunique violette brodée de clinquant. Les grands l’entourent. Chamouin croise les ganses de ses sandales, Varageon lui tend un verre de punch, Dubled drape son manteau à l’antique. Antone habitué aux câlineries de ses tantes s’abandonne à leurs soins. Monsieur Berbiguet ne laisse pas le coiffeur l’enlaidir de fards épais et de perruques. Malgré les protestations d’Antone qui voudrait barbe et moustache, il se contente de faire accentuer les sourcils, ombrer les paupières, carminer les lèvres.

La représentation du Médecin commence. Antone, resté avec deux ou trois tragédiens, éprouve des appréhensions nouvelles : « Pourvu qu’il se rappelle son rôle ! » Chamouin déclare qu’il faut être un peu « parti » pour bien jouer. Il l’emmène au réfectoire où les autres acteurs boivent le grog, et lui en fait avaler deux grands verres.

Le premier acte de la comédie est fini, les artistes reviennent. Grétat furieux s’exclame : « Comment jouer proprement avec cet imbécile de Chouroux qui récite une leçon et fait rater tous les effets ! » Antone s’effraie : « N’aura-t-il pas l’air de réciter sa leçon ? » Dubled a deviné ses craintes : « Ça ne va pas, lui dit-il, viens donc à la cuisine ; » et il l’entraîne vers le sous-sol par le large escalier de pierre.

La grosse sœur Archangel bougonne et les chasse : « Allez-vous en, vous savez bien que vous ne devez pas venir ici. »

 

– 316 –

Dubled tient bon : « Ma sœur, c’est Monsieur Berbiguet qui m’envoie. Le petit Ramon est un peu fatigué, il va jouer, vous n’auriez pas un peu de grog pour le remonter ?

– Il n’y en a plus, » répond sèchement la sœur.

Mais Dubled insiste. Tout en remettant sur le fourneau sa vaste marmite, la sœur a tourné un œil vers Antone.

C’est vrai qu’il est gentil dans son costume de jeune Imperator, avec son manteau agrafé à l’épaule, ses bras nus, ses jambes fines enrubannées. La bonne sœur oublie un peu ses casseroles et ses chaudières, elle s’excuse, elle regrette.

« Rien qu’un peu de grog, ma sœur, » supplie Antone, de sa voix câline et timorée.

Et cette canaille de Dubled insiste encore, plaide toujours.

La vieille sœur se sent prise aux entrailles quand même par cette grâce gamine que rajeunit le travesti. Elle le regarde en vraie grand-mère.

« Comment vous appelez-vous donc ?

– Antone Ramon.

– J’aurais dû le deviner ! comme vous ressemblez à votre papa ! » C’est sa manie de reconnaître dans les élèves actuels les enfants des élèves d’autrefois. Monsieur Ramon n’a jamais mis le pied dans les classes du collège, mais elle se le rappelle très bien. « C’est son père trait pour trait. Il était si gentil ! » Et toute attendrie elle lui offre bientôt une tasse de café brûlant, vivement moulu et échaudé par Bresson et Laurent. Antone les remercie et remonte avec Dubled, suivi des regards maternels de la bonne sœur.

 

– 317 –

« Hein ! j’ai été gentil, » fait remarquer Dubled, et il s’approche de l’enfant sous prétexte de remettre une agrafe. Antone se laisse faire, et le vertueux Burrhus lui murmure : « Tu sais que tu es gentil à croquer ? » Mais Antone le voit venir et se

hâte de regagner les coulisses… 3

 

Le rideau tombe sur la fin du Médecin malgré lui. Les applaudissements cessent. Et le théâtre est livré aux machinistes pour le changement de décors.

Les comiques redescendent au réfectoire avec des cris, des exclamations et des rires : « Ah mon vieux, s’écrie Grétat d’un air important, je ne savais pas un mot de mon rôle ; tu vois, ça a été tout de même ! Et Brizot qui se trompe et rentre dans mon dos, pendant que je dis : “Ah ! je te vois venir !” La salle se roulait. » Monsieur Huchois se roule un peu moins. Vieil entraîneur, il sent que, par suite de ces fautes, la pièce n’a pas eu le dixième du succès des autres fois.

À son tour, M. Berbiguet se démène, passe la revue de la troupe, donne les derniers conseils : « Approchez-vous de la rampe, et parlez dis-tinc-te-ment. » Les nouveaux acteurs remontent sur le plateau, se dissimulent derrière les portants. On frappe les trois coups, et aussitôt l’orchestre attaque une ouverture grave composée par l’abbé Thiébaut. « Allez. » Lentement le rideau se lève sur une scène à demi plongée dans l’obscurité. Agrippine attend immobile et muette, les yeux fixés sur la porte de Néron. L’orchestre interprète les mouvements tumultueux de son âme, tandis que le jour peu à peu grandit et fait sortir de l’ombre les colonnes de porphyre de l’atrium et les blanches statues des empereurs. Survient Albine, inquiète, et

 

3 Ce paragraphe est absent de l'édition 1919 reproduite ici. Il est rétabli dans les autres éditions. (Note du correcteur – ELG.)

 

– 318 – lorsque la dernière note de musique se meurt, la grave tragédie commence.

« Quoi ! tandis que Néron s’abandonne au sommeil… »

Antone désirerait voir l’auditoire : mais il a peur d’être aperçu ; bientôt l’immobilité lui pèse, il s’agite, il voudrait remuer, marcher, tromper son inquiétude. De la coulisse opposée le professeur impose le calme, arrête les bruits. La salle écoute avec cette froideur attentive qui semble d’abord ne pas comprendre et menace à chaque instant de se décourager. Agrippine-Varageon cependant a de la prestance, un organe sonore, et détaille bien le récit de sa disgrâce.

« Dubled attention ! » C’est le tour de Burrhus. Il entre un peu gauchement, sa voix de basse dissimule mal sa timidité.

Qu’adviendra-t-il d’Antone si Dubled a le trac ! Pourtant la scène s’anime, Agrippine s’irrite :

« Prétendez-vous longtemps me cacher l’empereur ? »

Sans souci des effets futurs, Varageon donne tout ce qu’il peut ; la salle s’ébranle. Enfin éclatent les premiers applaudissements ; les jeunes acteurs sentent un poids s’évanouir. Monsieur Berbiguet sourit et donne des ordres plus nets : « À la rampe, à la rampe. » Maintenant ses yeux cherchent Antone : « Préparez-vous. » Bientôt Burrhus se tourne vers le fond et s’écrie :

« Voici Britannicus, je lui cède ma place. »

Il faut bien que Britannicus paraisse. « Va donc, » lui crie Brizot, et Antone s’avance les yeux égarés, la démarche incertaine : « Approchez, crie Monsieur Berbiguet… encore… à la rampe. » Mais une terreur folle le prend. La rangée des becs

 

– 319 – de gaz l’éblouit. Le cadre lumineux de la scène forme comme l’ouverture d’un vaste tunnel enténébré, une brume bleue flotte au-delà de cette ligne de feu et dans cette brume il devine plutôt qu’il n’aperçoit une foule moutonnante, une multitude de fronts luisants qui lui semblent hostiles. Il n’ose regarder, il se demande avec angoisse s’il va pouvoir parler, se rappeler. Agrippine l’interpelle : « Prince, où courez-vous ? Que venez-vous chercher ? »

« Ce que je cherche ? Ah ! dieux ! » a-t-il répondu d’un ton tremblotant. Mais c’est la note exacte de la scène. Le voilà parti. Il entend la voix de M. Berbiguet : « Bien ! moins vite… » Et docile, il déclame les vers, étonné lui-même de se rappeler les indications tant de fois répétées.

Agrippine se retire, il est seul avec Narcisse : « À la rampe ! » Il s’approche, il ose enfin regarder devant lui. Aux premiers rangs, il distingue Monsieur le Curé de Bourg, Monsieur le Supérieur, et entre eux, un prélat au visage émacié, aux mains blanches, c’est Monseigneur Foritte, évêque « in partibus » de Lalice. Auprès d’eux, le colonel de Saint-Estèphe, la colonelle, le docteur Thanate, d’autres prêtres aux yeux réjouis. Tous le contemplent avec de bonnes figures souriantes ; il n’ose pourtant soutenir leur regard et plonge plus loin. Et tout de suite, il aperçoit trois têtes de femmes, trois chapeaux en perpétuel mouvement, des yeux qui l’aspirent : c’est maman, c’est tante Mimi, c’est tante Zaza. Parties par le train de quatre heures 59, elles sont arrivées juste à temps pour la représentation. Antone n’ose se tourner vers elles, il craint qu’elles ne cherchent à se faire reconnaître, ne le troublent et ne le rendent ridicule. Vivement il lève les paupières vers le fond, se repose dans cette obscurité de plus en plus opaque où sont pressés tous ses condisciples, où se trouve Morère, Georges Morère ! Quelles émotions le secouent à ce souvenir ! il module la douce plainte du jeune prince :

 

– 320 –

Que vois-je autour de moi, que des amis vendus,

Qui sont de tous mes pas les témoins assidus,

Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme,

Trafiquent avec lui des secrets de mon âme !…

Comme toi, dans mon cœur, il sait ce qui se passe.

Et la musique en est si suave, si harmonieuse, si pénétrante qu’on n’applaudit pas, mais que le silence se fait soudain plus profond, plus attentif, plus ému : le charme de Racine opère.

Le premier acte est achevé, les applaudissements bondissent, le rideau tombe. Dubled, Chamouin, Varageon se précipitent vers Antone : « Tu y es ! c’est tout à fait cela. » Monsieur Berbiguet passe : « Très bien ! très bien ! » Il fait venir de la cuisine un broc d’eau chaude et renouvelle ses observations, tout en débouchant une bouteille de rhum pour préparer de nouvelles rations de grog.

Maintenant le trac s’est dissipé. Antone Ramon est sûr de lui. Au second acte, la salle est plus vibrante. Junie, c’est-à-dire Révillou, enlève tous les suffrages, et rien n’est charmant et terrible à la fois, comme la scène des deux fiancés, de Britannicus plein d’espoir, et de Junie terrifiée tandis qu’on voit s’agiter la tapisserie derrière laquelle Néron les épie. Antone s’est piqué au jeu, il veut attirer les regards, enlever les applaudissements. Enfin le voici à l’acte troisième. Il se plaint à son confident, au traître Narcisse, quand soudain survient Junie. On a un peu écourté cette scène d’amour, sa scène, mais il lui en reste assez pour faire valoir sa voix chaude et généreuse, sa grâce vraiment impériale, la souplesse de son jeune corps et la tendresse de sa voix ardente. Il se jette aux pieds de Junie et Néron apparaît. Alors commence le duel des deux frères, alors se déchaîne la colère du monstre tout puissant, devant la révolte fière et ironique de l’adolescent, ses ripostes cinglantes, ses gestes provocateurs, toute l’effervescence imprudente de son cœur blessé qui ne veut plus se contenir ; puis c’est la brutale

 

– 321 – frénésie du despote, l’appel aux gardes, l’arrestation de Britannicus, les reproches à Burrhus et la menace à Agrippine. Ah ! cette fois Antone a bien conquis la salle : elle applaudit, elle se lève, le vieux colonel ému de son courage crie « Bravo » ; sa maman et ses tantes pleurent en riant, le fond de la salle éclate avec fracas, et le rideau tombé, les échos un peu assourdis continuent longtemps, longtemps.

« La partie est gagnée, » s’écrie Monsieur Berbiguet dans l’enivrement de la victoire, et Grétat lui-même, l’égoïste Grétat, vient trouver Chamouin et Ramon : « Vrai, vous étiez merveilleux tous les deux. » C’est la gloire, c’est la joie ; Antone a les yeux brillants, les ailes fines de son nez se dilatent, ses joues rougissent de bonheur, il boit les louanges de tous les pores de son être : encore, encore, vous ne lui en donnerez pas assez. Il les reçoit de tous ; de Dubled qu’il aurait souffleté tout à l’heure, de Laurent qui n’a rien compris, mais qui a regardé par un trou de la toile de fond, de la bonne sœur Archangel qui, elle, n’a rien vu et est remontée de sa cuisine pour remporter son broc. Antone absorbe tout ; cette cour, ces adulations lui semblent dues. Le colonel viendrait le féliciter, Monseigneur Foritte entrerait qu’il n’en serait nullement étonné. Il est tombé dans ce hideux cabotinage dont la vue chez les autres nous inspire un si profond dégoût ! Déjà il possède tous les secrets de raviver l’éloge, et il en use !

« Alors, je n’étais pas ridicule ? Vraiment, ça n’a pas été trop mal ? »

Et il se baigne dans les compliments emphatiques ; il se fait redire et répéter à satiété : « Non, le mieux, c’est quand tu disais… »

Il ne peut se douter que ce qui a ému le colonel, l’évêque, ses tantes, toutes les mères, tous les hommes et même inconsciemment ses camarades, c’est le timbre de sa voix, la

 

– 322 – beauté de sa jeune tête au profil antique, les lignes fières et souples de son corps vibrant d’adolescent ; et que cette voix, cette beauté, ont fait accepter les gaucheries et les inexpériences de son jeu.

Mais voici l’épreuve. Pendant tout le quatrième acte il ne paraît pas.

Maintenant qu’on s’occupe des autres, qu’on applaudit les autres, il sent une détresse infinie, la souffrance aiguë de l’abandon soudain, de l’isolement. Il rentre dans les coulisses, il suit ses condisciples ; un peu plus, il se montrerait négligemment, pour rien, pour se faire voir, pour rappeler l’attention. Toutes les fois qu’on répète le nom de Britannicus il éprouve un soulagement : on complote de le tuer, Burrhus cherche à le défendre, Narcisse pousse à l’empoisonner. S’il n’est plus en scène, on parle de lui, toujours de lui, rien que de lui : c’est un peu de baume sur sa blessure, c’est ce qui l’empêche de s’aigrir contre Dubled et les autres acteurs.

Et soudain, dans les coulisses, il entend derrière lui une voix le féliciter timidement. Il tressaille. C’est Miagrin, Miagrin qui s’est échappé de la salle. Il l’écoute, il accepte ses félicitations, il le suit et revient avec lui au réfectoire. Là, l’onctueux paysan renouvelle tous ses compliments, lui apporte l’écho de la salle, l’admiration de ses condisciples : « Tu as eu des attitudes superbes, des regards surtout ! Tu es bien supérieur à Néron. Émeril, qui ne t’aime pas beaucoup applaudissait à tout rompre. Et moi, je n’étais pas en reste avec lui. » Antone sourit, Antone l’écoute ; il oublie son antipathie, il oublie sa promesse à Morère, il oublie Morère, tellement il est enivré. La voix du sacriste se fait plus humble, plus mélancolique, plus implorante et glisse vers le rappel des souvenirs, vers une catastrophe, peut-être. Les applaudissements annoncent brusquement la chute du rideau et rompent ce dangereux tête-à-tête.

 

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Enfin, c’est le dernier acte. Antone reparaît dans une scène douce, de confiance légère et d’amour chevaleresque. Mais pourquoi M. Berbiguet a-t-il supprimé deux vers ici, quatre vers là ? Pourquoi Racine n’a-t-il pas montré le fatal banquet ? Dubled a raison contre M. Berbiguet, ç’eût été bien mieux. Quel effet n’aurait pas produit Ramon-Britannicus en tombant tout à coup, pâle, inanimé, après avoir bu le poison ! Tout le monde aurait pleuré ! Si seulement on le rapportait mort sur la scène. Quel dommage qu’il n’y ait pas pensé plus tôt ! Cela aurait fait un très beau tableau final, sans qu’on fût obligé de toucher au texte de Racine que M. Berbiguet déclare sacré…

La tragédie est terminée. On baisse le rideau, puis tous les acteurs se pressent sur la scène. Britannicus et Junie en occupent le milieu. On applaudit encore. Monseigneur se lève et remercie les artistes, puis son éloge va aux maîtres dévoués, à cette maison qui sait, tout en développant les jeunes intelligences, en les ouvrant aux beautés de nos grands génies, former les cœurs et les volontés. Antone sourit à tous les éloges et il espère qu’en finissant le prélat va revenir à lui. Mais non, c’est sur la patrie et l’Église que s’achève cette allocution. Les rangs se défont ; les parents s’approchent. Antone est déjà dans les bras de sa mère, et de ses tantes. Le colonel de Saint-Estèphe et sa femme le félicitent ; les autres mères regardent jalousement Madame Ramon et son fils. Et l’évêque, avant de sortir, leur donne sa bénédiction.

Quel triomphe maternel, triplement maternel, car on ne pourrait deviner quelle est la mère parmi ces trois femmes, jeunes, élégantes, et dont la joie fait rayonner la beauté.

Soudain, comme elles vont le quitter, les éclats vainqueurs des cuivres retentissent dans la cour.

« Tu viens, Ramon, dit Émeril en passant.

 

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– Où cela ?

– Sous les quinconces : au feu d’artifice. »

La fanfare, en effet, s’est rassemblée et entraîne tout le monde : acteurs, spectateurs, enfants et parents, à travers les galeries et les cours jusqu’aux grands arbres du parc qu’éclairent des feux de Bengale.

« Antone, dit M. Berbiguet, allez vite, et prenez un flambeau.

– Couvre-toi bien, lui crie la maman.

– Ah ! je n’ai pas froid. »

Il s’échappe tant il a peur qu’une des tantes lui mette un manteau sur son beau costume.

En cercle sous les arbres, la fanfare attaque la troisième marche aux flambeaux de Meyerbeer, tandis que les feux rouges succèdent aux feux verts. C’est un spectacle inattendu et défiant toutes les fantaisies néroniennes. Agrippine, une joue plissée, l’autre gonflée, claironne dans un petit bugle et se penche sur Géronte pour suivre sa partie, Narcisse s’épuise dans une contrebasse, Burrhus et Sganarelle, côte à côte, poussent avec ensemble la coulisse de leur trombone. Près d’eux Junie, Martin, Lucas, Britannicus les éclairent avec des ballons oranges. Et au milieu, la haute silhouette fantomatique de l’abbé Thiébaut se baisse, se relève, se démène, surveille les éclats des trombones, marque la mesure aux altos, appelle vigoureusement les barytons et les basses, et modère les « ra » et les « fla » de Néron, premier tambour.

 

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