Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 3 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre III: Promenade Banale

CHAPITRE III

 

PROMENADE BANALE

 

Trois par trois, les Moyens défilent sur la route de Châlon-sur-Saône. Gênés dans leur costume du dimanche, tout de gros drap noir, ils n’éprouvent aucune joie à cette promenade en colonne qui ressemble plutôt à un exercice de gymnastique qu’à une détente après la semaine de travail. Au milieu de ce deuil, le costume marin de Ramon jette une note plus gaie. Il marche entre Modeste Miagrin et Georges Morère. L’abbé Russec a demandé à ces deux bons élèves d’encadrer le nouveau pour le soustraire aux manœuvres enveloppantes des Lurel et des Monnot.

« Miagrin est fort en latin, avoue Morère.

– Oui, mais, interrompt Miagrin, tu es trapu en histoire et en narration.

– J’adore l’histoire, » s’écrie Ramon.

Miagrin délaisse aussitôt ce chapitre :

« Avant tout, dit-il, il faut être bon camarade.

– Que faut-il pour être bon camarade ? demande ingénument le nouveau.

– D’abord être gentil avec tout le monde, sans tourner autour des professeurs. »

 

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Antone comprend l’avertissement : pendant les récréations, il va souvent demander ses renseignements au préfet. Mais il est froissé de cette leçon de Miagrin.

« C’est encore, poursuit le Mentor, être bon joueur.

– À propos de jeux, reprend Morère, tu sais qu’il y a une équipe de foot-ball : veux-tu en faire partie ?

– Comme il est le capitaine de l’équipe, observe Miagrin ironiquement, si tu veux t’inscrire, tu ne saurais mieux tomber. »

Antone s’informe : il faut l’autorisation des parents, un certificat de médecin, le costume spécial ; on verse une cotisation de cinq francs par trimestre.

« Et toi, Miagrin, en fais-tu partie ? demande-t-il.

– Non, réplique sèchement celui-ci.

– Pourquoi ?

– Oh ! parce que… »

Fils d’un fermier de Pont-de-Veyle, Modeste Miagrin est au collège de Bourg parce que ses parents enrichis veulent faire de lui un pharmacien. Mais ils ont supprimé impitoyablement tout ce qui ne tend pas à ce but et Modeste n’oserait demander l’argent d’un costume ni d’une cotisation. De tempérament calme, il n’en a pas souffert jusqu’ici. C’est l’élève modèle : ses parents ne lui ont jamais fait un reproche et ses maîtres ont une absolue confiance en lui.

 

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Si parfait soit-il, on comprend qu’il n’explique pas à Ramon les vraies raisons de son abstention. D’ailleurs en quelques minutes Georges a enlevé l’adhésion d’Antone, soufflant sur ses scrupules de santé et ses peurs de débutant. Puis il lui vante son professeur de musique, M. Castagnac, élève du fameux Tulou, qui lui apprend la flûte et Antone se promet de prendre des leçons. Décidément Georges Morère l’enchante. À son tour il les interroge ; il apprend que Morère habite Meximieux.

« Mais ce n’est pas très loin de Lyon.

– Trente-cinq kilomètres.

– Alors pendant les vacances tu viendras me voir, on fera des parties ensemble ; et toi, Miagrin ?

– Moi je demeure à Pont-de-Veyle.

– Où est-ce ça ?

– C’est un peu plus loin. »

En effet c’est à cinquante kilomètres, et Miagrin voit parfaitement que pour Antone, c’est comme le Pôle Nord. Bientôt il apprend que les grands-parents du petit Lyonnais étaient des soyeux, c’est-à-dire des directeurs d’une manufacture de soieries, des gens très riches, et une passion atroce s’éveille en lui, une passion sans joie, l’envie.

Antone rentre enchanté. Il entrevoit la fin de ses vacances solitaires, combine déjà des parties de bicyclette avec Georges Morère. Il ne se doute pas de l’impression profonde qu’il a faite sur l’esprit et le cœur d’un autre camarade.

 

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