Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 4 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre IV: Comment On Enseigne le Respect du Règlement

CHAPITRE IV

 

COMMENT ON ENSEIGNE LE RESPECT DU

RÈGLEMENT

 

Dans le grand parloir aux hautes fenêtres, au parquet luisant, deux femmes en grande toilette attendent. Pour tromper leur impatience, elles regardent le haut portrait suspendu au-dessus de la cheminée, au lieu de la glace habituelle.

« Tiens, Mimi, le portrait de M. Destailles.

– Tais-toi donc, Zaza, tu vois bien que ce n’est pas le doyen du chapitre, il a un camail violet.

– C’est vrai, et de la barbe. Ça doit être un ancien directeur du collège ou un missionnaire. Quelle idée pour un prêtre de porter la barbe !

– Ça leur donne des figures de brigands, ajoute Mimi, et un évêque encore ! car c’est un évêque, il a la croix pectorale. Comment peut-on être évêque et porter la barbe ? » conclut-elle très scandalisée.

Mimi s’est approchée pour voir de plus près.

« C’est saint François de Sales ! viens voir ; c’est écrit sur le cadre.

 

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– Mais je le reconnais, dit Zaza, oui, c’est tout à fait lui, comme il a l’air bien !

– Dis donc, il ne vient pas vite Tonio.

– Le pauvre petit ! dire qu’il est au milieu de tous ces enfants grossiers. Écoute-les crier. »

En effet, les appels multipliés des joueurs arrivent de la cour dans un tumulte continu.

« Je suis sûre, soupire Mimi, qu’ils le bousculent sans pitié. Le pauvre petit ! il n’est pas habitué à leurs jeux violents, c’est une nature si fine. Et puis le mettre dans cette maison fermée : c’est un vrai couvent, comme il doit s’y ennuyer ! Je gage qu’il pleure tout seul dans un coin. Ne plus voir ses parents, ne plus voir ses tantes ! Vraiment, Céleste n’a pas de cœur.

– Et puis quelle nourriture a-t-il, lui d’estomac si délicat ?

– Tu vas voir qu’il est pâle et qu’il a maigri. »

Soudain la porte s’ouvre et Antone, rouge, en sueur, les cheveux dépeignés, le costume chiffonné, mais la figure épanouie, entre en coup de vent et court se jeter dans les bras de ses tantes.

« Bonjour, tante Mimi ! Bonjour, tante Zaza ! »

Pendant trois minutes, il est embrassé par les deux tantes, sur le front, sur les joues, sur les cheveux. Tante Mimi pleure.

« Le pauvre petit, ne cesse de répéter tante Zaza.

– Et maman ? interroge Antone.

 

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– Maman va bien, papa aussi : ils viendront te voir un ces jours ; mais nous, tu comprends, depuis ton départ le temps nous a semblé long. Eh bien ! mon pauvre Tonio, tu t’ennuies, n’est-ce pas ?

– Non, tante Mimi.

– Je suis sûre que tu ne manges rien. Tante Zaza t’a apporté un pâté de chez Dyen. Tiens, mange ça. Mimi, tu n’as pas un journal, pour ne pas salir ?

– Je t’affirme que je n’ai pas faim, s’écrie Antone ; on sort de table.

– Si, si, mange, il faut te soutenir, mon pauvre petit.

– Ah ! non, je ne peux pas, non, non.

– Vois-tu, dit Zaza à Mimi, ce n’est déjà plus notre petit Tonio : il n’aurait pas refusé aussi obstinément à Sermenaz. »

Elle oublie, la malheureuse, que l’abbé était perpétuellement obligé d’intervenir pour qu’on ne bourrât pas l’enfant de confiseries, et qu’en septembre encore, fatigué de leur insistance, Antone avait fini par lancer dans le tableau du salon : « La jeune fille et l’Amour », de Bouguereau, un chou à la crème.

« Pourquoi n’es-tu pas venu tout de suite ? reprend tante Mimi.

– On est en retraite.

– Tiens, dit tante Zaza, si nous y assistions ?

 

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– Tu ne peux pas, le Règlement dit que c’est pour les élèves seulement.

– Oh ! le règlement ! fait tante Zaza avec un sourire. Quel est le père qui vous prêche ?

– Ce n’est pas un père, c’est l’abbé Roullet.

– Alors ce n’est pas la peine, conclut tante Zaza. L’abbé Roullet ? je ne le connais pas.

– Dis donc, tante, veux-tu me payer un costume de jeu pour que j’entre dans l’équipe de Georges Morère ?

– Qu’est-ce Georges Morère ?

– Oh ! un bon type tout à fait, et puis, tu sais, trapu.

– Bon type ? trapu ?

– Oui, c’est-à-dire très fort. Il m’apprend le foot-ball.

– Fout-bol ! s’écrie tante Mimi scandalisée.

– Tu ne comprends pas, interrompt Antone, c’est un mot anglais.

– Je le sais bien, riposte la tante très sévère, c’est même un mot très grossier. »

Antone bondit d’impatience, mais les deux tantes ne cessent de s’exclamer.

« Ah bien ! si vous ne voulez pas me donner mon costume, dit-il, je m’en vais.

 

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– Tonio ! Tonio ! appelle tante Mimi, je te le ferai, viens.

– Non, ne le fais pas ; ça durerait cinq ans comme la nappe d’autel. Donne-moi seulement un mot pour l’Économe. J’ai déjà le certificat du médecin.

– Quel médecin ? s’écrient ensemble les deux femmes.

– Je ne sais pas son nom : les élèves l’appellent Thanate, ça vient d’un mot grec Thanatos, qui veut dire la Mort.

– S’il est permis de rire de choses aussi graves ! Mais ton Monsieur Thanate, c’est le médecin d’ici, un médecin de village ? Non, non, nous consulterons M. Bradu, le doyen de la Faculté de Lyon… et puis non ! Pourquoi ne jouez-vous pas aux charades, comme chez nous. Ça m’amusait beaucoup.

– Je ne t’aime plus, » répond Antone.

C’est le mot magique. Tante Zaza l’appelle aussitôt, car ces deux bonnes demoiselles se disputent son affection et quand il boude l’une, l’autre s’efforce de le conquérir.

« Tu comprends, ils m’appellent Ninette, je ne veux pas être traité de petite fille.

– Ninette ! comme c’est gentil ! s’exclame tante Mimi en riant.

– Eh bien ! non. Je suis un garçon, je veux jouer au foot-ball… Ne t’effraie pas, ce n’est pas dangereux, c’est un jeu de ballon. C’est Georges Morère qui me montre. Tu sais, c’est un bon camarade. Il demeure à Meximieux. Tu l’inviteras aux vacances, dis ?

 

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– Si c’est un bon élève, un garçon distingué, répond tante Mimi pour reprendre l’avantage sur son aînée, je ne demande pas mieux. »

À ce moment la cloche sonne.

« C’est pour la chapelle : après on va en promenade, dit Antone en se levant.

– Mais nous allons demander au Supérieur que tu restes avec nous. D’ailleurs nous avons des observations à lui faire.

– Rester, je ne le peux pas, répond l’enfant, c’est la retraite, et même je n’aurais pas dû vous voir aujourd’hui, d’après le règlement.

– Oh ! le règlement, riposte tante Mimi, avec une moue et un sourire, ça n’est pas pour nous. Je l’ai vu, ton Supérieur, et tu comprends que nous n’avons pas accepté d’être venues toutes deux jusqu’ici pour nous casser le nez sur leur Règlement.

– Il l’a bien compris, d’ailleurs, insiste tante Zaza.

– Le règlement, tu vas voir cela, » reprend Mimi, très droite et très fière.

En effet, paraît le chanoine Raynouard, timide, les mains dans les manches de sa douillette, et la tête penchée sur l’épaule.

« Eh bien, Mesdames, vous avez vu ce cher enfant ? Il n’a pas trop souffert du changement de régime.

– Monsieur le Supérieur, déclare tante Zaza, puisqu’ils vont en promenade, vous allez nous le laisser l’après-midi.

 

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– Impossible, Madame ; c’est déjà par faveur, vous le savez, que vous avez pu le voir. Dans deux minutes ils vont à la chapelle, ensuite en promenade sous la surveillance de leurs maîtres, et à quatre heures ils rentreront pour les confessions générales. Il est de la plus haute importance pour cet enfant d’achever sa retraite dans le recueillement. Comme vous l’aimez beaucoup, je suis certain que vous sacrifierez une satisfaction personnelle à l’intérêt de son âme… et que vous n’insisterez pas. »

En effet la voix prend un accent qui ne permet aucune réplique.

« Dites adieu à vos parents, mon enfant. »

Antone, un peu intimidé par cette parole austère, embrasse ses deux tantes, fait ses adieux à mi-voix, prend les ficelles des multiples petits paquets et disparaît.

« C’est un bon enfant, dit alors le chanoine, tout en reconduisant les deux dames, mais trop enfant pour son âge. Il faut qu’il devienne un homme. »

Les deux demoiselles balbutient de vagues formules d’assentiment, saluent, se retirent, et une fois dans la rue s’écrient ensemble en mouchant leurs larmes :

« Ah ! le pauvre petit ! ah ! le pauvre petit ! »

 

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