Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 24 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre VI: Influence de la Fortune et de la Beauté

CHAPITRE VI

 

INFLUENCE DE LA FORTUNE ET DE LA

BEAUTÉ

 

À partir du mois de janvier les membres de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, c’est-à-dire les philosophes, vont les dimanches dans toutes les cours pour placer les billets de la loterie annuelle au profit des pauvres. La série coûte deux francs.

C’est une époque terrible pour le fils du fermier de Pont-de-Veyle. Ses parents lui ont toujours refusé de l’argent de poche, même pour ces actes de charité. Aussi quelle honte il ressent, lorsque Antone, possesseur de cinq séries, lui demande tranquillement : « Quel numéro as-tu ? »

« Lui ! il est trop chien pour prendre un billet, » répond le gros Patraugeat.

Miagrin lève les épaules visiblement gêné et s’éloigne.

« Si j’étais à sa place, riposte Antone, tu aurais déjà ma main sur la figure.

– Pauvre petit, va dire à ta mère qu’elle te mouche. Ah ! c’est vrai, continue-t-il avec un étonnement simulé, il ne faut plus toucher à Miagrin, c’est ton ami ? »

Cependant le grand Lemarois insiste auprès d’Antone.

 

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« Dis donc, Ninette, non, Antone, pardon, tu serais gentil si tu prenais des billets pour tes parents. Et puis, tu sais, s’ils veulent nous offrir des lots, on les acceptera avec reconnaissance. »

Antone a écrit et reçoit une réponse favorable, un louis pour les pauvres avec une jardinière, deux coussins, et un classeur pyrogravé par tante Zaza. Aussi « Ninette » est de plus en plus le favori des grands. Lemarois, Chamouin, Dubled, Varageon, c’est à qui se précipitera sur lui. « Pour ta tante, un billet, hein ?… Ah ! n’oublie pas ton parrain : il te supprimerait les étrennes. » Au désir naturel d’être le meilleur placier, de faire la plus belle recette se mêle un sentiment moins élevé : et les cajoleries ne vont pas toutes à exciter la charité d’Antone. Miagrin le voit bien ; il ne peut l’empêcher, mais il en souffre d’une souffrance mauvaise. Même dans ce lointain collège de province, il voit trop le pouvoir de l’argent, il en a comme une haine chagrine contre son ami, et finit par s’interposer maladroitement un jour qu’Antone est serré de trop près par Lemarois et Jean Trigaud.

« Laissez-le donc, il sait bien ce qu’il doit faire. »

Alors Jean Trigaud, le fils d’un avoué de Mâcon, qui connaît la famille Miagrin riposte :

« Ta bouche, vacher ! »

Et après vêpres, comme les troisièmes passent pour la promenade devant la cour des grands, les philosophes quittant le cèdre, ornement de leur cour, se massent à la barrière en criant : « Vacher ! vacher ! vacher ! »

« Ça, c’est pour Miagrin, » explique Patraugeat d’une voix haute.

 

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L’infortuné dissimulé derrière ses deux compagnons a baissé la tête en rougissant.

Antone l’a vu : cette honte le gêne. Il trouve en Miagrin des sentiments peu héroïques. Rousselot, un voisin des Miagrin, le renseigne sur la ladrerie du père et la parcimonie de la mère. Pris de pitié, au retour, Antone va trouver son ami et lui offre gentiment un de ses billets : l’autre refuse avec hauteur. « C’est vrai, reprend le petit Lyonnais, les billets sont personnels. Que faire ? » Sa main cherche d’instinct son porte-monnaie dans sa poche, mais Miagrin comprend et d’une voix coupante :

« Tu ne crois pas, lui dit-il, que j’accepterais l’aumône. Si je veux un billet, je suis assez grand pour m’en offrir un. »

En effet, huit jours après, il montre à Antone le mince carré de papier.

« 525 : tu verras, dit-il, que je ne gagnerai qu’un brimborion. »

Ce qu’Antone ignorera toujours, ce sont les manœuvres de Miagrin pour rassembler les deux francs de ce billet : vente à Émeril de quelques timbres-poste étrangers, cession à bas prix au domestique Bresson de trois bouteilles de vin de messe, supplications à l’Économe pour en obtenir les cinquante centimes qui lui manquaient.

Enfin le lundi gras, jour de bonheur, est arrivé. La salle des exercices est transformée. Sur l’estrade resplendit l’étalage des lots depuis la carabine qui excite la cupidité même des petits huitièmes jusqu’à l’Histoire du Consulat et de l’Empire dont rêvent les troisièmes et les rhétoriciens. La liste des objets est arrêtée : on en fait lecture suivant un ordre préétabli et pour chaque lot annoncé le petit Perrinet tire de l’urne aléatoire un numéro qui détermine le gagnant. Des explosions de rires

 

– 186 – saluent les attributions bizarres de la fortune : une casquette de cycliste à Sa Grandeur Monseigneur l’évêque de Belley, un lorgnon au clairvoyant préfet de discipline, M. Russec ; un tambour de basque au Supérieur ; un costume de gendarme à Madame Ramon. De cent en cent lots le tirage est interrompu par une chansonnette comique, tirée d’un répertoire immuable : couplets militaires sur le volontariat, gardes champêtres illettrés et fiers de leurs insignes, anglais au chapeau colonial et au pantalon à carreaux disant : « Aoh yes, milord. » C’est dans cette maison traditionnelle que se conserve la gloire de Berthelier, du fameux Berthelier !

De quart d’heure en quart d’heure, Antone gagne un lot : vase de Chine, cabaret à liqueurs, Mémoires du général Marbot. Et le collège éclate en protestations : « Toujours lui ! » Lemarois, Varageon, Trigaud, Dubled se disputent l’honneur de lui apporter en souriant ce cadeau de la fortune, tandis que les tout petits des premiers rangs, les yeux allumés, les doigts dans la bouche, montent sur leurs bancs pour apercevoir cet heureux gagnant et bavent de jalousie.

Soudain retentit ce chiffre et ce nom : 525 – Modeste Miagrin.

« Comment ! Miagrin a pris un billet ? s’écrie Cézenne, qu’est-ce qu’il gagne ? Par ici ? Par ici ? »

Trigaud l’a vu : de loin il lui jette son lot comme un os à un chien et repart. C’est une de ces araignées japonaises : ouate, fil de fer et papier, dont la valeur n’atteint pas dix centimes. Il y en a une vingtaine à la loterie : car il faut bien ménager le bénéfice, pour les pauvres. Tous les voisins du sacriste se moquent de sa déconvenue et nul ne soupçonne ce qui s’amasse de sourde irritation, de fiel et d’envie dans ce cœur bafoué par le sort, même en ces petites choses. L’eau va toujours à la rivière : il n’y a de bonheur que pour les riches. À Antone la famille aimante et

 

– 187 – attentive, les camarades cajoleurs, la grâce, la fortune, les sympathies, les beaux lots ; au fils du fermier la force en grec et en latin et un objet de deux sous !

Le soir on joue, pour divertir le collège, une comédie de Molière arrangée pour jeunes gens. Cette année Monsieur Huchois a préparé : « L’École des jeunes gens ou la Vocation contrariée. » Un tuteur, Arnolphe, prétend initier son pupille Agnelet au commerce et en faire son secrétaire. Pour obtenir plus sûrement ce résultat, il l’élève jalousement enfermé chez lui, loin de tout camarade. Mais un jeune officier, Horace, l’aperçoit et se met en tête de faire engager Agnelet dans son propre régiment. Il déjoue toutes les précautions du tuteur, enthousiasme Agnelet pour la vie militaire. Enfin le grand’père du pupille survient et approuve cette vocation guerrière. Agnelet sera officier au grand désespoir d’Arnolphe, obligé de chercher un autre secrétaire. En vain M. Berbiguet avait protesté contre cette ridicule transformation de « l’École des Femmes » et montré tous les dangers de ces conversations d’amour devenues des conversations d’amitié. Monsieur Huchois s’était obstiné. Faut-il dire que les élèves entre eux rétablissaient le texte primitif et applaudissaient certaines reparties d’Agnelet avec des rires inquiétants.

Les résultats ne se font pas attendre. Le surlendemain, en effet, M. Framogé commence sa classe de philosophie par ce discours :

« Je vais vous lire une poésie oubliée par son auteur dans un paquet de devoirs. Écoutez. » Et il déclame non sans affectation, de sa voix sèche et qui semble toujours irritée :

Comme la rose est belle à l’heure de l’aurore,

Comme l’astre est brillant au sein du firmament,

Comme la perle est rare au fond de l’Océan,

Comme l’aiglon est fier alors qu’il vient d’éclore,

 

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Ainsi tu m’apparais, jeune enfant endormi,

Plus rare que la perle et plus beau que la rose,

Plus noble que l’aiglon qui fièrement se pose,

Plus brillant que Phébus ! sois, ô sois mon ami !

Toute la classe éclate de rire et demande : « L’auteur ! l’auteur ! » « L’auteur, reprend M. Framogé, c’est Jean Trigaud. Si les perles sont rares, les huîtres ne le sont pas ; et si les aiglons sont fiers, ils doivent peu aimer les canards qui barbotent ainsi dans les plus banales métaphores. Vous feriez mieux, Jean Trigaud, d’apprendre votre cours à l’aurore, au lieu de composer des vers de mirliton et de mirliflore. Je ne sais à quel ami vous les adressez, mais si comme vous le dites, il est endormi, il a bien raison. Laissez le dormir ! C’est si grotesque que je ne ferai pas d’enquête. Restez tranquille, vous m’avez compris. Et maintenant parlez-moi de la Monadologie ? »

Trigaud resta coi et se vit infliger un zéro. Mais M. Framogé était le seul à ignorer dans la classe l’ami recherché par l’apprenti-poète.

Or la même semaine, sous l’impulsion de M. Pujol, les troisièmes s’efforçaient de gagner par leurs notes le premier des trois éloges de classe qui leur vaudraient une promenade par un beau jour d’été. Ils touchaient au but : Carthaginois et Romains avaient travaillé et la conduite avait été excellente, lorsque le samedi matin on apprit que l’éloge était manqué par la faute d’Antone. Il avait encouru un « mal » de conduite. À midi on l’entoura et il dut s’expliquer.

La veille au soir, revenant de sa leçon de flûte, derrière M. Castagnac et Morère, il avait été rejoint à pas de loup par Lemarois qui lui avait mis sournoisement une araignée japonaise sur le cou. Surpris et agacé, il avait riposté par une gifle. Juste à ce moment M. Huchois débouchait dans la galerie,

 

– 189 – et lui avait infligé un mal de conduite, malgré l’intervention de M. Castagnac et les supplications de Lemarois.

Toutes les démarches auprès de M. Huchois furent inutiles. En vain lui fit-on observer que le coupable était Lemarois, que le geste d’Antone était un réflexe nerveux. « Je n’admets pas les brutalités, » répondait-il.

Georges Morère était fort troublé. Il prit Miagrin à part : « Tâche donc de savoir la vérité, lui dit-il ; Lemarois n’a tiré son araignée de sa poche qu’après la gifle. Il y a quelque chose de louche. »

« Voyons, insinue le sacriste à Antone, si tu es mon ami, ne me trompe pas, et raconte ton histoire d’araignée aux autres. »

Antone est surpris de cette finesse et répond :

« Que ferai-je ? je suis trop malheureux ; tout se retourne contre moi. Non, ce n’est pas pour son araignée que je l’ai souffleté. Ce grand imbécile est venu à pas de chat derrière moi et m’a mis ses lèvres sur le cou. Sans même réfléchir je lui ai lancé ma main à la volée, en pleine figure. » Geste simple auquel n’avait pas pensé jadis le roi Égyptien Thoutmosis ! « Que veux-tu, continue-t-il, quand j’étais petit et que mes tantes m’embrassaient comme ça, c’était plus fort que moi, je leur donnais aussi des gifles. Ça m’agaçait.

– Eh ! bien pourquoi ne l’as-tu pas dit à M. Pujol ?

– Parce que Lemarois m’a soufflé : Ne me fais pas renvoyer.

– Tu ne vas pas à cause de cet idiot attirer sur toi la colère de toute la classe, et faire manquer la promenade.

 

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– Tant pis pour la promenade, j’ai déjà été cause du renvoi de Lurel et de Monnot, ça suffit. Personne ne sait le fond vrai, excepté toi, et Lemarois.

– Ce n’est pas sûr », réplique Miagrin.

On espérait que le Supérieur annulerait la note de M. Huchois. Mais le chanoine Raynouard, l’homme du réglement, avait le plus grand respect des droits des professeurs. Et ce fut une houle de têtes désappointées, le samedi soir, quand à la proclamation des notes, résonna le « mal » de conduite d’Antone.

En vain le Supérieur félicita la classe de son effort, regretta le fâcheux accident, escompta le succès à la fin de la nouvelle semaine ; le silence le plus hivernal et le plus hostile accueillit son engageante conclusion. « C’était bien la peine de se tuer ! » disaient les Patraugeat et les Beurard, c’est-à-dire les plus paresseux. « Moi d’abord je ne fais plus rien. Ah ! ils vont voir cette semaine. » Les bons eux-mêmes étaient abattus.

Le dimanche fut une journée de révolution. On oublia M. Huchois et Lemarois pour s’en prendre à Antone. Patraugeat voulut le mettre en quarantaine ; seuls, Morère et Miagrin protestèrent : « Ça m’est bien égal ! » répétait Antone d’un ton colère. Le soir Miagrin le prit à part : « Écoute, lui dit-il, Morère savait tout ; peut-être, si tu ne l’avais pas quitté, t’aurait-il tiré d’affaire. Mais je crains qu’il ne t’en veuille de l’avoir abandonné. » C’était le meilleur moyen d’exaspérer le petit Lyonnais, Miagrin ne l’ignorait pas. Du coup en effet Antone s’écria : « Je comprends, il veut se venger. Elle est trop forte celle-là ! Il verra celui des deux qui peut se venger de l’autre. N’aie pas peur, je trouverai une occasion. »

 

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À grand’peine Miagrin l’empêcha d’aller injurier son ancien ami. « Laisse-le, disait-il, laisse-le, tout arrive à qui sait attendre, je vais arranger ton histoire. »

L’arrangement de l’hypocrite ne fut pas compliqué. Profitant de la liberté d’aller et venir que lui laissait sa fonction de sacriste, il joignit Lemarois et lui signifia nettement : « Georges Morère m’a tout raconté. Nous n’allons pas perdre notre semaine, ni laisser injurier Antone par toute la classe pour tes beaux yeux. Si tu ne te déclares pas, on te déclare. » Le philosophe comprit que sa dernière chance de salut était l’aveu volontaire, et se résigna à révéler toute l’histoire au Supérieur. Le mercredi on apprit que le grand Lemarois était renvoyé temporairement, jusqu’à Pâques. Le « mal » de conduite d’Antone était effacé et le premier éloge acquis à la classe de troisième. Au départ pour la promenade, le lendemain, les grands massés à la barrière et furieux recommencèrent à crier avec Trigaud : « Vacher ! vacher ! vacher ! » Mais cette fois Miagrin les dévisagea avec un sourire de mépris, il leur avait fait sentir sa force, il s’était vengé de Lemarois. Feydart encore plus cruel, faisant allusion au renvoi, lança cette riposte aussitôt reprise par Cézenne, Émeril et les troisièmes.

« Va chez toi ! va chez toi ! »

Georges Morère dégoûté de cette bassesse et de cette rancune baissait la tête. Antone qui le regardait crut voir en lui la tristesse de la vengeance manquée et s’en irrita davantage.

 

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