Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 17 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XVII: Suite au Droit des Mères sur la Correspondance de Leurs Fils

CHAPITRE XVII

 

SUITE AU DROIT DES MÈRES SUR LA

CORRESPONDANCE DE LEURS FILS

 

Madame Morère déjeunait avec ses quatre enfants dans la petite salle à manger de Meximieux, lorsqu’on sonna. Bridgette se précipita et revint bientôt avec un paquet de lettres et de journaux.

« Voilà le courrier, dit-elle, est-ce qu’il y a une lettre de papa ?… »

Madame Morère chercha aussitôt.

« Non, dit-elle, pas de nouvelles ce matin.

– Ah ! c’est assommant ! » s’écria Bridgette.

Au grand étonnement de ses sœurs, Bridgette ne fut pas tancée sévèrement pour cette irrespectueuse exclamation. Depuis un instant Madame Morère regardait une enveloppe gris perle d’un élégant format qui contrastait avec les pauvres lettres des neveux et nièces adressant leurs vœux du nouvel an. Elle la décacheta sans hésitation et se mit à la parcourir en silence.

Georges, la figure subitement empourprée, interrompit son déjeuner et d’un regard d’angoisse examina cette mince feuille entre les doigts tremblants de sa mère. Lorsqu’elle eut terminé sa lecture :

 

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« Vous avez fini de déjeuner ? dit-elle à ses filles.

– Oui, maman.

– Eh bien, allez faire vos chambres tout de suite.

– Oui, maman. »

Toutes trois sortirent de la salle à manger, en jetant un coup d’œil à Georges. Toutes trois comprenaient que c’était à cause de lui qu’on les renvoyait si vite à l’ouvrage.

« Georges, demanda Madame Morère, qu’est-ce que c’est que cette lettre de Tonio ? »

Le fils se leva et vint à sa mère.

« C’est d’Antone Ramon dont je t’ai parlé. Il me souhaite la bonne année probablement. »

Et Georges se mit à lire rapidement à côté de sa mère, tandis qu’elle recommençait la première page.

« Il dit qu’il te répond, reprit Madame Morère. Tu lui as donc écrit le premier ?

– Oui, maman.

– Tu ne m’as jamais parlé de cette lettre ? »

Georges fait un geste évasif qui peut signifier : « S’il faut maintenant te rendre compte de tout ce que j’écris ! »

« Et tu crois que c’est un bon élève, une bonne fréquentation pour toi ?

 

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– Il est devenu bien meilleur, – tu vois qu’il le dit lui-même dans sa lettre, – depuis qu’il est mon ami.

– Et toi es-tu meilleur depuis que tu es le sien ? »

Georges allait répondre : « Oui. » Mais sous les yeux pénétrants de sa mère il se rappela, avec une précision accablante, ses colères, ses mépris, son trouble intime. Nature franche, il résista d’instinct au mensonge, garda le silence, puis interrogea avec crainte :

« Trouves-tu que je sois moins bon ?

– Oui.

– En quoi ?

– Georges, avant, tu étais plus ouvert, plus affectueux, plus serviable, rappelle-toi. Depuis quatre jours combien de fois as-tu malmené cette pauvre Bridgette, et Marie-Thérèse elle-même à qui tu faisais jadis ses brouillons de lettre.

– Il faut bien cependant qu’elle apprenne à faire ses lettres seule !

– À table, tu ne dis presque rien : tu t’exaspères pour la plus futile contrariété. Non, tu n’es plus notre bon Georges d’autrefois.

– Tu exagères, maman, toi-même tu nous fais une mine sévère…

– Je n’exagère pas et je ne suis pas la seule à m’en apercevoir. À Saint-François…

 

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– Si tu veux t’appuyer sur l’opinion des élèves… d’une cabale infecte… à cause du prix d’honneur !

– Non, je ne m’appuie pas sur tes condisciples, mais sur tes professeurs. Tiens, lis le bulletin trimestriel ; je l’ai depuis trois jours, mais je ne voulais t’en parler qu’au départ. »

Madame Morère tira de sa poche un feuillet froissé et Georges put lire : « Observation : Si le travail de Georges est satisfaisant, sa conduite, sans donner lieu encore à de graves reproches, nous inspire des inquiétudes. Nous craignons que son second trimestre ne soit encore moins bon que son premier, s’il continue de subir certaines influences de camarade qui ne peuvent lui faire aucun bien. »

Georges fronça les sourcils. Ainsi son professeur et le Supérieur répétaient ce qu’avait dit l’abbé Levrou, au rapport de Miagrin, ce que Miagrin affirmait pour son compte, ce qu’Antone insinuait, tendrement cruel : « Il était un naïf qui se laissait dominer sans s’en apercevoir. » Georges, ergoteur, répliqua :

« Elle ne signifie rien, cette observation. Le second trimestre n’est pas commencé ! qu’en peuvent-ils savoir ? De plus, c’est faux : Ramon est plus jeune que moi, c’est un nouveau ; il s’ennuyait, il rêvait, il était un peu paresseux ; c’est moi qui l’ai rendu actif, travailleur, ils ne peuvent dire le contraire. Par conséquent, c’est moi qui ai une bonne influence sur lui et non lui une mauvaise sur moi ! »

Madame Morère secouait tristement la tête.

« Maman, maman, pourquoi ne me crois-tu pas ?

– Tes dernières lettres à nous étaient bien froides, et lui… que lui as-tu écrit pour qu’il t’envoie une réponse aussi ?… »

 

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Elle cherchait une expression juste.

« Maman ! maman ! s’écria Georges en embrassant sa mère, comment peux-tu avoir de pareilles pensées ?

– Je ne peux pas ne pas les avoir, Georges ; où va-t-il chercher des mots pareils ? où a-t-il appris cette manière ? non, vois-tu, je ne suis qu’une pauvre femme, je ne comprends pas grand’chose à ces histoires de garçons, mais une lettre comme celle-là est trop troublante ; si ton père était ici, je suis sûre que tu rougirais de la voir en ses mains. Tu es peut-être plus âgé que ton ami, mais certainement il est moins jeune de caractère et d’expérience que toi. Il faut que j’en aie le cœur net, conclut-elle en se levant.

– Où vas-tu ? demanda Georges à sa mère qui se recoiffait.

– Chez M. le Curé.

– Lui montrer ma lettre ? »

Ceci lui échappa dans un tel cri d’angoisse que Madame Morère, qui s’ajustait devant la glace, se retourna du coup. Georges était indigné, de cette indignation de la pudeur déchirée. Ses sentiments les plus intimes, on voulait les étaler, les manier, les peser, les discuter. La mère sentit que sa démarche était grave.

« Je t’en supplie, reprit Georges, dans le silence étonné de sa mère, ne la lui montre pas, je ne l’ai même pas vue.

– Mais tu l’as lue avec moi.

 

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– Explique ce que tu voudras à Monsieur le Curé, mais ne lui montre pas ma lettre, je t’en prie, je t’en supplie, tu n’en as pas le droit.

– J’aurai toujours le droit, repartit Madame Morère avec force, de me renseigner sur la conduite de mes enfants et sur la valeur de leurs camarades. »

Elle ouvrit la porte de la salle à manger et se disposa à prendre son manteau dans le vestibule. Alors Georges dans un accès de rage lui cria :

« Si tu donnes ma lettre à Monsieur le Curé, je ne veux plus jamais le voir. » Pourquoi ? Que voulait-il dire ? Était-ce la honte de rencontrer les yeux qui connaissent votre secret ? Était-ce irritation contre les manières indiscrètes de sa mère ? Déjà l’année de sa première communion, comme il lui écrivait des lettres très pieuses, sa mère émue et transportée de joie les avait montrées à ses amies. En l’apprenant, Georges avait envoyé une protestation colère, et avait gardé le silence pendant quinze jours. Était-ce révolte contre la prétention de ses parents à pénétrer dans ses sentiments intimes et à les soumettre à l’autorité ecclésiastique ? Madame Morère fut un peu intimidée.

« Je vais demander un conseil, répondit-elle, c’est tout naturel ; Monsieur le Curé est la bonté même, je ne vois pas ce qui peut te troubler.

– Je ne veux pas qu’on montre mes lettres.

– Soit, je ne la montrerai pas, mais rien ne m’empêchera de lui en parler.

– Alors donne-la-moi.

– Tu n’as pas confiance dans ma parole ? »

 

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Georges honteux balbutia : « Je l’ai mal lue, je voudrais la relire.

– Nous verrons à mon retour.

– Ah ! je suis sûr qu’il va bavarder là-dessus avec tous les curés du voisinage.

– Dis donc, pour qui le prends-tu ?

– Demande-lui sa parole de n’en parler à personne.

– À Monsieur le Curé ?

– Si jamais cette affaire revient à Saint-François toute déformée par les commentaires, tu ne peux savoir quel tort ça me fera.

– Je verrai, répondit Madame Morère ébranlée et craignant en effet de compromettre son enfant.

– Tu me le promets ?

– Si tu veux. D’ailleurs tu es ridicule, il sera le premier à comprendre que la discrétion s’impose. »

Madame Morère sortit, tandis que Georges remontait à sa chambre.

« Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda Bridgette dans l’escalier.

– Tu m’ennuies, » lui répondit brusquement Georges, et, fermant la porte derrière lui, il alluma du feu dans sa cheminée, puis se mit à ranger fiévreusement les tiroirs de ses meubles.

 

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