Antone Ramon
Deuxième Partie Sous le Joug
DEUXIÈME PARTIE
SOUS LE JOUG
– 142 –
CHAPITRE I
RUPTURE
Dans l’église de Brou les grandes verrières font resplendir les écussons de la maison de Bourgogne et les visages pieux et placides des donatrices ; elles jettent le charme de leur apaisante lumière sur le chœur intime et secret où s’entassent les chefs-d’œuvre menus et féminins de l’art gothique mourant.
M. Berbiguet, apprenant qu’Antone ne connaît pas cette merveille, sa merveille, a fait entrer toute sa troupe ; il lui fait admirer les tombeaux, les retables, les stalles si finement ciselées et ouvragées. Il s’extasie devant la triple porte paradisiaque du jubé, va, vient, recule, montre les feuillages, les chardons, les cordelières, les blasons, les statues, ne fait grâce d’aucun détail. À sa voix chaude et enthousiaste ces étoffes, cette végétation, ces fins objets emprisonnés, semblait-il, par un magicien, dans la pierre, le marbre et le bois, reprennent leur souplesse, leur grâce, leur vie. Ducs, princesses, bébés joufflus, saintes et pleureuses se raniment. Il ressuscite Philibert le Beau, Marguerite d’Autriche, Marguerite de Bourbon, toute la Bresse du XVIe siècle. Les élèves s’attardent, heureux de reculer le moment pénible de franchir le seuil du collège, mais Antone s’irrite : il écoute à peine et s’étonne seulement de retrouver au milieu de ces splendeurs la devise désenchantée de celle qui ne peut être reine de France : « Fortune, Infortune, Fort Une, » et aussi d’être suivi dans tous ses mouvements par le long regard tranquille d’un saint de vitrail au visage féminin, qui joint les mains dans une éternelle prière, tandis qu’un dragon visqueux s’aplatit à ses pieds qu’il lèche.
– 143 –
Pendant ce temps, dans la cour du collège, Georges Morère est en grande conférence avec Modeste Miagrin. En arrivant il l’a tout de suite recherché ; après l’avoir remercié de ses judicieux avis, il le prie de lui rendre un service. Puisque le règlement défend l’amitié à deux, pourquoi n’essaierait-il pas de l’amitié à trois ? Antone Ramon est un charmant camarade, un peu trop vif, mais il faut être aveugle pour ne pas voir le manège des Beurard, des Lurel, et même de certains élèves de la grande division, autour de lui. On ne peut l’abandonner. Il le convie donc à cette œuvre de protection. Le sacriste ne peut refuser. En effet, il bout de joie, mais n’ose s’abandonner, trop fin pour ne pas voir les difficultés :
« Antone voudra-t-il accepter ? dit-il. Tu sais qu’il est ombrageux ?
– Ne crains rien, répond Georges, il m’a écrit pendant les vacances, il se fie absolument à moi ; il acceptera tout de moi.
– Je le souhaite, reprend Modeste, mais tu verras que, s’il se fâche, tu renonceras à ta combinaison pour le ressaisir.
– Jamais. Si tu veux savoir la raison, j’ai promis, et je ne puis plus avoir avec lui de conversation seul à seul. »
Habilement, Miagrin se fait raconter les incidents des vacances :
« Tu ne connais pas Antone, conclut-il, et tu n’es pas assez souple, tu n’arriveras pas à lui faire accepter cela.
– En tous cas, je puis compter sur toi pour m’y aider.
– Sûrement. »
– 144 –
Antone Ramon vient enfin de quitter la chapelle de Brou et d’échapper aux importunités du grand Lemarois, un pauvre philosophe et de Varageon, un triste rhétoricien. Il vide dans son pupitre, en étude, les livres et les confiseries dont on l’a chargé au départ : marrons glacés de tante Zaza, fruits confits de tante Mimi, rondelles de chocolat de cousine Vovo et choux à la crème donnés par la maman pour son premier goûter. Toutes ces friandises ont un peu souffert de leur voisinage réciproque. Antone contemple longtemps le sac de marrons et la boîte de fruits confits. Comme jadis Hercule entre le vice et la vertu, il hésite. Enfin il se décide pour la boîte, essuie les traces de crème, l’enveloppe d’une nouvelle feuille de papier, la ficelle avec la faveur rose des marrons glacés, glisse sous le nœud une carte, avec ces mots : « À Georges Morère » et renferme délicatement le précieux paquet dans le bureau de son ami.
À peine arrivé dans la cour, sans se préoccuper des railleries de Cézenne, d’Émeril et d’Orlia qui l’ont tout de suite entouré, il court à Morère qu’il aperçoit dans l’allée du fond, causant avec Miagrin.
Après les premières effusions, Georges se laisse prendre par le bras, et tout en marchant dans l’allée il attaque la grosse question :
« Tu sais, j’ai beaucoup pensé à toi pendant les vacances, je ne veux plus qu’on t’ennuie à cause de moi, qu’on te mette à l’index et qu’on te fasse des histoires.
– Ça m’est égal pourvu que toi…
– Il ne faut pas que ça te soit égal. Non, il faut que tous les autres, comme nous, te trouvent tout à fait bon type : c’est aussi l’avis de Miagrin. »
– 145 –
Antone regarde le compagnon de Morère d’un air qui signifie nettement : « De quoi se mêle-t-il celui-là ? » Mais Georges poursuit :
« Voici ce que j’ai pensé faire, puisque tu m’as dit que tu avais confiance en moi. Miagrin nous a défendus, il nous a avertis. Tu sais, sans que tu t’en doutes, il t’a rendu déjà pas mal de services. Et puis, lui, personne ne peut le soupçonner. Or tu connais la règle “Nunquam duo, semper tres. Jamais deux, toujours trois”. À trois nous sommes invulnérables. Soyons tous les trois amis, comme à la première promenade, te rappelles-tu ?… »
Il s’arrête devant le regard courroucé d’Antone.
Miagrin intervient.
« Vous agirez comme vous voudrez, c’est votre affaire ; mais il est évident qu’on ne vous laissera pas tous les deux faire bande à part.
– Pourquoi ? demande Antone qui se serre contre Georges.
– Parce que, reprend naïvement Georges, que nous le voulions ou non, ce sera une amitié particulière.
– Qu’est-ce que c’est qu’une amitié qui n’est pas particulière ? riposte Antone.
– Tu veux qu’on nous confonde avec les Lurel, les Patraugeat, les Monnot ?
– C’est ça qui m’est égal.
– 146 –
– Tout t’est égal, s’écrie Georges agacé. Quand tu seras renvoyé et que tu verras pleurer tes parents, est-ce que ça te sera égal ?
– Bah ! ils ne pleureront pas, ils me mettront ailleurs. Tu sais, ils ne l’admirent pas la maison ; je m’en suis aperçu.
– Quand tu es en colère, on ne peut plus raisonner avec toi.
– Je ne suis pas en colère, seulement je vois pourquoi tu me dis cela.
– Quoi ? Qu’est-ce que tu vois ?
– Le Supérieur t’a fait la leçon.
– Pas vrai.
– L’abbé Russec alors ou le Père Levrou ?
– Non plus.
– Qui ?
– Eh bien ! si tu veux le savoir, c’est maman.
– À cause de ma lettre ?
– Oui.
– Alors, répond lentement et d’une voix tremblante Antone effrayé, tu ne veux plus être mon ami ?
– Si, mais à condition que tu acceptes Miagrin.
– 147 –
– Non, tu ne veux plus, non, je comprends maintenant. Tu as peur que je te compromette.
– Antone, Tonio, je t’en prie, tu m’avais promis…
– Ah ! tout ce que tu voudrais pour toi, pour rester avec toi, rien qu’avec toi, mais c’est fini.
– Ne t’emballe pas. Écoute, Tonio, je t’en supplie…
– Non, répond Tonio rageur, non, reste avec ton Miagrin si tu veux ; tu m’as trompé, tu m’as trahi, c’est fini, lâche-moi, là, non, je veux m’en aller, non, je m’en vais, c’est fini. »
Et malgré Morère qui s’efforce de le retenir, Antone se dégage et court rejoindre le groupe de Lurel, Émeril, d’Orlia, Patraugeat, Cézenne.
« Je te l’avais dit, conclut Miagrin, tu n’es pas assez habile : tu vas trop vite et tu t’y prends trop brusquement, laisse-moi faire. »
La nuit vient vite en janvier ; à quatre heures et demie, les élèves se réfugient dans l’étude. Mais à peine entré Antone Ramon se précipite vers le bureau de Morère et avant que celui-ci n’ait pu se rendre compte de son intention, il soulève le couvercle, plonge la main au milieu de ses livres et enlève un paquet.
« Que fais-tu là, Tonio ?
– D’abord je te défends de m’appeler Tonio, appelle-moi Antone Ramon comme les autres. »
– 148 –
Les élèves, comme une meute accourent, ils ont vu la boîte et flairé les friandises. Les yeux allumés, les mains tendues, ils mendient.
« Ramon, hein, à moi, dit Cézenne, tu seras un bon type.
– À moi ! crie Émeril, je ne t’ennuierai plus !
– À moi ! mon petit Antone, glapit Lurel, tu sais, je te défendrai.
– À moi ! aboie le gros Patraugeat.
– À moi ! » supplie Trophime Beurard.
Et c’est quelque chose de répugnant que toutes ces gourmandises et ces goinfreries exaspérées, haletantes de désir, jappant, sautant, revenant, se poussant, s’écrasant autour de la boîte, tandis que Ramon furieux casse les ficelles, déchire les papiers.
« Ne l’étouffez pas, » dit en riant l’abbé Russec qui suit la scène.
Mais l’enfant repousse du coude les assaillants, fend le groupe, monte à la chaire et dans une attitude charmante de sveltesse offre à l’abbé surpris la boîte pleine de fruits délicats.
« Merci, Ramon, non, merci, mangez-les avec vos camarades. »
Et croyant faire de l’esprit il ajoute :
« Vous n’oublierez pas Georges Morère. »
– 149 –
Georges Morère reste à son pupitre. La meute se rue sur les fruits. En un instant la boîte se vide, si bien qu’Antone, moitié fâché, moitié stupéfait, s’écrie :
« Il n’en reste même pas un pour moi ! »
Trop tard. Les chinois, les petites poires confites, les figues doucereuses, les quartiers d’orange glacés, les cerises sentant l’eau-de-vie, tout s’est engouffré dans les bouches. Alors Lurel s’approche de Ramon et tournant le dos à l’abbé Russec :
« Partageons », dit-il avec un sourire protecteur. Et il lui rend généreusement la moitié d’une prune pulpeuse et dorée, et mange l’autre moitié en regardant du coin de l’œil Morère assis à son bureau.
– 150 –