Ben-Hur
Chapitre XIII
Arrius, peu à peu, revenait à la vie et la joie de Ben-Hur fut grande en l’entendant prononcer quelques paroles incohérentes, puis le questionner sur l’endroit où il se trouvait, sur la manière dont il avait été sauvé, enfin s’informer de l’issue du combat. L’incertitude au sujet de la victoire finale contribua, en une large mesure, à lui rendre sa présence d’esprit.
– Notre salut, disait-il, dépend des résultats de la bataille. Je sais ce que je te dois, car tu as sauvé ma vie au péril de la tienne. Je le reconnais hautement et quoi qu’il arrive, je t’en remercie ; bien plus, si la fortune me sert et m’aide à échapper au danger dans lequel nous nous trouvons, je ferai de toi tout ce qui peut dépendre d’un Romain qui possède les moyens de se montrer reconnaissant. Cependant il reste à savoir si, avec toute ta bonne volonté, tu m’as réellement rendu un service et je vou-drais – il hésita un instant avant de poursuivre – je voudrais ob-tenir de toi la promesse que, si la nécessité s’en présente, tu me rendras le plus grand des services que les hommes puissent ré-clamer les uns des autres…
– S’il ne s’agit pas d’une chose défendue, compte sur moi, répondit Ben-Hur.
Arrius se tut pendant un moment.
– Es-tu vraiment fils d’Hur, le Juif ? demanda-t-il enfin.
– Je te l’ai déjà dit.
– J’ai connu ton père. – Juda se rapprocha d’Arrius, afin de ne perdre aucune de ses paroles. – Je l’ai connu et je l’aimais. –
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Le tribun s’arrêta de nouveau, ses pensées semblaient changer de direction.
– Il ne se peut, reprit-il, que tu n’aies pas entendu parler de Caton et de Brutus. C’étaient de grands hommes, et jamais ils ne furent plus grands qu’à l’heure de la mort. En mourant ils nous ont appris qu’un Romain ne saurait survivre à la bonne fortune. M’entends-tu ?
– Je t’écoute.
– Il est d’usage parmi les nobles Romains de porter des bagues. Il y en a une à mon doigt. Prends-la.
Il tendit une de ses mains vers Juda, qui lui obéit.
– Mets-la à ton propre doigt.
Ben-Hur fit ce qu’il voulait.
– Ce bijou te sera d’une grande utilité, dit Arrius. J’ai d’immenses propriétés et je passe pour riche, même à Rome. Je n’ai pas de famille. Si tu montres cette bague à mon intendant, que tu trouveras dans ma villa près de Misène, et que tu lui dises comment elle est tombée en ta possession, il te donnera ce que tu lui demanderas, quand même ce serait tout ce qu’il a sous sa surveillance. Si je vis, je ferai mieux que cela pour toi, je ferai de toi un homme libre, je te rendrai à ta famille et à ton peuple, j’accomplirai tous les désirs que tu pourrais avoir. Com-prends-tu bien ce que je te dis ?
– Je voudrais m’empêcher de l’entendre que je ne le pour-rais pas.
– Alors jure-moi, par les dieux ?
– Non, bon tribun, je suis Juif.
– Par ton Dieu, donc, ou selon la formule sacrée pour toi, jure-moi de faire ce que je vais te dire. J’attends ta promesse.
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– Noble Arrius, tu me prouves qu’il s’agit d’une chose d’une gravité extrême. Dis-moi, avant tout, en quoi consiste ton dé-sir ?
– Aurai-je ensuite ta promesse ?
– Ce serait me lier d’avance et, béni soit le Dieu de mes pères ! voilà un navire qui s’avance vers nous.
– D’où arrive-t-il ?
– Du nord.
– Peux-tu voir à quelle nation il appartient ?
– Non, je ne me connais qu’aux rames.
– A-t-il un pavillon ?
– Je n’en vois point.
– Une galère romaine, à l’heure de la victoire, arborerait plusieurs drapeaux, celle-ci doit appartenir à l’ennemi, aussi prête-moi l’oreille, pendant que je puis encore parler. Entre les mains des pirates ta vie sera sauve, peut-être ne te rendront-ils pas la liberté et te remettront-ils aux rames, mais du moins ils ne te tueront point, tandis que moi… – La voix du tribun s’altéra, mais il fit un effort sur lui-même, et reprit, résolument : – Je suis trop vieux pour subir le déshonneur. Il faut qu’on sache à Rome que Quintus Arrius a péri sur son bateau, ainsi qu’il sied à un tribun romain. Si cette galère appartient aux pi-rates, précipite-moi dans la mer, voilà le service que j’attends de toi. Jure-moi que tu l’accompliras.
– Je ne jurerai point, dit Ben-Hur d’un ton ferme, et ne t’obéirai pas davantage. La loi qui me lie me rend responsable de ta vie. Reprends ta bague et avec elle toutes les promesses que tu m’as faites. Le jugement qui m’a condamné aux rames toute ma vie n’a pu aliéner ma liberté. Je suis un fils d’Israël et,
– 132 – en ce moment du moins, mon propre maître. Reprends ta bague, te dis-je.
Arrius ne bougea pas.
– Tu ne la veux pas ? continua Juda. Alors je vais la jeter à la mer, non pas en signe de mépris ou de colère, mais afin de me libérer d’une obligation que je ne puis accepter. Regarde, tribun.
Et tout en parlant, il jetait l’anneau loin de lui. Arrius n’avait pas levé les yeux, mais il l’entendit tomber dans l’eau.
– Tu as fait une folie, dit-il, ma vie ne dépend pas de toi, je puis la quitter sans ton secours, et après, qu’adviendra-t-il de toi ? Les hommes déterminés à mourir préfèrent que la mort leur soit donnée par la main des autres, par la simple raison que l’âme, d’après Platon, répugne à l’idée du suicide, mais c’est là tout. Si ce bateau appartient à l’ennemi je quitterai ce monde, j’y suis décidé, car je suis Romain. Le succès et l’honneur sont les seules choses pour lesquelles il vaille la peine de vivre. Malgré tout cela, j’aurais aimé à t’être utile. Ma bague était la seule preuve à ton égard dont je pusse disposer. Je mourrai, regret-tant la victoire et la gloire, qui me sont enlevées ; toi tu vivras pour regretter que ta folie t’ait empêché d’accomplir un pieux devoir. J’ai pitié de toi, vraiment.
Ben-Hur comprenait mieux qu’il ne l’avait compris au premier moment les conséquences de sa conduite, mais il ne broncha pas.
– Dans le cours de mes trois années de servitude, tu es le seul être humain, ô tribun, qui m’ait regardé avec bonté. Non, je me trompe, il y en a eu un autre ! – La voix lui manqua, ses yeux se remplirent de larmes, et il revit devant lui le visage du jeune homme qui lui avait donné à boire, auprès du puits de Nazareth. – Mais, du moins, reprit-il, tu es le seul qui se soit enquis de moi, aussi, bien que j’aie pensé, en essayant de te sauver, à tout ce que tu pourrais faire pour m’arracher à mon sort malheu-
– 133 – reux, je n’ai pas agi dans un but purement égoïste. Cependant Dieu m’a fait comprendre que je dois tenter d’atteindre la liber-té par des moyens dont je n’aie pas à rougir, et ma conscience me dit que, plutôt que de devenir ton meurtrier, je devrais mou-rir avec toi. Aussi ma volonté est-elle arrêtée, ô tribun ; quand bien même tu m’offrirais toutes les richesses de Rome, je ne consentirais point à t’ôter la vie. Ton Platon et ton Brutus n’étaient que de petits enfants auprès de l’Hébreu qui nous a donné la loi à laquelle nous devons tous obéir.
– Mais c’est une requête que je t’adresse.
– Un ordre de ta part serait pour moi d’un plus grand poids, et pourtant il ne parviendrait pas à m’ébranler. Tu insis-terais en vain auprès de moi.
Ils n’ajoutèrent rien ni l’un ni l’autre. Ben-Hur regardait la galère, qui cinglait dans leur direction. Arrius restait immobile, les yeux fermés.
– Es-tu certain que ce soit là une galère ennemie ! deman-da tout à coup Ben-Hur.
– À peu près.
– Elle s’arrête et met un canot à la mer. Le pavillon est-il le seul signe auquel on pourrait reconnaître une galère romaine ?
– Si c’en est une, elle doit avoir un bouclier.
Cependant Arrius n’était pas encore rassuré.
– Les hommes qui occupent le canot recueillent les naufra-gés. Les pirates ne seraient pas si humains.
– Ils ont peut-être besoin de rameurs, répliqua le tribun, qui se souvenait probablement de s’en être procuré de cette fa-çon.
Ben-Hur épiait les moindres mouvements de ces inconnus.
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– La galère s’éloigne ! s’écria-t-il tout à coup.
– Où va-t-elle ?
– Elle se dirige vers le navire abandonné, qui se trouve à notre droite. Elle va l’atteindre, elle l’accoste, le commandant envoie des hommes à bord.
Arrius ouvrit les yeux et sortit de son apathie.
– Remercie ton Dieu, dit-il, après avoir considéré attenti-vement les deux galères, comme je rends grâce à tous les miens. Les pirates couleraient ce bâtiment abandonné, au lieu de le remorquer. Cet acte, mieux encore que le bouclier, me fait re-connaître les Romains. La victoire est à moi, la fortune ne m’a pas abandonné et nous sommes sauvés. Appelle, fais des signes, afin qu’on arrive promptement à notre secours. Je vais devenir duumvir et je t’emmènerai avec moi. Ton père était un vrai prince, il m’a appris qu’un Juif n’est point un barbare et je ferai de toi mon fils. Rends grâce à Dieu et crie plus fort. Hâte-toi, car il faut que nous poursuivions ces brigands. Malheur à eux ! Au-cun d’eux ne nous échappera !
Juda se tenait debout sur son radeau ; il agitait ses bras et criait de toutes ses forces. Enfin, les matelots qui montaient le canot l’aperçurent. Un instant plus tard, son maître et lui étaient sauvés.
On reçut le tribun sur la galère, comme un héros manifes-tement favorisé par la fortune. Couché sur son lit, sur le pont, il apprit de quelle façon le combat s’était terminé. Lorsque tous les survivants du naufrage eurent été recueillis, Arrius fit arbo-rer le pavillon et donna l’ordre de repartir immédiatement, afin de rejoindre la flotte qui devait arriver du nord. En temps voulu, les cinquante galères, en entrant dans le canal, rencontrèrent les restes des derniers vaisseaux de l’escadre des pirates, qui fuyaient, et les défirent entièrement, pas un seul d’entre eux ne
– 135 – leur échappa. Pour rendre plus complet le triomphe du tribun, ils capturèrent vingt galères ennemies.
À son retour de la croisière, on fit une réception chaleu-reuse à Quintus Arrius, sur le môle de Misène. Le jeune homme qui l’accompagnait attira bien vite l’attention de ses amis et, pour répondre à leurs questions, il raconta l’histoire de son sau-vetage, mais en omettant tous les détails qui se rapportaient au passé de l’étranger. Arrivé à la fin de son récit, il appela Ben-Hur et lui posa la main sur l’épaule.
– Vous voyez là, mes amis, mon fils et mon héritier, dit-il, et comme il possédera un jour tous mes biens, je vous prie de l’appeler désormais de mon nom. Je vous demande de l’aimer comme vous m’aimez moi-même.
Le brave Romain, tenant les promesses qu’il avait faites à Ben-Hur, l’adopta officiellement et l’introduisit, sous les plus heureux auspices, dans le monde impérial. Un mois plus tard, lors du retour du tribun à Rome, on célébra une grande fête, en l’honneur de sa victoire sur les pirates, dans le théâtre de Scau-rus. Un des côtés de l’immense enceinte était orné de trophées, parmi lesquels se trouvaient les tillacs de vingt galères. Au-dessus, on avait écrit, en caractères visibles pour les quatre-vingt mille spectateurs, assis sur les gradins :
Pris aux pirates dans le golfe d’Euripe, par Quintus Arrius,
Duumvir.
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