Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 9 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre IX

 

 

Lorsque Juda s’éveilla, le soleil s’élevait déjà au-dessus des montagnes. Un vol de pigeons blancs s’abattait autour de la tou-relle avec de grands bruissements d’ailes, et de sa place il voyait le temple semblable à une tache d’or sur le bleu profond du ciel. Mais à peine jeta-t-il un coup d’œil sur ce spectacle ; ses yeux se posaient avec satisfaction sur une jeune fille assise près de lui, qui chantait d’une voix douce en s’accompagnant d’un luth. C’était sa sœur unique, Tirzah, âgée de quinze ans.

Leur père était mort en mer, quelque dix ans auparavant, encore à la fleur de l’âge, et tout Israël l’avait pleuré.

Durant le règne d’Hérode, certains privilégiés, comblés de ses faveurs, avaient pu acquérir de grands biens ; en outre, le roi avait conféré à ceux d’entre eux qui descendaient de quelque personnage fameux dans les annales d’Israël, le titre de prince de Jérusalem. Au nombre de ces derniers se trouvait Ithamar, de la maison d’Hur, et nul ne fut plus estimé que lui, par les Gentils tout autant que par les Juifs. Bien qu’il n’oubliât jamais sa nationalité, il avait fidèlement servi le roi qui, plus d’une fois l’envoya à Rome, chargé de négociations difficiles dont il s’acquitta de façon à gagner l’amitié de l’empereur. On conser-vait dans sa maison des toges de pourpre, des sièges d’ivoire, des patères d’or et d’autres objets, dont la principale valeur était d’avoir été offerts au prince Hur par son impérial ami. Ses ri-chesses ne provenaient point toutes des faveurs de ses protec-teurs. Pour obéir à la loi, qui lui ordonnait d’avoir une vocation, il s’était fait marchand et son commerce s’étendait sur terre et sur mer. Ses troupeaux paissaient dans les plaines et les mon-tagnes et jusque sur les pentes du Liban, ses comptoirs se trou-

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Ils se ressemblaient. Tirzah avait comme son frère les traits réguliers, le type juif et une expression d’innocence presque en-fantine. Elle était en costume de matin. Sa chemisette, bouton-née sur l’épaule droite, passait sous le bras gauche, qu’elle lais-sait entièrement découvert. Sa coiffure se composait d’une pe-tite toque en soie, ornée d’un floc, d’où retombait une écharpe brodée qui s’enroulait autour de sa tête en plis si fins qu’ils n’en voilaient point les contours charmants. Elle portait des anneaux d’or aux doigts et aux oreilles, des bracelets entouraient ses poi-gnets et ses fines chevilles. Un collier également d’or, composé d’une quantité de petites chaînes entrelacées, dont les extrémi-tés se terminaient par des perles, s’étalait sur son cou. Les bords de ses paupières et les bouts de ses doigts étaient teintés de noir ; deux larges tresses de cheveux descendaient jusqu’à sa taille, et sur ses joues, droit au-dessus des oreilles, deux petites boucles venaient s’aplatir. Toute sa personne était d’une distinc-tion et d’une grâce exquises.

– Très bien, très bien, ma petite Tirzah, s’écria Juda avec animation, lorsqu’elle eut fini de chanter.

– Tu trouves ma chanson jolie ?

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– Oui, et la chanteuse tout autant. En sais-tu encore d’autres ?

– Une quantité, mais parlons d’autre chose. Amrah m’a chargée de te dire qu’elle t’apportera ton déjeuner et qu’il n’est pas nécessaire que tu descendes. Elle devrait être déjà ici. Elle te croit malade et prétend qu’il doit t’être arrivé quelque chose de terrible. Qu’est-ce donc ? Dis-le-moi et je l’aiderai à te soigner. Elle connaît les remèdes des Égyptiens, qui furent toujours de stupides personnages, tandis que moi, j’ai une foule de recettes provenant des Arabes qui…

– Sont plus stupides encore, interrompit Juda en secouant la tête.

– Le crois-tu vraiment ? Alors nous nous passerons des uns et des autres.

Elle porta la main à son oreille gauche et continua :

– J’ai ici quelque chose de bien meilleur et de bien plus sûr, l’amulette qui fut donnée à l’un de nos ancêtres, je ne saurais dire quand, tant il y a longtemps de cela, par un magicien perse. Vois, l’inscription en est presque effacée.

Elle lui tendit sa boucle d’oreille. Il la prit, la regarda un instant et la lui rendit en riant.

– Quand même je serais mourant, Tirzah, je ne ferais pas usage de ce charme. C’est une relique de l’idolâtrie dont tout croyant, parmi les enfants d’Abraham, doit se garder. Reprends-la, mais ne la porte plus, ces choses-là sont défendues !

– Défendues ! pas le moins du monde, s’écria-t-elle. La mère de notre père l’a portée tous les jours de sabbat, de plus elle a guéri je ne sais combien de personnes, trois pour le moins. L’efficacité en est reconnue par les Rabbis ; regarde, voilà leur attestation !

– Je n’ai pas foi aux amulettes.

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Elle leva sur lui ses grands yeux étonnés.

– Que dirait Amrah, si elle t’entendait ?

– Le père et la mère d’Amrah cultivaient des oignons sur les bords du Nil.

– Mais Gamaliel ?

– Il dit que ce sont des inventions impies des incrédules et des infidèles.

Tirzah considérait l’anneau d’un air perplexe.

– Que dois-je en faire ? demanda-t-elle enfin.

– Porte-le, si tu y tiens, ma petite sœur. Il contribuera à te rendre belle, quand même tu le serais sans lui.

Satisfaite de cette permission, elle était occupée à sus-pendre de nouveau l’amulette à son oreille, quand Amrah parut, portant un vase plein d’eau et un essuie-mains. Comme Juda n’était pas Pharisien, ses ablutions furent de courte durée et Amrah repartit bientôt, laissant à Tirzah le soin d’arranger les cheveux de son frère. Quand elle avait disposé une de ses boucles d’une façon qui le satisfaisait, elle lui tendait le petit mi-roir de métal poli qu’elle portait à sa ceinture, afin qu’il pût ju-ger de son habileté et voir comme elle s’entendait bien à le faire paraître à son avantage. Pendant ce temps, ils continuaient leur conversation.

– Que diras-tu, Tirzah, quand tu sauras que je vais m’en al-ler ?

Dans sa surprise, elle laissa retomber ses mains.

– Tu vas t’en aller ? Quand ? Et où ? Et comment ?

Il se mit à rire en disant :

– Trois questions à la fois, Tirzah, c’est beaucoup.

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Mais il reprit bien vite son sérieux.

– Tu sais que la loi veut que j’aie une occupation, d’ailleurs notre bon père m’a laissé un exemple à suivre, et toi-même tu me mépriserais si je consentais à dépenser dans l’oisiveté les fruits de son travail et de son industrie. Je vais m’en aller à Rome.

– Oh ! je veux aller avec toi !

– Il faut que tu restes avec notre mère, elle mourrait si nous la quittions tous les deux à la fois.

Son visage joyeux s’assombrit tout à coup.

– Ah ! oui, tu as raison. Mais faut-il vraiment que tu t’en ailles ? Tu peux apprendre ici tout ce qu’un marchand a besoin de savoir.

– Je ne songe point à devenir marchand. La loi n’exige point que le fils ait la même vocation que son père.

– Que voudrais-tu donc être ?

– Soldat.

Des larmes montèrent aux yeux de Tirzah.

– Tu te feras tuer.

– Si c’est la volonté de Dieu, il en sera ainsi, mais Tirzah, on ne tue pas tous les soldats.

Elle lui jeta les bras autour du cou, comme pour le retenir.

– Nous sommes si heureux ensemble, frère, reste avec nous.

– Nous ne saurions demeurer toujours ainsi. Toi-même, avant qu’il soit longtemps, tu t’en iras d’ici.

– Jamais.

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Il sourit du sérieux de cette affirmation.

– Un prince de Juda, ou quelqu’un d’une des autres tribus viendra bientôt réclamer ma Tirzah et l’emmènera pour être la lumière de sa maison, et alors qu’adviendra-t-il de moi ?

Elle ne lui répondit que par un sanglot.

– La guerre est un métier comme un autre, reprit-il avec plus de calme. Pour l’apprendre convenablement, il faut se mettre à son école, et un camp romain en est une sans pareille.

– Tu ne voudrais pas combattre pour Rome, s’écria-t-elle tout en larmes.

– Ah ! toi aussi tu la hais. Le monde entier en fait autant et c’est la raison qui me fait te répondre : Oui, Tirzah, je combat-trai pour elle, afin de mieux apprendre à me battre un jour contre elle.

– Quand partiras-tu ?

On entendait le pas d’Amrah qui se rapprochait.

– Chut ! dit Juda, ne va pas lui laisser deviner mes projets.

La fidèle esclave apportait leur déjeuner, qu’elle posa de-vant eux, tandis qu’elle-même restait debout, prête à les servir. Au moment où ils trempaient, en même temps, leurs doigts dans un bol plein d’eau, un bruit montant de la rue attira leur attention. Ils prêtèrent l’oreille et distinguèrent bientôt le son d’une musique martiale.

– Ce sont des soldats qui viennent du prétoire, il faut que je les voie, s’écria le jeune homme, qui se leva et se précipita hors de la tonnelle.

Un instant plus tard, debout à l’angle de la terrasse, qui dominait la rue, il se penchait par dessus le parapet de briques, et le spectacle qui s’offrait à sa vue était si absorbant qu’il ne

– 82 – s’apercevait même pas que Tirzah l’avait suivi et s’appuyait sur son bras.

L’élévation de leur maison leur permettait de voir tous les toits du voisinage, et même ceux de la tour Antonia, l’énorme ci-tadelle qui contenait la garnison et servait en outre de quartier général au gouverneur. Ces toits, ainsi que les ponts jetés ça et là au-dessus de la rue, large tout au plus de dix pieds, se cou-vraient d’hommes, de femmes, d’enfants attirés par le bruit éclatant des trompettes de cuivre et le son plus strident des fifres.

Le cortège se trouva bientôt à la portée de la vue de Juda et de sa sœur. L’avant-garde se composait d’hommes aux armes légères, pour la plupart des frondeurs et des archers, marchant en rangs très espacés ; puis suivait un corps de soldats d’infanterie portant de lourds boucliers et des lances, pareilles à celles dont se servaient les héros qui se battaient sous les murs de Troie. Les musiciens venaient ensuite ; après eux, un officier à cheval, derrière lequel caracolait un détachement de cavale-rie ; enfin on voyait déboucher dans le lointain une nouvelle co-lonne d’infanterie qui semblait ne jamais devoir finir.

Le mouvement cadencé des boucliers, l’éclat des cuirasses, des casques et des armes, les plumes qui se dressaient au-dessus des cimiers, les drapeaux et les aigles, le pas mesuré, le maintien grave de tous les hommes impressionnaient Juda malgré lui.

Il considérait avec une attention particulière l’aigle dorée de la légion, qu’elle dominait de toute la hauteur de sa hampe, et l’officier qui marchait, seul et la tête nue, au milieu de sa troupe. Une courte épée pendait à son côté, il tenait à la main un bâton de commandement qui ressemblait à un rouleau de papier blanc. Une housse de drap pourpre recouvrait son che-val, dont le mors était d’or et les rênes de soie jaune.

 

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Bien qu’il ne fût pas encore arrivé au palais des Hur, Juda pouvait voir qu’il excitait violemment le mécontentement du peuple. Les hommes se penchaient en avant, le menaçaient de leurs poings et crachaient sur lui ; les femmes elles-mêmes lui lançaient leurs sandales et tous lui criaient : « Voleur, tyran, chien de Romain. À bas Ismaël, rends-nous notre Anne. »

À mesure qu’il s’approchait, Juda voyait qu’il ne partageait pas la superbe indifférence des soldats. Son visage était sombre et ses regards menaçants faisaient reculer les moins braves d’entre ses insulteurs. La couronne de lauriers posée sur sa tête indiquait clairement son rang. C’était Valère Gratien, le nou-veau gouverneur de la Judée.

Après tout, Juda sympathisait avec ce Romain, sur lequel se déchaînait la fureur populaire, et, pour le voir mieux, au moment où il tournait le coin de la maison, il se pencha sur le parapet en appuyant sa main sur une brique branlante, qui se détacha des autres sous cette pression. Un frisson d’horreur le secoua et il étendit les bras, pour essayer de la retenir, avec un mouvement qui pouvait faire croire qu’il la jetait, au contraire, dans la rue. Son effort échoua ; bien plus, il ne réussit qu’à déta-cher du parapet d’autres morceaux de briques. Il poussa un cri désespéré. Les soldats levèrent la tête, ainsi que le gouverneur ; au même instant le projectile atteignit celui-ci à la tête et il tom-bait comme mort de son cheval.

La cohorte fit halte ; les gardes, mettant pied à terre, se précipitèrent vers leur chef, pour lui faire un rempart de leurs boucliers, tandis que la foule, persuadée qu’il s’agissait d’un coup de main prémédité, acclamait bruyamment le jeune homme, qui demeurait atterré et ne comprenait pas trop bien les conséquences probables de son acte involontaire.

Un frénétique désir de l’imiter s’emparait des spectateurs. Ils démolissaient les parapets des toits, arrachaient les briques, pour les jeter sur les légionnaires arrêtés dans la rue. Il s’en sui-vit une mêlée générale, dans laquelle la victoire finale demeura

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à la force armée et disciplinée. Pendant ce temps, Juda s’écriait, en tournant vers sa sœur son visage mortellement pâle :

– Ô Tirzah, Tirzah, qu’allons-nous devenir ?

Elle n’avait pas vu tomber la pierre, cause première de ce déchaînement de fureur, et, bien qu’elle comprît que quelque chose de terrible venait de se passer, elle ne soupçonnait pas en-core le danger qui la menaçait, ainsi que tous ceux qu’elle ai-mait.

– Qu’est-il donc arrivé ? lui demanda-t-elle, saisie d’une soudaine alarme.

– J’ai tué le gouverneur romain. Une brique détachée par ma main est tombée sur lui.

Les roses de ses joues s’effacèrent, une teinte terreuse s’étendit sur sa figure. Elle entoura son frère de ses bras et le re-garda d’un air désolé, sans prononcer une parole. Les craintes qu’il éprouvait se communiquaient à elle ; mais en la voyant si troublée, il reprit un peu de courage.

– Je ne l’ai pas fait à dessein, Tirzah ; c’est un accident, dit-il d’une voix plus calme.

– Que va-t-il nous arriver ? murmura-t-elle.

Il jeta un regard sur la scène tumultueuse qui se déroulait dans la rue et sur les toits et se rappela l’expression menaçante de Gratien. S’il n’était pas mort, où s’arrêterait sa vengeance ? Et s’il ne devait pas se relever, à quel paroxysme de fureur les violences du peuple ne pousseraient-elles pas les légionnaires ? Il se répétait ces questions sans leur trouver de réponse, quand il vit tout à coup que les gardes aidaient le Romain à remonter à cheval.

– Il vit ! il vit ! Tirzah ? Béni soit l’Éternel, le Dieu de nos pères, s’écria-t-il en se rejetant en arrière. N’aie pas peur, petite sœur, j’expliquerai ce qui s’est passé, on se souviendra certai-

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Il la conduisait vers la tourelle, quand le toit sembla sou-dain vaciller sous leurs pas ; en même temps on entendait des craquements de poutres et des cris de surprise et d’angoisse qui montaient de la première cour jusqu’à eux. Juda s’arrêta pour mieux écouter. La rumeur allait croissant. Des voix pleines de rage, des voix suppliantes, des voix stridentes de femmes affo-lées se mêlaient au bruit des pas d’une foule nombreuse. Les soldats avaient enfoncé la porte du nord et ils envahissaient la maison. Il se sentit pris de terreur comme un animal pourchas-sé. Sa première impression fut de fuir, mais où et comment ? Des ailes seules auraient pu l’y aider ; Tirzah, hors d’elle de peur, saisit son bras.

– Oh ! Juda, que veut dire tout ce bruit ?

On massacrait leurs serviteurs et sa mère ? N’était-ce pas sa voix qu’il entendait ? Il rassembla tout ce qui lui restait de sang-froid :

– Reste ici, Tirzah, je vais aller voir ce qui se passe en bas et je reviendrai près de toi.

Sa voix était moins ferme qu’il ne l’aurait voulu ; Tirzah se cramponnait éperdument à lui. Un nouveau cri s’éleva, plus clair, plus perçant ; cette fois, il ne pouvait plus douter, c’était bien sa mère qui appelait ainsi ; il n’hésita plus et, entraînant sa sœur avec lui, il se précipita vers l’escalier.

La terrasse sur laquelle il déboucha était pleine de soldats : d’autres, l’épée à la main, saccageaient les appartements. Dans un coin, quelques femmes à genoux priaient et se lamentaient ; non loin d’elles, la mère de Juda, les vêtements déchirés, les cheveux épars, luttait désespérément avec un soldat romain qui la tenait dans ses bras ; ses cris dominaient l’effroyable va-carme. Juda s’élança vers elle en répétant : « Mère ! mère ! »

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Mais au moment où il allait la toucher, quelqu’un le repoussa vivement en arrière, tandis qu’une voix dure disait : « C’est lui ! »

Il leva les yeux et reconnut Messala.

– Quoi ? dit un homme portant l’armure des légionnaires, ce serait là l’assassin ? Mais il est à peine sorti de l’enfance !

– Est-il donc nécessaire, selon toi, qu’un homme soit vieux pour être capable de haïr et de tuer ? C’est lui et, là-bas, voilà sa mère et sa sœur, toute sa famille.

Pour l’amour d’elles, Juda oublia ses rancunes.

– Viens-leur en aide, Messala ! Rappelle-toi notre enfance et secours-les, je t’en supplie.

Messala n’eut pas l’air de l’avoir entendu.

– Je ne puis plus t’être utile, dit-il en se tournant vers l’officier. L’aspect de la rue doit être plus intéressant que celui-ci. À bas l’amour, vive la guerre !

Il disparut en prononçant ces dernières paroles. Juda les avait comprises et dans l’amertume de son âme, il s’écria tout bas :

– À l’heure de ta vengeance, ô Seigneur, sers-toi de moi pour l’accomplir.

Il fit un effort pour s’approcher de l’officier :

– La femme que tu entends est ma mère, dit-il. Épargne-la, épargne ma sœur. Dieu est juste, il te rendra miséricorde pour miséricorde.

Cet homme parut touché et cria d’une voix forte :

– Menez ces femmes à la forteresse et ne leur faites aucun mal, vous me répondez d’elles.

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Puis, se tournant vers ceux qui tenaient Juda, il ajouta :

– Prenez des cordes, liez-lui les mains et descendez avec lui à la rue, on décidera ensuite de son châtiment.

Ils emportèrent la mère, et Tirzah, vêtue de son costume de maison, les suivait passivement. Juda leur jeta à chacune un long regard comme pour graver leurs traits dans sa mémoire, puis il couvrit ses yeux de ses mains. Peut-être pleurait-il ; si ce-la était, personne ne le vit.

Jusqu’alors il avait vécu dans une atmosphère d’amour, qui n’avait développé que le côté tendre et affectueux de sa nature, mais les sentiments violents qui existaient en lui à l’état latent venaient de s’éveiller, et dans cet instant la grande crise de sa vie s’accomplissait. Cependant aucun signe extérieur ne trahis-sait ce changement, ce passage subit de l’enfance à l’âge viril, si ce n’est qu’au moment où il tendit ses bras pour qu’on les liât, le trait gracieux qui donnait à sa bouche une expression de dou-ceur charmante s’effaça pour jamais.

Une sonnerie de trompette retentit dans la rue. Aussitôt les soldats quittèrent les galeries et plusieurs d’entre eux, n’osant pas rentrer dans les rangs avec des preuves flagrantes de pillage entre les mains, jetaient ce qu’ils tenaient sur le sol, qui fut bientôt jonché d’objets précieux.

On fit descendre Juda et il vit amener sa mère, sa sœur et les domestiques, dont plusieurs, nés dans la maison, poussaient des cris lamentables. On chassait également vers la brèche béante qui remplaçait la porte, arrachée par les soldats, les che-vaux et tous les autres animaux qui se trouvaient dans la cour. Il commençait à comprendre que le bâtiment lui-même allait être voué à la ruine, et que rien de vivant ne devait demeurer dans ses murs. S’il se trouvait encore, en Judée, un être assez pervers pour nourrir le projet d’assassiner le gouverneur romain, le sort de la famille princière des Hur lui servirait d’avertissement, et le

– 88 – palais dévasté contribuerait à maintenir vivant le souvenir de leur histoire.

Sous la surveillance de l’officier, quelques hommes s’occupèrent ensuite à refaire partiellement la porte.

Dans la rue, la lutte avait cessé ; les nuages de poussière qui s’élevaient au dessus des toits montraient que là elle se pro-longeait encore. Cependant la plus grande partie de la cohorte attendait, l’arme au bras, et toujours superbement alignée, l’ordre de reprendre sa marche, mais Juda n’avait d’yeux que pour le groupe des prisonniers, parmi lesquels il cherchait en vain à reconnaître sa mère et sa sœur.

Tout à coup une femme, couchée sur le sol de la rue, se leva d’un bond et s’élança vers Juda. Avant que les gardes eussent, pu s’emparer de la fugitive, elle s’était jetée à ses genoux, qu’elle entourait de ses bras.

– Ô Amrah, ma bonne Amrah ! lui dit-il, que Dieu te vienne en aide, moi je ne puis rien pour toi.

Elle semblait incapable de parler, il se pencha et murmura :

– Vis, Amrah, pour ma mère et pour Tirzah. Elles revien-dront et…

Un soldat la saisit rudement par le bras ; elle se redressa et, glissant entre ses mains, elle s’enfuit au travers de la porte en-core entr’ouverte, puis disparut dans le passage qui conduisait à la cour.

– Laissez-la aller, commanda l’officier, nous allons murer la maison, elle y mourra de faim.

Les soldats reprirent leur travail et quand ils l’eurent ter-miné, ils se dirigèrent vers la porte de l’ouest, qu’ils murèrent également. Le palais des Hur était désormais une chose morte. Enfin la cohorte entière reprit le chemin de la tour Antonia où le

– 89 – gouverneur se trouvait déjà, occupé à soigner ses blessures, et prêt à juger les prisonniers.

Le lendemain, un détachement de légionnaires se rendit au palais pour sceller de cire les portes définitivement fermées, et clouer sur chacune d’elles un placard portant ces mots, en latin :

Propriété de l’Empereur.

Dans l’esprit des Romains, ces simples et hautaines paroles devaient être suffisamment explicites. Elles l’étaient en effet.

Deux jours plus tard, vers midi, un décurion, suivi des dix cavaliers qu’il commandait, approchait de Nazareth, il venait du sud, c’est-à-dire de Jérusalem. Nazareth, alors un village insi-gnifiant, étalait sur le versant d’une colline ses maisons irrégu-lièrement placées, humbles masures, couvertes de pampres d’un vert éclatant. L’unique rue qui le traversait n’était guère autre chose qu’un sentier, tracé par les troupeaux. La sécheresse qui brûlait les campagnes et les collines de la Judée s’arrêtait aux confins de la Galilée, aussi voyait-on, autour de Nazareth, des jardins, des vignes, des vergers, des pâturages, et çà et là des bouquets de palmiers, qui donnaient au paysage un cachet oriental.

Au moment où la cavalcade atteignait le village, le son d’une trompette mit en émoi tous ses habitants. Les portes s’ouvraient, des groupes se formaient, et chacun se demandait quelle pouvait être la cause d’une visite aussi inusitée. Certes, les soldats n’inspiraient guère des sentiments bienveillants à tous ces villageois, mais la curiosité étant la plus forte, tous se rendaient au puits, où l’on pensait que la petite troupe s’arrêterait.

Un prisonnier, que ces hommes menaient avec eux, excitait l’intérêt général. Il était jeune et marchait péniblement, la tête découverte et à moitié nu. Ses mains étaient liées derrière son dos par une courroie, dont l’autre extrémité passait autour du

– 90 – cou d’un des chevaux. Le nuage de poussière qui se levait sous leurs pas l’enveloppait ; il avançait presque machinalement, les pieds meurtris, prêt à s’évanouir.

Arrivé devant le puits, le décurion fit halte et mit pied à terre, ainsi que ses hommes. Le prisonnier, anéanti, se laissa tomber sur le bord de la route, sans rien demander. Les villa-geois, voyant bien qu’il n’était guère qu’un jeune garçon, lui au-raient volontiers porté secours, mais n’osaient le faire.

Tandis qu’ils restaient là perplexes et que des cruches d’eau circulaient entre les soldats, un homme s’approchait, descen-dant le chemin qui venait de Séphoris. En le reconnaissant une femme s’écria ! « Voilà le charpentier ! Nous allons savoir ce que tout cela signifie : »

Le nouveau venu avait un aspect vénérable. De minces boucles de cheveux blancs s’échappaient de son turban, et une grande barbe, plus blanche encore, flottait sur sa robe de gros-sière étoffe grise. Il marchait lentement, courbé sous le poids de l’âge et de quelques outils très lourds et primitifs.

– Ô Rabbi, bon Rabbi Joseph, cria une femme, en courant à sa rencontre, il y a ici un prisonnier. Viens questionner ces soldats, afin que nous sachions qui il est, ce qu’il a fait et où ils le conduisent.

Le visage du charpentier resta impassible, cependant il re-garda le prisonnier, puis il s’approcha du décurion et lui dit d’un ton grave :

– Que la paix du Seigneur soit avec toi !

– Et celle des dieux avec toi, répondit l’officier.

– Viens-tu de Jérusalem ?

– Oui.

– Ton prisonnier est jeune ?

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– D’années, oui.

– Permets que je m’informe, auprès de toi, du crime dont il est accusé.

– C’est un assassin.

Ceux qui l’entouraient répétèrent ce mot avec effroi, mais le Rabbi poursuivit son enquête.

– Est-ce un fils d’Israël ?

– C’est un Juif, dit le Romain sèchement.

La pitié des assistants, un moment défaillante, se réveillait de nouveau.

– Je n’entends rien à vos tribus, continua le décurion, mais je sais ce qu’était sa famille. Tu as peut-être entendu parler d’un prince de Jérusalem nommé Hur – Ben-Hur comme l’appelait ton peuple. Il vivait au temps d’Hérode.

– Je l’ai vu, dit Joseph.

– Eh ! bien, c’est là son fils.

Il s’éleva une clameur générale, et pour la faire taire le Ro-main se hâta d’ajouter :

– Avant-hier, à Jérusalem, il a failli tuer Gratien, en lui je-tant une brique à la tête, du haut du toit d’un palais, celui de son père, je crois.

Il se fit un silence pendant lequel les habitants de Nazareth considéraient le jeune Ben-Hur comme s’il eût été une bête fé-roce.

– À quoi est-il condamné ? demanda le Rabbi.

– Aux galères pour la vie.

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– Que le Seigneur lui soit en aide ! s’écria Joseph d’une voix peu en accord avec sa placidité habituelle.

À ce moment un jeune homme qui accompagnait le char-pentier, mais s’était tenu jusqu’alors un peu en arrière, sans que personne prît garde à lui, laissa tomber la hache qu’il tenait à la main et s’en alla prendre une cruche d’eau posée sur une pierre non loin du puits. Avant que les gardes eussent pu l’en empê-cher, il se penchait vers le prisonnier et lui offrait à boire.

Juda, en sentant une main se poser sur son épaule avec bonté, leva les yeux, et vit devant lui un visage qu’il ne devait plus jamais oublier, le visage d’un jeune homme de son âge, ombragé de boucles de cheveux, d’une chaude nuance brun do-ré, un visage éclairé par des yeux bleu foncé, si doux, si compa-tissants, si pleins d’amour et de sainte résolution, qu’ils exercè-rent sur lui une attraction irrésistible. Son cœur, endurci par deux jours et deux nuits de souffrance, et tout occupé de projets de vengeance, se fondit sous le regard de l’étranger. Il porta la cruche à ses lèvres et but à longs traits. Pas une parole ne fut échangée entre eux.

Quand il eut fini de se désaltérer, la main, qui n’avait pas quitté l’épaule du condamné, se posa sur sa tête poussiéreuse, comme pour le bénir, puis le jeune homme remit la cruche à sa place, ramassa la hache et vint se placer à côté de Joseph. Tous ceux qui avaient été témoins de cette scène, le décurion comme les autres, le suivaient des yeux.

Le Romain, jugeant qu’hommes et chevaux s’étaient suffi-samment reposés, donna le signal du départ, mais son humeur semblait s’être adoucie, car il aida lui-même son prisonnier à se lever et à se mettre en croupe derrière un des soldats. Ce fut ainsi que, pour la première fois, Juda et le fils de Marie se ren-contrèrent.

 

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