Antone Ramon
Chapitre VIII: Le Silence de la Cloche
CHAPITRE VIII
LE SILENCE DE LA CLOCHE
Le malheureux Georges ne vit plus ; une charge inattendue s’est abattue sur ses épaules ; il ne veut pas croire à la gravité de cette maladie ; non, ce n’est pas possible qu’Antone à peine frissonnant au soir de cette fatale promenade soit en danger de mort. Et pourtant, il faut bien qu’il accepte cette idée. Maintenant dans tout le collège il n’est question que de son ami ; maintenant il comprend les soucis de M. Pujol, l’enquête du Supérieur. Épouvanté, il laisse ses leçons et écrit à sa mère :
« Je viens de commettre une chose affreuse. Antone Ramon est malade, malade à la mort ; et c’est ma faute. Je l’ai forcé à courir pour rattraper nos camarades, mardi dernier à cette promenade de Nantua dont je t’avais parlé et il a subi un refroidissement. Monsieur et Madame Ramon sont venus. Je n’ose demander à le voir parce qu’ils doivent m’en vouloir d’être cause d’un pareil malheur. Maman, maman, prie pour lui ; fais prier pour lui, Bridgette, Marie-Thérèse et Marthe, demande à Monsieur le Curé de dire la messe pour sa santé, je serais trop malheureux s’il lui arrivait malheur. Je ne peux plus apprendre mes leçons ; mes devoirs je les fais je ne sais comment ; toute la journée je suis accablé par cette idée : “S’il allait mourir ?” »
Et sa lettre continue sur ce thème lamentable, il confie à sa mère toutes ses angoisses :
« Tu ne sais pas combien c’est ma faute, je ne sais même si je pourrai te le dire ; mais je serais trop puni, si sa mort en était
– 353 – la conséquence. Demande à Dieu qu’il ne me punisse pas comme cela, qu’il éloigne ce calice… » Les dernières lignes sont proches du délire.
À la fin de l’étude, le réglementaire entre, monte au bureau du surveillant et lui parle à voix basse. Aussitôt celui-ci donne l’ordre de ranger les livres et dit la prière qui termine chaque exercice. La cloche ne sonne pas. Pourquoi ? Les élèves se regardent étonnés. L’abbé Russec paraît à la porte et les conduit au réfectoire pour le petit déjeuner. Tous les exercices de la matinée se font de la même manière : le réglementaire ouvre la porte, se montre et s’en va. C’est le silence lugubre du Vendredi-Saint quand la cloche est à Rome. Elle est là-haut pourtant, au-dessus de l’infirmerie, mais immobile et muette, car son tintement et ses vibrations trop fortes font crier le petit Antone sur son lit et les parents ont obtenu son silence. Elle attend.
Dès le matin l’abbé Levrou est venu voir l’enfant ; il l’a éclairé sur la gravité de son état, et voyant ses yeux s’agrandir de terreur devant la mort apparue et se remplir de larmes, il l’a rassuré, mais chrétiennement. « Oui, vous êtes très malade, mon petit, mais ayez confiance, on prie pour vous : vos camarades, vos maîtres, vos parents, les amis de vos parents, tout le monde demande au bon Dieu de rendre la santé au petit Antone. Vous voyez donc que vous n’êtes pas abandonné. » C’est vrai. Le bon abbé Perrotot le lui a déjà dit, les larmes aux yeux, la sœur le lui redit, le Supérieur le lui répète. Sa mère, ses tantes occupent leur douleur en écrivant, tante Zaza aux Franciscaines de Lyon, tante Mimi aux Dominicaines. À Lourdes, à la Salette, à Fourvières, à Einsideln, à Notre-Dame des Victoires, à la rue du Bac, partout où ces bonnes filles ont promené leur piété un peu inquiète et laissé leurs aumônes, elles réclament des prières pour leur neveu. Madame Ramon écrit aussi à sa cousine, Supérieure des Sœurs de Sainte-Marie d’Angers, à son oncle, directeur du collège de Florenne. Le chanoine Raynouard le recommande aux Sœurs de Saint-
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Joseph de Bourg, et l’abbé Levrou aux adorateurs de nuit de la Basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. De proche en proche se tisse un réseau de prières pour couvrir Antone, pour le mettre à l’abri de l’invisible faux.
Aussi Antone reprend espoir en écoutant son directeur lui conseiller de se purifier, d’abord, et de s’offrir généreusement à la volonté de Celui qui l’a créé et racheté. Il se confesse avec peine car il souffre. L’abbé lui rappelle sa première communion, le chemin parcouru depuis, ses défaillances ; il lui montre sa faiblesse intime et l’enfant qui vient d’avouer dans un grand trouble ses « familiarités » avec un camarade, sent en effet le poids lourd de la faute originelle, et en comprend les terribles conséquences.
« Il faut pardonner, lui dit l’abbé, à tous ceux qui vous ont porté au mal. » Antone simplement et humblement, déclare qu’il pardonne à tous, même à celui qui l’a mis dans cet état, à ce Miagrin dont la fausseté le révolte malgré lui. Il pardonne et il se soumet à la volonté de Dieu, même si cette volonté est la mort. Tant il est facile de faire accepter les plus durs renoncements, à l’âge où l’on devrait, semble-t-il, s’accrocher le plus obstinément à la vie ! Hélas ! ce sacrifice qu’on fait généreusement à quatorze ans, le ferait-on aussi facilement à cinquante ! Sainte confiance de la jeunesse, heureux ceux qui vous conservent.
Antone a reçu le pardon de ses fautes : « Soyez calme, mon petit, dit l’abbé, promettez à Dieu de l’aimer toujours par dessus tout, par dessus tous, d’être son soldat fidèle dans la vie. Je vais vous donner la sainte Communion et l’Extrême-Onction. »
Lorsqu’il rentre en surplis et en étole, la custode en main, Antone, malgré lui jette un regard sur l’enfant de chœur. Non, ce n’est pas « lui », mais Luce Aubert. L’abbé Levrou n’a pas osé prendre Georges ; il a prévu une crise de sanglots, et il a craint
– 355 – de troubler l’enfant malade. Antone se recueille, communie. Un grand calme se fait en lui. Il n’a plus peur : il a trouvé un appui. Si Dieu le veut, il est prêt, pourtant qu’il ait pitié de ses parents, qu’il ait pitié de celui qui n’est pas là…
À midi, avant les grâces, le Supérieur a donné cet avis au collège :
« Mes enfants, votre camarade Antone Ramon est dans un tel état de faiblesse que des bruits trop violents redoublent ses souffrances et augmentent sa fièvre, je vous demande donc de jouer le plus loin possible de la maison, du côté de la Reyssouze, et d’éviter les clameurs d’ensemble et les cris aigus. »
Il n’en fallait pas tant pour arrêter net la vie ; les élèves osent à peine parler. Ils restent au fond de la cour par groupes discutant la gravité de la maladie, les chances de guérison. En vain l’abbé Russec leur répète : « Vous pouvez courir, mais évitez de crier ; » les jeux manquent d’entrain. Parfois quelques-uns se rapprochent de la maison. Ce sont les nouveaux qui se font montrer la fenêtre de l’infirmerie par un ancien et regardent ces vitres aux rideaux d’étamine blanche derrière lesquelles souffre leur condisciple. Puis on voit le chanoine Raynouard sortir avec un grand Monsieur aux favoris blancs, à la figure vieillie et ridée qui fait des gestes évasifs. Le médecin Thanate l’accompagne avec Monsieur Berbiguet. Quand ce dernier vient parler à l’abbé Russec, il est aussitôt entouré des élèves. Il leur apprend que le vieux Monsieur est le docteur Bradu, le doyen de la Faculté de Médecine de Lyon ; Antone Ramon a une pneumonie très grave : tout dépend de la résistance de l’organisme. La plus dangereuse période c’est la première semaine. S’il la dépasse il sera sauvé. Les troisièmes se mettent alors à supputer les jours : il est tombé malade le mardi soir, 17 juin, il faut qu’il résiste jusqu’au prochain mardi 24, ou mercredi 25. On est au samedi, c’est donc encore trois jours d’angoisse. Le réglementaire apparaît sur les marches du
– 356 – perron. Dans les trois cours en éventail, les préfets de division frappent dans leurs mains pour rappeler les élèves ; et cette rentrée des enfants sur deux lignes, le bruit de leurs pas multipliés sur les graviers, le piétinement, après l’arrêt subit des voix, évoquent déjà l’accompagnement silencieux d’un cortège funèbre.
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