Antone Ramon
Chapitre IV: Coups de Foudre
CHAPITRE IV
COUPS DE FOUDRE
Brusquement sonna la cloche, maniée par une main inhabile. Il n’était que six heures et demie. Pourquoi abréger l’étude d’une demi-heure ? Les troisièmes se regardèrent stupéfaits : quelques-uns murmurèrent presque à haute voix : « Ça y est, c’est pour Lurel ! » Sous l’influence de cette idée, Feydart ouvrit le pupitre de l’absent. Il était complètement vide. Immédiatement ce fut une rumeur dans toute l’étude, tandis que le surveillant frappait sur son bureau pour obtenir le silence et faire dire la prière.
Le Préfet de division survint et achemina les deux longues files d’élèves non vers la chapelle pour le salut, mais vers la salle de Lecture spirituelle. Tout le collège, élèves et professeurs, y fut bientôt réuni, sauf M. Pujol. On se leva : le Supérieur entrait, la tête droite, le front sévère, les paupières abaissées, comme s’il refusait de voir un seul enfant. Dès qu’il se fut installé derrière le tapis vert de sa table, les divisions s’assirent, la houle des têtes s’immobilisa et, dans le silence d’attente, dans l’atmosphère glaciale de cette longue salle, il commença d’une voix basse, lente, mais très perceptible :
« Mes chers enfants, un de vos condisciples a osé introduire dans cette maison un mauvais livre, un livre d’ignominie… il n’est plus ici. »
Le silence devint lugubre comme un arrêt du cœur.
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« À une heure et demie, nous découvrions cette ordure ; à deux heures et demie, Gaston Lurel reconnaissait, mais trop tard, sa faute ; à quatre heures, il partait ; à l’heure où je vous parle, il est rendu à sa famille. »
Un élève fit entendre un « Oh ! » de stupeur. Le Supérieur maintenant tonnait :
« Ah ! mes enfants, dans une maison chrétienne comme la nôtre, jamais nous n’accepterons des esprits contaminés, des cœurs gâtés. Avant tout, nous tenons à la pureté de vos mœurs : vos professeurs, vos maîtres, moi-même, nous veillons, avec tout le soin dont nous sommes capables, à ce que rien ne puisse être un obstacle à la vertu. Mais si, malgré notre sévérité pour l’admission des nouveaux, malgré notre vigilance continuelle, nous reconnaissons que l’un d’entre vous n’est pas digne de rester, nous n’hésiterons jamais. Quelles que soient ses qualités, ses mérites, je dirai plus, les mérites, les services de sa famille, cet élève, nous le renverrons immédiatement. Mgr Dupanloup, ce grand éducateur, fit renvoyer d’un collège soixante-neuf enfants. Soixante-neuf enfants ! Si terrible que fut cette exécution, il s’en applaudit. Eh ! bien, c’est une conduite que nous comprenons, car nous sommes prêts à l’imiter. Si le malheur voulait que nous trouvions parmi vous dix, vingt, quarante élèves dangereux, nous retrancherions, sans délai, sans remords, je ne dis pas sans larmes, ces dix, ces vingt, ces quarante élèves… »
Les terribles phrases tombaient sur Antone comme un marteau sur un misérable fer amolli par le feu. Il était écrasé, anéanti. Le Supérieur n’allait-il pas le nommer, l’appeler, le flétrir devant tout le collège et le renvoyer à son tour ? Car quel était ce mystère ? Comment avait-on pu retrouver son livre et renvoyer Lurel ? Il n’osait relever le front ; à quelques bancs de lui, Monnot accablé ne cherchait même pas à cacher sa consternation. Impitoyable, la voix poursuivait ses victimes :
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« Sait-on le mal que peut faire une imagination pervertie ? Et qu’attendre d’un cœur dépravé ? Qu’espérer d’un esprit obsédé par le vice ? Quelle application, quels efforts, quelles études ? »
Puis le justicier insistait sur ces signes révélateurs, sur ces indices qui trompent, hélas ! si rarement : dégoût, ennui, persiflage, paresse, mauvais esprit. Antone se sentait défaillir.
Mais ce n’était pas encore la fin. Avec l’accent de l’étonnement, le Supérieur, maintenant, donnait les détails les plus précis :
« Vous l’avez vu, cet enfant, vous avez pu remarquer son caractère altier, facilement contempteur de la règle et de ses maîtres ; vous avez peut-être admiré cette indépendance, cette allure de jeune homme qui a pris son parti de tout, qui se moque des conséquences, pourvu qu’il agisse à sa guise. Que ne l’avez-vous vu tout à l’heure, lui si fier, si indomptable, se jeter à nos genoux ! Avec des cris, avec des larmes, qui nous émouvaient profondément et le relevaient à nos yeux, car elles nous prouvent qu’il y a encore en lui quelque sentiment de l’honneur, il nous suppliait de le garder, de ne pas faire cette peine à sa mère, de ne pas infliger cette honte à sa famille. Trop tard ! Nous n’avons pas le droit d’écouter notre compassion en de pareilles circonstances. Nous devons songer à vous, à vous tous. Il reconnaissait sa folie, il se repentait, il avouait plus que nous ne demandions. Trop tard ! Il fallait faire ces réflexions, prévoir ces conséquences, au moment où vous introduisiez cette œuvre de honte, dont le nom même ne souillera pas mes lèvres. »
Une quinte de toux secoua le justicier. Quand la voix lui revint, il reprit sur un ton plus bas, avec la gravité solennelle des
– 172 – premières paroles, mais sans cet accent de colère contenue qui avait terrorisé Antone :
« Mes chers enfants, nous entrons demain dans une semaine belle entre toutes : mercredi prochain, ce sera la fête de notre patron, saint François de Sales, et dimanche, la Purification de la Très Sainte Vierge. Comment ces deux fêtes ne vous donneraient-elles pas l’occasion de réfléchir, de retremper votre volonté, de purifier vos cœurs et de vous relever pour parcourir joyeusement et généreusement votre route. Oui, gardez-vous de ces romans infâmes, qui déshonorent notre langue et notre pays. Il y a dans notre littérature assez d’œuvres nobles et élevées : “Sursum corda”, En haut les cœurs ! Et méditez cette parole que par trois fois Dieu répéta à Josué, au jour de l’entrée dans la Terre promise : “Confortare et esto robustus”, Fortifie-toi et sois robuste ! Comment le pourrez-vous dans le monde, si vous n’en êtes pas capables ici ? »
Cette fois, c’était fini : le Supérieur se leva et tout le collège se rendit à la chapelle, puis au réfectoire. Là, Monnot et Beurard recouvrèrent un peu de sang-froid et essayèrent de deviner l’énigme. « Comment Lurel avait-il pu se faire prendre ? » On citait de lui des traits invraisemblables. On rappelait comment il avait joué Ribouldœil, comment il avait dissimulé un roman dans un bureau de surveillant dont il avait volé la clef. Monnot lui-même ne soupçonnait pas qu’il pût y avoir un rapport entre le livre surpris et celui d’Antone ; il lui répétait :
« Dis donc, c’est maintenant qu’il faut te méfier ! Fais disparaître son bouquin dans les cabinets. »
Le lendemain matin, Bresson, le domestique, entra dans la classe de troisième et parla quelques instants à l’oreille de M. Pujol.
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« Paul Monnot, dit le professeur, Monsieur le Supérieur vous demande. »
Ce simple appel tomba dans le silence subit des élèves et raviva toutes les terreurs de la veille. Monnot se leva et dit à mi-voix :
« Je suis flambé. »
L’entrevue fut brève.
« Mon enfant, lui dit le chanoine, comment avez-vous pu lire ce livre abominable ? »
Et il lui montrait sur sa table le roman de Tibulle Mendoza.
« Monsieur le Supérieur, je vous jure que je ne l’ai jamais lu.
– Paul Monnot, votre condisciple Gaston Lurel a fait là-dessus des aveux complets. N’essayez pas de nier. Comment avez-vous pu lire ce roman ? Est-ce que le titre seul ne devait pas vous avertir : Premier Amour !
– Monsieur le Supérieur, je croyais qu’il s’agissait de l’amour d’une mère. »
Effrontément, Monnot lançait cette explication à la figure du Chanoine. Il avait cru, disait-il, qu’il s’agissait de l’amour d’un fils pour sa mère. N’est-ce pas le premier amour ? Si habitué que fût le digne prêtre aux invraisemblables excuses des mauvais élèves, il resta ahuri ; le plan de son interrogatoire en fut brusquement dérangé.
« Votre obstination, mon enfant, ne fait qu’aggraver votre situation. Tâchez d’être de bonne foi, et, croyez-moi, répondez
– 174 – avec sincérité. N’êtes-vous pas entré en étude, hier, pendant la récréation de midi ?
– Non, Monsieur le Supérieur, ça je peux vous le jurer ! s’exclama de nouveau le compagnon de Lurel, qui cette fois disait la vérité.
– Vous n’avez pas enlevé ce roman du bureau d’un de vos camarades pour le remettre dans celui de Gaston Lurel ?
– C’est une pure calomnie, Monsieur le Supérieur, c’est Lurel qui prétend cela ; c’est un menteur.
– Écoutez-moi bien et faites attention à votre réponse. N’avez-vous jamais eu de conversation avec lui sur le prêt de ce roman à un autre condisciple ? »
Paul Monnot vit une allusion à la scène du réfectoire et entra dans une violente fureur. Gaston Lurel l’avait accusé pour s’excuser lui-même, mais il protestait de toutes ses forces. Non, jamais, Lurel ne lui avait parlé de prêter ses bouquins à d’autres, et jamais lui, Monnot, ne s’était mêlé des histoires de Lurel avec d’autres camarades. Il s’enfonçait dans ce mensonge avec la certitude de gagner son juge, de séparer sa cause de celle du disparu. Le Chanoine l’arrêta du geste :
« Je vous crois, dit-il. Paul Monnot, vous êtes renvoyé. »
La figure du menteur se figea dans la plus subite stupéfaction.
« Monsieur l’abbé Russec, reprit le Supérieur, disait vous avoir entendu protester contre une tentative de Gaston Lurel sur un de vos condisciples, et il avait parlé en votre faveur. Gaston Lurel lui-même en vous accusant d’avoir enlevé ce roman du bureau d’Antone Ramon pour le remettre dans le
– 175 – sien, nous faisait croire à une intervention généreuse de votre part pour éviter cette souillure à votre jeune camarade, et vous osez vous en défendre, malheureux, comme d’une mauvaise action ? »
Monnot demeurait abasourdi. Le Supérieur sonna, et bientôt le complice de Lurel était conduit à la chambre des réflexions.
C’était une cellule écartée où l’on gardait les élèves remerciés jusqu’au moment de les rendre à leurs parents.
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