Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 44 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre VI: Les Roseaux du Lac de Sylans

CHAPITRE VI

 

LES ROSEAUX DU LAC DE SYLANS

 

Sur le conseil de M. Pujol l’abbé Perrotot est resté à Charix pour rapatrier les trois retardataires. Il les emmène hors de la gare en les accablant de ses réprimandes.

« Eh ! bien, c’est du joli ! Vous vous conduisez bien, mes enfants. Georges Morère ! un des premiers de la classe ! Vous n’avez pas voulu m’écouter, Antone, je vous l’avais bien dit que ça finirait mal ! Mais vous vous croyez plus savant que tout le monde. » Et sa mercuriale se développe, indéfinie.

« Ah ! Monsieur, il faut être indulgent, dit Rousselot, qui se sent hors de cause.

– Indulgent ! c’est une affaire très grave, il n’y a que Monsieur le Supérieur qui puisse décider. » Et il accumule les rappels du règlement, les exemples d’élèves qui ont été renvoyés « pour la dix-millionième partie de ce que vous avez fait. »

Georges Morère ne cherche même pas à se disculper : il entrevoit, au retour, la figure froide et sévère du Supérieur. Il sent combien c’est grave, pour lui qui a été dûment averti. Il ne regarde pas même Antone qui, essoufflé, debout près de lui, essaie de reprendre haleine et s’essuie la figure avec un minuscule mouchoir tout trempé de sueur.

Monsieur Perrotot s’est arrêté. Il n’y a pas de train avant 8 heures 22 et ils n’arriveront à Bourg qu’après dix heures. Ils

 

– 343 – sont sur la route qui ramène à Nantua, et longe les alluvions marécageuses où viennent se perdre deux ruisseaux aux eaux claires. Il est cinq heures et demie ; le soleil baisse, brusquement la brise descend de la montagne et passe invisible à travers les roseaux dont les quenouilles s’entrechoquent avec un bruit sec.

Au loin le lac se plisse comme si un invisible filet traînait ses mille mailles à sa surface, il prend les teintes du plomb qui refroidit, tandis que sur le soleil passe lentement un nuage perdu. Dans l’air limpide, le nuage poursuit au-delà du soleil sa course nonchalante et son ombre qui ternissait le lac s’enfuit rapide à l’autre bout vers les Glacières. Ce n’est rien qu’un coup de brise et un assombrissement momentané. Antone a frissonné, mais Monsieur Perrotot ne l’a même pas vu ; il s’était arrêté, il reprend sa marche, et continue de gourmander Georges Morère.

Rousselot intercède. Ses camarades sont essoufflés. Est-ce qu’on ne pourrait pas se reposer un peu ? Précisément ils arrivent à l’hôtel des Moulins ; un escalier conduit à un balcon tout ombragé de vigne vierge dominant la route. L’hôtel est très propre. L’abbé consent ; ils montent au balcon où on leur sert quelques sirops.

Vers six heures et demie, ils se lèvent pour se remettre en route. Antone s’était éloigné. Quelques instants après, le garçon de l’hôtel accourt et prévient l’abbé que « le petit Monsieur » est malade. Georges inquiet se précipite et ramène Antone pâle, défait, claquant des dents. L’hôtesse offre aimablement une chambre où il pourra se coucher jusqu’au départ. Rousselot, pendant qu’on le conduit, raconte à l’abbé ahuri la course folle qu’ils ont faite depuis le chemin des Neyrolles. Il est interrompu par la patronne : « L’enfant a refusé sa tasse de thé, mais il demande à dormir tout habillé sur son lit. » C’est au mieux.

 

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Le professeur et les deux élèves restent sur le balcon attendant le dîner. De quart d’heure en quart d’heure on s’informe de l’état d’Antone. Il dort : bon signe. Le soleil a disparu, mais le jour ne veut pas le suivre, et s’attarde longuement. « Une course pareille, murmure l’abbé, c’est une course à la mort ! » Georges troublé, le cœur lourd de remords, contemple en silence le lac lointain et tranquille.

Dans le crépuscule un vent plus frais et plus fort s’est élevé de nouveau. Il couche et froisse les hautes herbes qui semblent courbées par le passage subit d’un être invisible, d’un être qui achève de briser les roseaux à demi rompus et fuit mystérieusement à l’Ouest vers Nantua, vers Bourg. Une légère brume monte du lac. Dans le ciel clair, une à une les étoiles apparaissent. Les flancs des montagnes s’assombrissent ; dans la nuit uniforme les teintes des arbres s’éteignent : sapins d’abord, puis mélèzes, charmes verts, épiceas et bouleaux argentés. Des écharpes serpentent à mi-côte comme les robes traînantes des fées dans les légendes. Georges se sent encore plus triste. À l’heure du départ, Antone s’est levé harassé, fiévreux ; il se plaint toujours d’un point de côté. Arrivé à la gare, Georges l’enveloppe dans une couverture prêtée par la patronne de l’hôtel et le couche aussitôt sur la banquette du compartiment. Le voyage dure trois longues et mornes heures. Antone ferme les yeux de fatigue, mais il ne dort pas.

Bourg ! Dans le tumulte de la gare et les lumières aveuglantes, Georges et Rousselot descendent l’enfant qui souffre d’une courbature et d’une migraine atroce. On le hisse dans l’omnibus qui les ramène rapidement au collège. Puis par le grand escalier du Supérieur, éclairés par l’abbé Perrotot, ses deux camarades avec Bresson le transportent à l’infirmerie. Enfin le voici dans la salle bien cirée, couché non loin de la fenêtre, dans l’un de ces lits si blancs, si doux.

 

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« Tu as de la chance, dit Rousselot, on va te dorloter. » Bresson reborde sa couverture, la sœur Suzanne, levée en hâte, prépare sur le gaz une boisson chaude.

« Bonsoir, Antone, dit Georges en serrant sa main brûlante, repose-toi bien.

– Bonsoir, Georges, » murmure Antone, répondant par une longue pression des doigts à sa poignée de main.

Tandis qu’il rentre au dortoir avec Rousselot, Georges lui demande : « Crois-tu qu’il ait attrapé quelque chose de grave ?

– Bah ! une courbature, une migraine ! c’est de la fatigue, riposte l’athlète des troisièmes, un bon somme et demain, il sera plus gaillard qu’avant. »

 

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