Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 42 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre IV: Rien Ne Se Perd

CHAPITRE IV

 

RIEN NE SE PERD

 

Au coup de cloche du matin, Antone s’est réveillé très fatigué et, comme il est naturel, après les grandes exaltations, découragé, plein d’amertume. Ainsi c’est fini : il faut se remettre au travail, aux versions, aux thèmes, aux problèmes. Il revient sur son triomphe, comme on écarte des cendres pour retrouver quelque étincelle. Il se rappelle qu’il n’a pas vu Georges Morère. Dans cette fête, à aucun moment son ami ne lui a serré la main, ne l’a félicité ; Émeril est venu, Cézenne est venu, Miagrin même est venu : mais lui, pourquoi s’est-il abstenu ? Pourquoi ? Enfin, il a honte de lui-même à la pensée qu’il s’est laissé approcher par Miagrin, qu’il a écouté Miagrin, qu’il n’a pas tenu sa promesse. Il espère revoir son ami à la récréation de midi, car le matin il se complaît dans le babil général, où déjà pourtant des appréciations le blessent ; les uns lui préfèrent Junie, ou Narcisse, d’autres trouvent cette tragédie assommante et exaltent « le Médecin malgré lui » : un homme qui boit, qui est battu et qui dit du mauvais latin, c’est plus qu’il n’en faut pour leur faire affirmer la supériorité de Molière sur Racine.

Georges grondé gentiment l’assure qu’il l’a applaudi et qu’il est toujours le même. « Mais quoi ? l’amitié n’est-elle pas une confiance absolue de deux amis dans leurs sentiments mutuels ? » Il a raison, mais Antone est un peu froissé de son peu d’empressement. Georges voudrait bien lui dire qu’il y a quelque chose de plus important dans la vie que les succès de théâtre, mais il a le bon sens de comprendre que ce n’est pas le jour.

 

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Trois fois dans la journée, Miagrin a tenté de l’aborder en souriant, pour reprendre la conversation des coulisses, mais trois fois Antone l’a laissé brusquement pour retrouver Georges Morère. « C’est étonnant, remarque Cézenne, qu’on ferme les yeux sur eux. Ah ! si c’était moi ! » « N’aie pas peur, a répondu Miagrin, il faudra bien qu’on les ouvre. » Et il ajoute de vagues menaces. Si la jalousie fielleuse n’était pas une passion, elle saurait attendre, mais il arrive un moment où le poids est trop lourd, l’attente insupportable. Un adolescent de quinze ans peut avoir le caractère et les instincts d’Iago ou de Tartuffe, il n’en possède pas encore la patience scélérate, ni la fourbe dextérité. Miagrin est à bout de rage.

 

La promenade de classe devait avoir lieu le 18 juin. Les grandes fêtes étaient passées et les troisièmes aspiraient ardemment à ce jour de liberté. Quatre jours avant, un nouvel incident émut le Supérieur. En sortant de la sacristie, après la messe, il aperçut à terre un papier plié. Son étonnement fut grand d’y lire ce fragment de lettre de l’écriture trop reconnaissable de Morère : « D’abord ne te soucie pas de Patraugeat ; comment peux-tu ravaler notre amitié à s’occuper de cet imbécile. Et d’ailleurs que nous importe l’opinion des autres. Je connais tes sentiments, cher Antone, tu n’ignores pas les miens. Il faut que notre amitié dédaigne ces railleries bêtes et ces manœuvres d’idiots. Même si nous retrouvons encore les mêmes yeux jaloux et méfiants, il faut résister au dégoût et au découragement… » La suite manquait, mais au verso des bribes de phrase de même nature confirmaient le Supérieur dans ses soupçons : « Aie confiance en moi, laisse-moi te conduire, ne crains rien, quoi qu’on te dise, cher Tonio, et ne te laisse pas abattre… »

Le Chanoine, homme de principes sévères, fit immédiatement venir Georges et sans lui donner le temps de se

 

– 327 – reconnaître l’accabla de ses réprimandes. Georges eut beaucoup de peine à éclaircir cette accusation, il reconnut la lettre du premier de l’an.

Antone, appelé à son tour en présence de Georges fut étonné de revoir la lettre qu’il avait crue déchirée par Miagrin. Transporté de fureur et comprenant ce coup dont le sacriste l’avait menacé, il éclata en injures contre lui. En vain le Supérieur voulut l’arrêter. Antone poursuivit ses révélations, raconta les roueries de Miagrin. Comme le Supérieur restait incrédule il s’exaspéra : « C’est un hypocrite, criait-il, et si vous voulez savoir celui qui a bouché la flûte de Georges Morère à la Sainte Cécile, eh ! bien, c’est lui, il me l’a dit. »

Le chanoine eut un fugitif sourire. L’accusation était tellement extravagante et inattendue qu’elle en devenait drôle. Il se reprit aussitôt et, d’un ton sévère, lui rappela qu’il ne lui appartenait pas d’accuser les autres de mensonge, qu’il voulait bien oublier ces paroles de colère, mais qu’il lui demandait de se rappeler ses promesses du jour de Pâques, promesses de travail et de conduite exemplaires, et il les renvoya après les avoir avertis qu’il se ferait renseigner sur leur attitude. Une fois dans l’escalier :

« Tu sais, déclara Antone à Georges, c’est vrai tout ce que j’ai dit au Supérieur. Et il lui révéla les menaces de Miagrin.

– Alors, soyons prudents, répondit Georges, car Miagrin a toute la confiance du Supérieur, et il est capable de tout. »

 

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