Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 5 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre V: Une Voûte qui Menace de S’écrouler

CHAPITRE V

 

UNE VOÛTE QUI MENACE DE S’ÉCROULER

 

Il y a quinze jours qu’Antone Ramon est au collège : ce n’est plus un nouveau. Avec l’admirable souplesse de l’enfance, il s’est adapté à sa nouvelle vie ; il prend son rang dans la classe parmi les moyens, le quinzième sur vingt-huit, avec des montées subites en narration française et des chutes profondes en mathématiques. Il connaît tous ses condisciples, et sait distinguer les bons : Morère, Sorin, Feydart, Miagrin, Aubert, des douteux et des mauvais : Lurel, Monnot, Patraugeat, Beurard. Il a appris le vocabulaire spécial de ce monde. Il dit : « Je te le promets » pour « Je te l’affirme » ; « Tu piges » pour « Tu comprends » ; « On potasse » pour « On travaille » ; « Sécher » pour « Rester coi » ; et abrège impitoyablement tous les mots trop longs tels que composition, professeur, gymnastique, mathématiques, en compote, prof, gym, math et cætera.

Il joue avec entrain, bavarde parfois en classe, est assez remuant même en étude, et plaît à tous par la franchise de ses manières, la sincérité de ses yeux et le ton affable de sa voix. Sa mère est venue le voir : il lui a parlé de Georges Morère et a obtenu la permission d’apprendre la flûte. On lui annonce que son précepteur, l’abbé Brillet, s’affaiblit de plus en plus et qu’il n’y a guère d’espoir de le sauver. Antone sent que c’est un guide et un ami qu’il va perdre, et l’on n’a pas besoin de l’exciter beaucoup à prier pour cette chère santé.

 

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Il ne se doute pas cependant que son arrivée a bouleversé une âme. Depuis sa promenade avec Antone, une révolution s’est faite en Miagrin. Celui-ci ne pense plus à son père, à son humble origine, sans s’irriter contre Morère, sans jalouser la préférence que lui témoigne Antone, sans envier ces vacances lointaines encore où les deux camarades se retrouveront ensemble à Sermenaz. Il a réfléchi sur son avenir, comparé son intelligence à celle de ses camarades, et compris bien vite que certains moins doués, moins travailleurs, réussiraient mieux, entreraient dans de plus belles carrières, conquerraient de plus grands honneurs parce qu’ils ont dans leur jeu des atouts qui manquent et manqueront toujours au fils du fermier de Pont-de-Veyle.

Il s’est trouvé pour la première fois devant un riche authentique. Tout de suite il a désiré devenir son camarade, et ses avances ont été naïvement repoussées. Georges Morère n’a pas recherché cette amitié ; sur le désir du préfet, il a mis Antone au courant des usages, brutalement, sans précautions oratoires : « On ne récite pas en acteur – On ne se plaint pas de ses voisins – On ne se dérange pas sans permissions – Finis tes devoirs ou tu seras collé… » Il l’a initié aux jeux, l’a fait entrer comme « avant » dans son équipe et prend maintenant des leçons de flûte avec lui. Miagrin a remarqué sans peine la tendance d’Antone à s’appuyer sur Georges, et son admiration naïve et sans cesse grandissante pour son guide. Aussi travaille-t-il moins, lui, le laborieux par excellence. Il se surprend à rêver au lieu d’apprendre son Virgile ou son Corneille ; ses notes baissent et, chose inouïe ! ce jeune homme calme par définition a menacé d’une gifle Robert Émeril, qui l’avait fait pirouetter en le tirant par sa blouse de collégien.

Ce travail obscur n’échappe pas complètement à ses maîtres. À cet âge, heureusement, la figure et les yeux reflètent vite les changements intérieurs. Une fois tous les quinze jours, les abbés appellent leurs dirigés dans leur chambre ; ils ne les

 

– 35 – confessent pas, car c’est à l’enfant à demander lui-même, librement, les sacrements, mais ils causent avec eux, s’informent de leurs difficultés, les avertissent de leurs défauts et souvent des catastrophes et des histoires ont été arrêtées par ces quelques minutes de conversation confiante. C’est le chanoine Raynouard, le Supérieur même, qui s’occupe de la conscience de Miagrin. Si absorbé soit-il par ses soucis et ses occupations, il réserve toujours le samedi soir à ses enfants. Il est inquiet.

« Vous n’êtes plus le même, lui dit-il. Je n’ai aucun reproche à vous faire, vous m’entendez bien ; votre conduite, votre travail, votre piété nous donnent satisfaction ; cependant je remarque avec peine que vous devenez triste, chagrin même. Voyons, que se passe-t-il ? »

Ce début affectueux devrait ouvrir toutes grandes les écluses d’un cœur bien-né. Mais Miagrin, froissé de cette enquête paternelle, ne répond pas.

Le directeur ne veut pas laisser se prolonger un silence qui deviendrait rapidement pénible et dangereux ; il reprend :

« Vous allez avoir quinze ans ; vous comptez parmi les aînés de votre classe ; est-ce que vous ne seriez pas un peu mécontent des autres ?… Vos dernières notes sont un peu moins brillantes ; peut-être n’avez-vous pas reçu tous les éloges auxquels vous êtes habitué… Ne seriez-vous pas un peu aigri ? Aigri contre vos maîtres, aigri contre vos camarades qui réussissent mieux, aigri aussi un peu contre vous-même ? C’est dangereux, mais si naturel ! »

Il faut répondre. L’enfant le sait bien. Son silence serait trop révélateur, et il ne veut pas se révéler ; il renferme au contraire à double tour son cœur derrière sa voix.

 

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« Peut-être, Monsieur le Supérieur, je ne sais pas. »

C’est tout. Le silence menace encore d’élever une barrière. Le directeur attendait ses confidences ; sans se décourager, il poursuit :

« Ne serait-ce pas un peu de jalousie contre vos camarades, contre ceux qui ont plus de fortune, plus de relations dans le monde, plus de qualités brillantes ? Voyons, ne serait-ce pas, tout au fond de votre cœur, un secret regret de n’être pas mieux favorisé, quelque chose comme un reproche, oui, un reproche à Dieu de vous avoir fait naître ce qu’il vous a fait ?

– Oh ! non, Monsieur. »

Cette fois, Miagrin proteste violemment, mais sans exubérance. Il a craint d’être deviné, et plutôt que d’avouer son intime misère, qui est une misère humaine et trop humaine, il préfère mentir et nier brusquement… Il préfère couler sur son navire, plutôt que de reconnaître la déchirure et de saisir bien vite la corde qu’on lui jette.

Le Chanoine craint d’être allé trop loin ; il s’accuse intérieurement de fausse manœuvre et prend un air plus rassuré.

« Allons, tant mieux, ces petites tristesses s’évanouiront. Il faut prier, mon enfant, prier beaucoup. L’âme éprouve souvent comme une sorte de stérilité intérieure, de refroidissement ; c’est une épreuve : supportez-la vaillamment et soyez sûr que bientôt la lumière et la joie reviendront. Peut-être Dieu, par cette épreuve, veut-il vous ménager de grandes grâces, de très grandes grâces. »

Miagrin écoute en rageant sourdement.

 

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On voit le long des chemins des arbres vigoureux. Ils verdissent comme les autres et donnent un large ombrage. Pourtant les faucheurs les évitent au moment de la sieste. Appuyez l’oreille contre leur tronc rugueux : vous entendez un incessant bourdonnement, un froissement continu et multiplié de petites ailes bruissantes. Brusquement sort une troupe d’insectes ailés au corselet noir et or. Est-ce une ruche d’abeilles ? Non, c’est un guêpier.

Ainsi tout un essaim de mauvais sentiments s’éveille dans le cœur de Miagrin comme de la torpeur d’un long hiver. Le guêpier, on peut le détruire ; il suffit de murer l’ouverture de l’arbre : mais comment murer un cœur ?

Tandis que Miagrin redescend à l’étude, ayant bien compris cette grande grâce dont il ne veut plus, le bon chanoine s’agenouille : « Seigneur, dit-il, si vous l’appelez au sacerdoce, soutenez-le dans cette épreuve et montrez-lui votre voie. »

 

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