Ben-Hur
Chapitre XVII
Ben-Hur avait quitté l’entrepôt avec l’amer sentiment de l’effondrement de sa dernière espérance. La pensée de son com-plet isolement s’emparait de lui d’une façon poignante ; il lui semblait qu’il ne valait plus la peine de vivre. Il s’arrêta au bord de la rivière ; elle coulait lentement, comme si elle s’arrêtait pour l’attendre, et ses profondeurs sombres l’attiraient presque invinciblement. Tout à coup, comme pour l’arracher à cette at-traction, les paroles de son compagnon de voyage lui revinrent à la mémoire : « Mieux vaudrait être un ver et se nourrir des mû-riers de Daphné que de s’asseoir à la table d’un roi ». Il se dé-tourna et reprit d’un pas rapide le chemin de son hôtellerie.
– Tu demandes le chemin qui conduit à Daphné ? s’écria l’intendant, étonné de la question que lui posait Ben-Hur. Tu n’y as donc jamais été ? Alors regarde ce jour comme le plus heu-reux de ta vie. Tu ne peux te tromper de chemin. Prends la pre-mière rue à ta gauche et suis-la jusqu’à l’avenue connue sous le nom de colonnade d’Hérode ; là, tourne à gauche et va jusqu’au portique de bronze du temple d’Épiphane. C’est là que com-mence la route qui mène à Daphné. Que les dieux soient avec toi !
Après avoir donné à l’intendant quelques ordres au sujet de ses bagages, Ben-Hur s’éloigna. Il lui fut aisé de gagner la co-lonnade d’Hérode. C’était à peu près la quatrième heure du jour, et quand il eut passé sous les portes de bronze, il se trouva mêlé à ceux qui se rendaient aux fameux bosquets. La route était di-visée en trois parties, séparées par des balustrades ornées de statues. Des deux côtés, des groupes de chênes ou de sycomores et des pavillons de verdure invitaient les passants au repos. La
– 164 – partie de la route réservée aux piétons était pavée en pierres rouges ; un fin sable blanc, soigneusement roulé, recouvrait celle des chariots. Le nombre et la variété des fontaines placées sur le bord du chemin était incroyable ; on les nommait du nom des rois qui les avaient fait élever en souvenir, de leurs visites à Daphné. Cette allée splendide s’étendait, à partir de la ville, sur une étendue de plusieurs kilomètres, mais Ben-Hur avait à peine un regard pour sa royale magnificence et n’accordait pas beaucoup plus d’attention à ses compagnons de route.
Les pensées qui l’absorbaient n’étaient pas l’unique cause de son indifférence ; elle provenait aussi de ce que, comme tous les Romains fraîchement débarqués en province, il croyait fer-mement que, nulle part, on ne pouvait voir des cérémonies su-périeures à celles qui se célébraient, journellement, autour du poteau d’or élevé par l’empereur Auguste, lequel marquait le centre du monde. Pourtant, lorsqu’il atteignit Heraclia, village de banlieue, situé à mi-chemin entre la ville et les bocages cé-lèbres, l’exercice avait un peu dissipé son humeur sombre et il commençait à se sentir disposé à s’amuser.
Une paire de béliers, conduits par une femme superbe, et comme elle ornés de rubans et de fleurs, attira d’abord son at-tention ; puis il s’arrêta pour regarder un taureau blanc, à la puissante encolure, couvert de sarments chargés de grappes. Il portait sur son dos un enfant nu, image du jeune Bacchus, qui pressait dans une coupe le fruit de la vigne et faisait des liba-tions, selon les formules consacrées. Lorsqu’il se remit en marche, il se demandait avec curiosité sur quels autels ces of-frandes seraient déposées. Bientôt il s’intéressa aux cavaliers et aux chariots qui le dépassaient, puis il se mit à observer la foule de ses compagnons de route.
Cette foule était composée de personnes de tout âge et de toute condition. Elles passaient presque toutes par groupes. Certains de ces groupes étaient vêtus de blanc, les autres de noir ; il y en avait qui cheminaient lentement, en chantant des
– 165 – hymnes, ou qui marchaient, au contraire, d’un pas léger, au son d’une musique de fête. Si tel était tous les jours l’aspect de ceux qui se rendaient à Daphné, que serait donc celui des bosquets mêmes ?
Des cris de joie éclatèrent. Ben-Hur suivit des yeux la di-rection de beaucoup de mains tendues ; il vit, au sommet d’une colline, le portique d’un temple, placé à l’entrée du bocage sacré. Les hymnes retentissaient plus ferventes, la musique accélérait sa mesure. L’enthousiasme général se communiquait à lui, comme à son insu, et, lorsque après avoir passé sous le por-tique, il se trouva sur une large esplanade dallée, il fut tenté, malgré le raffinement de ses goûts de Romain, de se joindre aux exclamations de la foule à la vue d’un jardin délicieux qui se perdait au loin, dans une forêt à demi voilée par des vapeurs, d’un bleu pâle idéalement doux. Il traversa ce jardin, plein de fleurs, de jets d’eau et de statues, autour desquelles dansaient des hommes et des femmes se tenant enlacés. À la suite de la procession, il entra dans un des bosquets. Il avançait, sans même demander où ils allaient, mais avec l’impression vague qu’ils finiraient par arriver aux temples qui devaient former, pensait-il, l’attraction suprême de Daphné.
La vie était-elle vraiment si douce dans ces bosquets ? se demandait-il, en songeant au refrain qu’il entendait répéter au-tour de lui : « Mieux vaut être un ver et se repaître des mûriers de Daphné que de s’asseoir au festin d’un roi ». En quoi consis-tait ce charme irrésistible, auquel cédaient chaque année des milliers de personnes, qui abandonnaient le monde pour se reti-rer dans ces lieux ? Était-il donc assez puissant pour effacer le souvenir des misères souffertes et faire oublier les choses du passé, douces ou amères ? Et si tant d’âmes trouvaient là le bonheur, ne pourrait-il l’y découvrir également ?
À mesure qu’il avançait dans l’épaisseur des bosquets, l’air lui paraissait plus parfumé.
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– Y a-t-il un jardin là-bas ? demanda-t-il à un homme qui marchait à côté de lui, en indiquant de la main la direction d’où venait la bise.
– Je crois plutôt qu’on offre un sacrifice à Diane ou à Pan, ou à quelque autre divinité des bois.
Ben-Hur jeta un regard d’étonnement à cet homme, qui venait de lui parler dans sa langue maternelle.
– Tu es Hébreu, lui dit-il.
– Je suis né à un jet de pierre de la place du Marché, à Jé-rusalem, répondit-il avec un sourire de déférence.
Ben-Hur se préparait à continuer la conversation avec cet inconnu, mais une poussée de la foule les sépara. Un sentier s’ouvrait à cet endroit devant lui ; il s’y engagea, heureux d’échapper aux flots de la procession, et s’enfonça dans un four-ré, qui semblait, de loin, être à l’état sauvage, mais où l’on aper-cevait vite les traces de la main d’un maître. Les buissons et les arbres dont il se composait portaient tous des fleurs ou des fruits ; il reconnaissait le parfum des lilas, des jasmins et des lauriers roses, qu’il avait vus fleurir, autrefois, dans les vallées, autour de la cité de David. Il entendait roucouler près de lui des tourterelles ; des merles sautillant sur le sentier semblaient l’attendre et lui souhaiter la bienvenue ; un rossignol chantait sur une branche, à portée de sa main, et ne s’envola pas à son approche ; une caille passa à côté de lui à la tête de sa couvée, sans que sa présence parût la troubler. Il s’assit au pied d’un ci-tronnier, dont les racines plongeaient dans un petit ruisseau murmurant sous la ramée. Un pinson, dont le nid frêle se balan-çait à une branche inclinée au-dessus de l’eau, fixait sur lui, sans témoigner de frayeur, ses yeux noirs et brillants. Vraiment, se dit-il, il semble que cet oiseau me parle. Il me dit : Je n’ai pas peur de toi, car ici l’amour règne en maître.
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Il comprenait, tout à coup, ce qui faisait le charme de Daphné. Pourquoi s’y soustrairait-il ? Pourquoi ne jouirait-il pas des délices que ce séjour enchanteur lui promettait et n’essaierait-il pas d’y trouver l’oubli du passé et de ses soucis, l’oubli de lui-même ?
Mais bientôt la voix de sa conscience juive se fit entendre. L’amour, était-ce donc tout, dans la vie ? Tout ? Ceux qui pou-vaient s’y livrer complètement et ensevelir leur existence dans un endroit comme celui-là n’avaient, sûrement, rien qui les re-tînt ailleurs, pas de devoirs, tandis que lui…
Il se leva brusquement, le visage en feu. Dieu d’Israël ! mère ! Tirzah ! s’écria-t-il, maudit soit le jour, maudit soit l’endroit où j’ai pu songer à être heureux sans vous !
Il se précipita en avant, cherchant une issue pour sortir du bosquet. Le sentier aboutissait à un pont jeté sur une rivière ; il le traversa et se trouva dans une vallée verdoyante, où pais-saient quelques brebis ; la bergère l’appela, en lui faisant un signe de la main. Il continua son chemin sans lui répondre et ne tarda pas à arriver devant un autel formé d’un piédestal en gra-nit et d’une console en marbre blanc, qui supportait un trépied de bronze dans lequel quelque chose brûlait. Une femme, tenant à la main une branche de saule, était debout devant l’autel. Quand elle l’aperçut, elle lui cria :
– Reste ici, près de moi.
Mais il s’arracha à la séduction de son sourire, et reprit sa course dans la direction d’une forêt de cyprès qu’il apercevait à l’horizon.
Tout à coup, Ben-Hur entendit retentir le son éclatant d’une trompette ; au même instant il reconnaissait, étendu dans l’herbe, le Judéen qu’il avait rencontré près du temple. Cet
– 168 – homme se leva aussitôt et vint à sa rencontre, en le saluant ami-calement.
– Te diriges-tu du même côté que moi ? lui demanda Ben-Hur.
– Je me rends au champ de course.
– Au champ de course ?
– Oui, la trompette que tu viens d’entendre sonne l’appel des concurrents.
– Mon ami, dit Ben-Hur, je te confesse mon ignorance de ces lieux, et si tu veux me permettre de te suivre, je t’en serai re-connaissant.
– J’en serai enchanté. Écoute ! J’entends le bruit des cha-riots qui se rendent sur la piste.
Ben-Hur écouta un instant, puis il posa la main sur le bras de son compagnon, en disant :
– Je suis le fils d’Arrius, le duumvir.
– Je suis Malluch, un marchand d’Antioche.
– Eh bien ! bon Malluch, le son de cette trompette m’enivre, car j’ai l’habitude de ce genre d’exercice et ne suis point un inconnu dans les hippodromes de Rome. Hâtons-nous de nous rendre à celui-ci.
– Le duumvir était Romain, dit Malluch en ralentissant un peu le pas, cependant son fils porte les vêtements d’un Juif.
– Le noble Arrius était mon père adoptif, répondit Ben-Hur.
– Ah ! je comprends, je te demande pardon de ma curiosi-té.
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Au sortir de la forêt, ils débouchèrent sur un vaste terrain plat, tout autour duquel courait une piste soigneusement arro-sée. Des cordes, soutenues par des javelots plantés en terre, marquaient ses contours. Ombragées par des tentes, de grandes estrades, garnies de bancs, étaient réservées aux spectateurs. Les deux nouveaux venus s’installèrent dans l’une d’elles. Ben-Hur comptait les chariots à mesure qu’il les voyait s’avancer vers la piste ; ils étaient au nombre de neuf.
– Je croyais qu’en Orient on se contentait de faire courir deux chevaux, dit-il d’un ton de bonne humeur, mais je vois qu’ici les amateurs sont ambitieux et qu’ils en attellent quatre de front, comme les rois. Je suis curieux de voir comment ils se tireront d’affaire.
Huit des quadriges atteignirent sans encombre le poteau, d’où s’effectuait le départ ; les uns arrivaient au pas, au trot, tous étaient exceptionnellement bien conduits. Le dernier arri-vait au galop ; en l’apercevant, Ben-Hur poussa un cri d’admiration.
– J’ai vu les écuries de l’empereur, Malluch, mais par la mémoire bénie de notre père Abraham, je n’ai jamais vu les pa-reils de ces quatre chevaux.
Leur allure se précipitait, il était aisé de comprendre que leur conducteur n’en était plus maître.
Un cri perçant retentit sur l’estrade. Ben-Hur tourna la tête et vit un vieillard, debout sur un banc, les mains levées, les yeux dilatés, sa longue barbe échevelée. Quelques-uns de ses voisins se mirent à rire.
– Ils devraient respecter au moins ses cheveux blancs ! dit Ben-Hur, le connais-tu ?
– C’est un puissant personnage, qui vient du désert, d’au-delà de Moab. Il possède des troupeaux de chameaux et des
– 170 – chevaux qui descendent, dit-on, de ceux des premiers Pharaons. On l’appelle le cheik Ilderim.
Pendant ce temps, le conducteur des quatre chevaux es-sayait en vain de les calmer. Chacun de ses efforts manqués ex-citait davantage le cheik.
– Qu’Abbadon l’emporte ! hurlait le patriarche. Courez, vo-lez, m’entendez-vous, mes enfants ? – ceci s’adressait à quelques personnes de sa suite, – ils sont nés au désert comme vous, arrêtez-les vite.
– Maudit Romain ! continuait le vieillard en menaçant du poing le conducteur. Ne m’a-t-il pas juré qu’il saurait les con-duire, juré par toute la lignée de ses dieux bâtards ? Rends-leur la main, rends-leur la main, te dis-je ! Ne m’a-t-il pas juré que sous ses soins ils seraient doux comme des agneaux et rapides comme des colombes ? Qu’il soit maudit et que maudite soit la mère des menteurs, qui le nomme son fils. Les voyez-vous, mes coursiers sans prix ? Qu’il les touche du bout de son fouet et alors… le reste de sa phrase se perdit dans un grincement de dents. Jetez-vous à leur tête, dites-leur un mot dans la langue que l’on parle sous les tentes. Fou ! fou que j’ai été de les confier à un Romain !
Ben-Hur sympathisait avec le cheik, car il comprenait que sa fureur ne provenait pas tant de son orgueil de propriétaire, ou de son anxiété au sujet de l’issue de la course, que de son af-fection pour ses chevaux, et il se disait qu’ils méritaient d’être aimés ainsi, avec une tendresse touchant à la passion.
Ils étaient tous de la même nuance, bai clair, parfaitement assortis et si bien proportionnés, qu’ils paraissaient être moins grands qu’ils ne l’étaient en réalité. Leurs petites têtes, larges entre les deux yeux, étaient terminées par de fins naseaux, dont l’intérieur était d’un rouge vif, comme la flamme. Sur leurs en-colures gracieusement arquées, retombaient des crinières, si épaisses et si longues, qu’elles recouvraient leurs épaules et leur
– 171 – poitrail. Leurs sabots ressemblaient à des coupes d’agate et tout en ruant, ils battaient l’air de leurs longues queues flottantes, d’un noir brillant. Le cheik parlait d’eux comme d’animaux sans prix et certes, en cela, il n’exagérait point.
Ben-Hur ne se trompait pas en supposant qu’ils avaient grandi sous les yeux de leur maître, qu’ils avaient été l’objet de ses soins, durant le jour et de ses rêves pendant la nuit, qu’ils avaient fait partie de sa famille, sous les tentes noires, au fond du désert sans ombre et qu’il les aimait comme ses enfants. Le vieillard les avait amenés à la ville, afin de triompher, par leur moyen, de ces Romains hautains et détestés, sans douter un ins-tant du succès. Il savait que personne ne pouvait leur disputer le prix de la course, s’ils étaient conduits par un entraîneur habile et intelligent, et maintenant qu’il constatait l’incapacité de l’homme auquel il les avait confiés, il sentait le besoin, avec toute l’ardeur de son tempérament d’Arabe, d’exprimer haute-ment son indignation et de remplir l’air de ses clameurs. Avant même que le patriarche eût fini d’invectiver son cocher, une douzaine de mains s’étaient emparées des chevaux et avaient réussi à les calmer.
Mais un nouveau char venait de faire son apparition sur la piste. Contrairement aux premiers venus, conducteur, chevaux et chariot étaient en tenue d’apparat ; on se fût cru, à les voir, au cirque et au jour où devait avoir lieu la course proprement dite. Les autres concurrents avaient été reçus sans aucune démons-tration, mais les applaudissements éclatèrent sur son passage et l’attention générale se concentra sur lui. Les chevaux attelés au brancard étaient d’un noir de jais, les deux autres blancs comme neige. Leurs queues étaient coupées court, selon la coutume romaine, et leurs crinières tressées avec des rubans jaunes et rouges.
Bientôt l’étranger se trouva en face des estrades et Ben-Hur, après avoir payé un juste tribut d’admiration à son atte-
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Qui était-ce donc ? Ben-Hur ne pouvait voir son visage, mais il y avait dans son maintien, dans ses manières, dans toute sa personne quelque chose de familier, qui lui rappelait une pé-riode déjà lointaine de sa vie.
Les applaudissements de la foule et la splendeur de son at-tirail indiquaient clairement qu’il devait être quelque favori du gouverneur, ou quelque personnage fameux, ce que ne démen-tait point sa présence sur le champ de courses, car les rois eux-mêmes briguaient souvent l’honneur de gagner en personne la couronne de feuillage, prix de la victoire.
Ben-Hur se leva et se fraya un passage. Enfin il voyait de face l’homme qui excitait sa curiosité. Il était beau de visage et de fière tournure. Vêtu d’une tunique écarlate, il tenait les rênes d’une main et un fouet de l’autre. Il recevait les ovations de la foule avec la froide indifférence d’une statue. Ben-Hur restait immobile et comme pétrifié ; son instinct et sa mémoire l’avaient fidèlement servi : c’était Messala.
Ses chevaux de choix, son char magnifique, son attitude et surtout l’expression orgueilleuse et dure de son visage d’aigle, prouvaient qu’il n’avait pas changé, qu’il était toujours le Messa-la hautain et sûr de lui-même, l’ambitieux cynique, le persifleur dont Ben-Hur avait gardé le souvenir.
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