Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 34 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XVI: L’art de Déformer les Consciences

CHAPITRE XVI

 

L’ART DE DÉFORMER LES CONSCIENCES

 

En descendant à la gare de Lyon, l’abbé Levrou aperçut, au milieu des parents, deux grandes dames coiffées de capotes roses assez extravagantes. Elles se précipitèrent aussitôt vers lui.

« Et Tonio ? Où est Antone ? Qu’avez-vous fait d’Antone ?

– Il ne vient pas aujourd’hui, Mesdames.

– Il ne vient pas ! Il est malade ? Ah ! le pauvre petit !… C’est grave ?… Pourquoi ne sommes-nous pas prévenues ? Son père et sa mère sont à Nice ! Qu’allons-nous devenir, Mimi ?… Nous devions les rejoindre ce soir. Ah ! mon Dieu ! que faire ? Envoyer un télégramme ? Ça va en faire un coup à Céleste ! Le pauvre petit ! À quelle heure le prochain train pour Bourg ? C’est cela, allons à Bourg ! »

L’abbé eut bien de la peine à les empêcher de reprendre le train d’une heure 18, en leur affirmant qu’Antone n’avait pas l’ombre d’une indisposition. Comme il avait des choses assez confidentielles à leur dire, les deux tantes rentrèrent avec lui place Bellecour.

« Mais pourquoi n’est-il pas venu avec les autres ?

– Vous connaissez sans doute, mesdames, l’histoire de la composition française et cette affaire de tricherie ?…

 

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– Si nous la connaissons ! Quand je pense qu’on a osé mettre en doute la parole de Tonio ! Permettez, Monsieur l’abbé, si c’était mon enfant à moi, vous m’entendez, il ne serait pas resté dans votre maison une heure de plus, une minute de plus.

– Soupçonner Antone, reprend tante Mimi, un enfant qui n’a jamais menti !

– Eh bien ! Madame, il aura menti une fois.

– Comment mentir ! jamais un Ramon n’a menti. Ah ! Monsieur l’abbé ! vous ne savez pas quel bonheur vous avez de ne pas avoir dit cela à mon frère.

– Il aurait fait un malheur ! déclare tante Mimi, la figure tragique. Antone mentir ?

– Mais la preuve ? interroge tante Zaza. Monsieur l’abbé, on ne porte pas une accusation aussi monstrueuse sans preuve !

– Ah ! le pauvre enfant, s’écrie tante Mimi, comme il doit souffrir d’être soupçonné, lui si bon, si loyal, si délicat… Oui, la preuve ?

– La voici, dit l’abbé nullement ému de ces démonstrations, et il présente une enveloppe.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– C’est la lettre d’Antone à ses parents pour leur demander pardon d’avoir menti : car il a tout avoué. »

 

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Il croyait les trop crédules demoiselles confondues et s’attendait à un silence douloureux sinon à des excuses ; mais immédiatement tante Zaza repart :

« Il demande pardon ! ah ! le pauvre petit !

– Sûrement, sa mère lui pardonne, ajoute tante Mimi ; il n’a pas voulu venir avant d’avoir obtenu son pardon !

– Il faut lui écrire de venir. Si vous nous l’aviez dit à la gare, on aurait tout de suite télégraphié : “Je te pardonne, reviens.”

– Non, Madame, interrompt l’abbé un peu froissé, il ne serait pas revenu…

– Pourquoi cela ?

– Parce qu’il est privé de deux jours de vacances, comme punition.

– Privé de deux jours ! s’exclament les deux tantes d’un seul cri, d’un seul cœur !

– Oui, Mesdames.

– Deux jours pour une peccadille, un rien !

– Un rien, madame, un mensonge !

– Mais il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! repart impétueusement tante Zaza.

– S’il avait fallu punir de deux jours tous nos mensonges de petite fille, il n’y aurait pas eu assez de jours dans l’année !

– Chez un enfant ! Est-ce que ça compte ?

 

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– Mais, proclame tante Mimi, il y a dans le monde bien des honnêtes gens qui ont fait pis et qui sont cependant de très honnêtes gens.

– Son père, ajoute tante Zaza, à son âge en faisait bien d’autres. Jamais on ne l’a puni pour de pareilles niaiseries.

– Oh ! Madame, interrompt le prêtre…

– Et c’est aujourd’hui un très honnête homme.

– Madame…

– Je ne vous permettrai pas d’en douter, Monsieur l’abbé.

– Voulez-vous me…

– Non, Monsieur l’abbé, je respecte en vous le caractère de prêtre, mais vraiment c’est trop fort, chez nous, douter de l’honorabilité de mon frère !…

– C’est loin de ma pensée, Madame, mais…

– À la bonne heure.

– Mais Antone pendant un mois s’est obstiné…

– C’est parce qu’on n’a pas su le prendre, réplique tante Mimi d’une voix indignée et victorieuse. À nous, il a toujours dit la vérité.

– C’est chez vous qu’il a appris à mentir ! lance tante Zaza.

– Permettez, Madame, Monsieur le Supérieur l’a pris…

 

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– Il l’a intimidé avec ses grands airs.

– Son professeur… insiste l’abbé Levrou.

– Qu’est-ce qu’il connaît en dehors de son grec et de son latin ?

– L’abbé Perrotot, son directeur…

– Madame de Saint-Estèphe le connaît celui-là. Elle a raison, il n’est pas fort.

– Enfin, dit tante Zaza, se levant furieuse, nous ne pouvons pas discuter indéfiniment. Oui ou non, allez-vous nous le renvoyer ce soir ?

– Ce n’est pas en mon pouvoir, Madame ; Monsieur le Supérieur seul…

– Eh bien ! allons voir le Supérieur, à la fin.

– Il est absent, Madame.

– Alors quoi ! cet enfant est abandonné !

– Non, Madame, il sera aux mains de l’abbé Russec aujourd’hui et de l’abbé Thiébaut demain jusqu’à 5 heures.

– C’est inouï. Eh bien ! nous irons le chercher quand même.

– Vous ne le verrez pas.

– Si on nous le refuse, nous nous adresserons à la gendarmerie.

 

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– Il faudrait un mot des parents.

– Nous l’aurons. En tous cas vous pouvez être sûr qu’il ne remettra plus jamais les pieds dans cette maison de malheur. »

Très rouges, très droites, elle congédièrent l’abbé, peu terrifié de ces grandiloquentes menaces.

Restées seules, la situation leur parut moins simple. Elles regardaient la lettre avec embarras et curiosité. Qu’est-ce qu’il pouvait y avoir là-dedans ? Comment ce pauvre petit demandait-il pardon ? Et puis quel effet cela produirait-il sur ses parents ? « Tu vas voir qu’ils vont nous gâter toutes nos vacances avec cette histoire ! » dit Mimi.

Le lendemain, Antone revenait à Lyon, par le train de 4 h. 30. Seul, confus, il se demandait quel accueil lui feraient ses parents. Il savait en effet son père très bon, mais très emporté, sa mère très faible, mais très sensible, et, maintenant qu’il approchait de Lyon, se réveillaient en lui la douleur, le repentir vrai, et tous ses bons sentiments endormis pendant ce trimestre ; il était effrayé des répercussions que sa conduite de collégien pouvait avoir sur ceux qu’il aimait. L’abbé Levrou l’avait aidé à faire sa lettre d’excuses et l’avait devancé, mais il n’avait pu taire le fait brutal de son mensonge et de son obstination. Oui, comme l’enfant prodigue, il se jetterait aux genoux de ses parents, il leur demanderait pardon de cette grande peine. En arrivant à la gare, tandis que le train traversait lentement le quartier de la Croix-Rousse, il se pencha à la portière et aperçut sur le quai tante Mimi et tante Zaza. Ni son père, ni sa mère, n’avaient voulu sans doute venir pour ce fils qui les couvrait de honte ! et, peiné de cette absence, il se préparait à subir les justes reproches de ses tantes.

« Tiens ! le voilà, Mimi ! Mimi ! le voilà ! »

 

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Comme deux ibis roses effarouchés, les deux tantes se précipitèrent sur Antone avant même qu’il ne fût sur le quai.

« Ah le pauvre petit, comme il est rouge ! Ne pleure pas ! Tonio, ne pleure pas. Faut-il qu’ils soient absurdes ! faire pleurer un enfant ! Ils sont peut-être intelligents, mais ils n’ont pas de cœur. Viens vite à la maison. » Et elles l’entraînaient aveuglé de caresses, ahuri de toutes ces consolations inattendues. Une fois dans la voiture, ce fut pis : « Tu sais, papa et maman ne sont pas là ; ils reviendront de Nice dans trois jours. Mais nous repartirons demain matin pour Sermenaz… Ah ! ne nous démens pas ! J’ai reçu ton abbé Levrou, un homme sans tact. Il s’en souviendra de notre réception. Mais laissons-le ! Tu comprends que nous n’avons pas envoyé ta lettre à papa.

– Ah ! » fit Antone terrifié à la pensée qu’elle lui serait remise à son retour de Nice.

« Non, non, penses-tu, ton père qui a une maladie d’estomac, nous n’avons pas voulu lui faire un coup pareil au cœur ! Nous l’avons déchirée, cette lettre. Il ne sera pas question de toutes ces fariboles ! Tu as été malade… Tire la langue : justement tu as la langue un peu chargée. Nous avons télégraphié que tu avais un peu de bronchite et que le médecin n’avait pas voulu te laisser partir de peur de complications. Voilà, tout est arrangé, embrasse-moi ! »

Et c’est ainsi que se dénoue en famille la crise d’une conscience, à cet âge terrible de la quatorzième année.

Trois jours après ses parents revinrent, légèrement inquiets de sa santé. Antone avait, en effet, la mine un peu fatiguée. Il craignait surtout les questions et tremblait que tout à la fin ne se découvrît. Mais dès que la conversation se dirigeait vers ce terrain dangereux, avec un art profond, où la rouerie se dissimulait sous les apparences de la plus naïve simplicité, les

 

– 268 – deux tantes la ramenaient à des sujets plus sûrs et Antone apprenait à leur école tous les secrets de la plus fine diplomatie.

Cependant, il était sévèrement puni. Oui, il eût préféré avoir tout avoué et avoir retrouvé, dans la petite ville de l’avenue Gravier, sa chambre d’enfant où l’année précédente, il travaillait près du bon abbé Brillet : il aurait aimé prier sur sa tombe où une grande couronne rappelait les regrets de son élève affectionné, et lui demander pardon de cette conduite indigne, de cet oubli si rapide ; car il l’avait oublié en même temps que ses derniers conseils : il n’avait pas cherché à devenir un homme énergique et utile, un caractère viril et chrétien ! Que devait penser le bon précepteur de son élève autrefois si pieux, si confiant, aujourd’hui enserré dans un tissu de mensonges qui se renouaient sans cesse autour de lui ? Et il résolut de tout révéler à sa mère, de lui demander pardon et de lui promettre une meilleure vie.

Le jour même, il chercha à la voir seule pour s’ouvrir à elle : mais on devait faire une promenade à Neuville ; dans le tumulte des préparatifs, l’étourdissement des appels, comment trouver cinq minutes de recueillement ? La promenade fut belle. Au retour, serré dans la victoria entre sa mère et tante Zaza, il prit la main de sa maman et la porta à ses lèvres. Toute heureuse de cette splendide journée, elle lui tenait la tête dans ses bras comme s’il avait encore six ans et l’embrassait longuement.

« Et moi ! et moi ! » s’écrièrent coup sur coup les deux tantes.

Mais Antone refusa énergiquement, malgré leur irritation et elles furent obligées de déverser leur tendresse sur le bon Khém, un petit fox-terrier qui, depuis le départ d’Antone, était leur occupation favorite.

 

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Le soir, avant dîner, au petit salon, il espéra retrouver sa maman seule, l’emmener dehors sur le perron, puis dans une allée du parc, mais elle déclara que le temps avait fraîchi : c’était imprudent. Elle ne comprenait pas ce besoin de tendresse et d’expansion, toute au souci d’une toilette pour le mariage prochain du jeune Bossarieu, un cousin.

Toute la semaine il chercha, mais en vain, l’heure de ses confidences. Dès que s’approchait la joie d’une conversation seul à seule, le père ou une tante survenait subitement, la mère distraite et inconsciente se levait, proposait une promenade, se rappelait une visite à faire, ou tout simplement se mettait au piano. Le samedi, elle allait à Lyon pour des essayages de robe. Antone la supplia de l’emmener, mais elle se mit à rire : « Un grand garçon comme toi, voyons, je ne peux plus t’avoir toujours dans mes jupes, comme à sept ans ! » Malheureuse, craignez plutôt le jour où ce sera votre fils qui ne voudra plus rester dans vos jupes !

L’incident de la composition était clos comme par un traité secret ; personne n’en ouvrait la bouche. Antone, rebuté, renonça. Il s’échappait parfois, mais avec difficulté, pour faire des excursions à bicyclette. Son père, sa mère, les tantes surtout, craignaient toujours un accident, et limitaient sévèrement ces heures de sortie. Il descendait la côte de Sermenaz puis se dirigeait vers Lyon ou Montluel. Dans ces promenades solitaires il songeait à Georges Morère et à sa mère. Il se rappelait cette femme en noir, si grave et si douce, telle qu’il l’avait vue au parloir ; il revoyait Georges si affectueux pour elle et entendait encore ses dernières paroles : « Oh ! moi j’oublierai tout, mais c’est ma pauvre maman… » Il avait compris que désormais, il n’aurait plus l’amitié de Georges, à moins que… mais il n’osait suivre sa pensée ou plutôt son imagination là où elle le conduisait nécessairement. Et bientôt il rentrait à Sermenaz tout attristé par le souvenir de cette amitié brisée et qui ne pourrait plus se renouer.

 

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