Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 5 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre V

 

 

Les collines qui s’élèvent au-delà de Bethléem abritent contre les vents du nord une plaine, plantée de sycomores, de chênes verts et de pins, d’oliviers et de ronces, où paissaient alors les troupeaux. À l’extrémité de cette plaine, opposée à la ville, s’élevait une fort ancienne bergerie, qui n’était plus guère qu’une ruine sans toit, entourée d’un enclos dans lequel les ber-gers avaient coutume de rassembler leurs troupeaux vers le soir.

Le jour même où Joseph et Marie arrivaient à Bethléem, quelques bergers, au coucher du soleil, se dirigeaient vers cette bergerie. À la nuit close, ils allumèrent un feu près de la porte, prirent leur repas du soir et s’assirent pour se reposer et causer, tandis que l’un d’entre eux montait la garde. Ils étaient six, sans compter celui qui veillait. Comme ils ne portaient habituelle-ment pas de coiffures, leurs cheveux se dressaient sur leurs têtes en touffes épaisses et rudes, leurs barbes incultes descendaient jusque sur leurs poitrines. Des manteaux, faits de peaux de moutons, tournés la toison en dedans, les couvraient des pieds à la tête et ne laissaient de libre que leurs bras ; de larges cein-tures retenaient ces vêtements grossiers autour de leur taille ; leurs sandales étaient sordides. À leur côté pendaient des gibe-cières, contenant du pain et des pierres soigneusement choisies, pour les frondes dont ils étaient armés. Près de chacun d’eux gi-sait le bâton recourbé qui symbolisait leur charge, en même temps qu’il leur servait à se défendre.

Tels étaient les bergers de Judée, des hommes en appa-rence aussi féroces que les chiens couchés avec eux autour du feu, en réalité des êtres simples d’esprit et tendres de cœur, ce qui tenait en partie à la vie primitive qu’ils menaient, mais sur-

– 32 – tout à ce qu’ils étaient sans cesse occupés à soigner des agneaux doux et faibles.

Ils se reposaient et causaient. Ils parlaient de leurs trou-peaux, un sujet que d’autres eussent jugé monotone, mais qui, pour eux, représentait l’univers. Pourtant ces hommes simples et rudes étaient aussi des croyants et des sages. Les jours de sabbat, ils se purifiaient et se rendaient à la synagogue, où ils s’asseyaient sur les bancs réservés aux pauvres et aux humbles, et nul ne prêtait au service plus d’attention qu’eux, ou n’y son-geait davantage durant la semaine. Ils savaient une chose, c’est que l’Éternel était leur Dieu et qu’ils devaient l’aimer de tout leur cœur, et ils l’aimaient, puisant dans cet amour une intelli-gence des choses spirituelles qui dépassait celle des rois de la terre.

Peu à peu leurs voix se turent, et avant que la première veille fût passée, tous dormaient autour du feu. La nuit, comme la plupart des nuits d’hiver dans la région des collines, était claire et brillamment étoilée. Aucun vent ne soufflait. L’atmosphère était d’une si parfaite limpidité, le silence si pro-fond, qu’on eût dit que le ciel se penchait vers la terre pour lui annoncer tout bas de mystérieuses nouvelles.

Devant la porte le garde allait et venait. Il lui semblait que minuit tardait ; pourtant il finit par terminer sa veille. Il se diri-geait vers le feu, heureux de pouvoir se reposer à son tour, quand une lumière, douce et pâle comme celle de la lune, perça l’obscurité de la nuit. Il s’arrêta, n’osant respirer. La lumière de-venait d’instant en instant plus brillante, elle éclairait les objets cachés jusqu’alors à ses yeux. Un frisson, causé non par la fraî-cheur de l’air, mais par la crainte, le secoua. Il leva les yeux et voilà, les étoiles semblaient s’en être allées et la lumière parais-sait descendre d’une porte ouverte dans la voûte des cieux ; elle prenait un éclat splendide. Saisi de terreur, il s’écria : « Éveillez-vous, éveillez-vous ! » Les chiens s’élancèrent dans la plaine en hurlant, les brebis épouvantées se serraient les unes contre les

– 33 – autres. Les bergers se levèrent en sursaut et saisirent leurs armes en criant tous à la fois :

– Qu’y a-t-il ?

– Regardez, le ciel est en feu.

Soudain la lumière devint si éblouissante qu’ils tombèrent sur les genoux, leurs fronts s’inclinèrent jusqu’en terre et ils au-raient rendu l’âme de frayeur si une voix ne leur avait dit : « N’ayez point de peur, car voici, je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple ! » La voix, une voix pure et claire, d’une douceur infinie, pénétra jusqu’au plus profond de leurs cœurs et calma leur frayeur. Ils virent, au centre d’une grande gloire, un homme vêtu d’une robe éclatante de blan-cheur. Au-dessus de ses épaules s’élevaient les extrémités de deux grandes ailes, ployées et lumineuses ; sur son front brillait une étoile, ses mains s’étendaient vers eux, pour les bénir, son visage était d’une beauté et d’une sérénité divines.

Ils avaient maintes fois entendu parler des anges et sou-vent ils en parlaient entre eux. Maintenant ils se disaient : « La gloire de Dieu est sur nous et celui-ci est le même qui est apparu autrefois au prophète, sur les rives de l’Ullaï. » Et l’ange conti-nua :

« Car aujourd’hui, en la ville de David, le Sauveur, qui est le Christ, vous est né. »

Il y eut encore un silence durant lequel ces paroles se gra-vaient dans leur cœur.

« Et ceci vous servira de signe, c’est que vous trouverez le petit enfant emmailloté et couché dans une crèche. »

Le héraut ne parla plus, il s’était acquitté de son message, mais il demeurait encore près d’eux, et tout à coup la lumière dont il semblait être le centre devint toute rose et se mit à trem-bler. Alors, aussi loin que la vue des bergers pouvait s’étendre,

– 34 – ils virent aller et venir des ailes blanches et des formes ra-dieuses, et ils entendirent des multitudes de voix qui chantaient à l’unisson :

« Gloire soit à Dieu, au plus haut des cieux, paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes ! »

Après cela le héraut leva les yeux comme pour solliciter l’approbation d’un être invisible, puis il déploya ses grandes ailes, toutes blanches dans les bords, irisées comme la nacre, dans les parties ombrées, s’éleva sans effort et disparut aux re-gards. Tout redevint obscur autour d’eux, mais longtemps en-core, ils entendirent descendre du ciel ce refrain, toujours plus atténué par la distance :

« Gloire soit à Dieu, au plus haut des cieux, paix sur la terre, bonne volonté envers les hommes ! »

Quand les bergers eurent repris pleine possession de leurs sens, l’un d’eux dit aux autres :

– C’était Gabriel, le messager de Dieu.

– N’a-t-il pas dit que Christ, le Seigneur, est né ?

– Oui, c’est là ce qu’il a dit.

– N’a-t-il pas dit aussi que c’est dans la ville de David, dans notre Bethléem, que nous le trouverions, un petit enfant enve-loppé dans des langes ?

– Et couché dans une crèche.

Celui qui avait parlé le premier, réfléchit un moment, puis il s’écria, comme s’il venait de prendre une soudaine résolution :

– Il n’y a qu’un endroit à Bethléem où se trouvent des crèches, c’est la caverne. Frères, allons voir ce qui s’y est passé. Il y a longtemps que les docteurs et les sacrificateurs attendent le Christ. Maintenant qu’il est ici, allons l’adorer.

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– Mais les troupeaux ?

– Le Seigneur en prendra soin. Hâtons-nous de partir !

Alors, s’étant levés tous ensemble, ils quittèrent la bergerie. Ils traversèrent la montagne, puis la ville, et arrivèrent à la porte de l’hôtellerie, où veillait un homme qui leur demanda ce qu’ils cherchaient.

– Nous avons vu et entendu de grandes choses cette nuit, répondirent-ils.

– Nous aussi nous avons vu quelque chose, mais nous n’avons rien entendu. Que savez-vous ?

– Le Christ est né !

L’homme se mit à rire, d’un rire ironique.

– Le Christ ! Vraiment ! Et où se trouve-t-il ?

– Il est né cette nuit et il est maintenant couché dans une crèche, voilà ce qui nous a été annoncé. Or il n’y a de crèches qu’en un endroit, à Bethléem !

– Dans la caverne ?

– Oui, viens-y avec nous et nous t’apprendrons en route ce qui nous est arrivé.

Ils traversèrent la cour, sans attirer l’attention, bien que quelques personnes fussent encore éveillées, parlant de la lu-mière miraculeuse. La porte de la caverne était ouverte, une lan-terne en éclairait l’intérieur et ils entrèrent sans cérémonies.

– Que la paix soit avec toi, dit le veilleur à Joseph, voici des gens à la recherche d’un enfant qui serait né cette nuit. Ils disent qu’ils le reconnaîtront à ceci, qu’il doit être emmailloté et cou-ché dans une crèche.

Une vive émotion se peignit sur le visage placide de Joseph.

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– L’enfant est là, dit-il.

Il les conduisit vers l’une des crèches et voilà, l’enfant s’y trouvait. Il approcha la lanterne pour le montrer aux bergers, qui restaient debout, sans prononcer une parole. L’enfant dor-mait, il ressemblait à tous les autres nouveaux-nés.

– Où est la mère ? demanda le veilleur.

Une femme, qui se trouvait là, prit l’enfant et le déposa dans les bras de Marie, autour de laquelle les assistants se grou-pèrent.

– C’est le Christ, dit enfin un des bergers.

– Le Christ ! s’écrièrent-ils tous et ils tombèrent à genoux, tandis que l’un d’eux répétait à plusieurs reprises : « C’est le Seigneur et sa gloire dépassera celle du ciel et de la terre. »

Sans éprouver un instant de doute, ces hommes simples baisèrent le bas de la robe de la mère et s’en allèrent, racontant leur histoire à tous les hôtes du caravansérail, qui, éveillés maintenant, se pressaient pour les entendre, puis ils reprirent le chemin de leur bergerie, et tout le long du chemin ils chantaient le refrain des anges : « Gloire soit à Dieu, au plus haut des cieux, paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes. »

Le récit de cet événement se répandit dans la ville, confir-mé par tous ceux qui avaient été témoins de l’illumination du ciel, et, durant les jours qui suivirent, un grand nombre de per-sonnes visitèrent la caverne. Il s’en trouva, parmi elles, quelques-unes qui crurent, mais le plus grand nombre riaient et se moquaient.

Onze jours après la naissance de l’enfant, les trois mages approchaient de Jérusalem, par la route de Sichem.

La Judée, enserrée entre la mer et le désert, ne pouvait guère prétendre à être autre chose qu’une sorte de carrefour in-ternational, que devaient forcément traverser les caravanes qui

– 37 – allaient et venaient entre les pays d’Orient et d’Occident, mais cela constituait pour elle une source de grande prospérité, et les richesses de Jérusalem provenaient des droits prélevés sur les marchandises qui passaient dans ses murs. Nulle part ailleurs, si ce n’est à Rome, on ne rencontrait un aussi constant assem-blage de gens venus de toutes les parties du monde, nulle part un étranger n’était chose plus commune et n’attirait moins l’attention. Et cependant ces trois hommes excitaient la curiosi-té de tous ceux qui les rencontraient.

« Voyez, voyez quels grands chameaux, quelles belles clo-chettes ! » criait un enfant à quelques femmes assises au bord du chemin. Mais ce qui les faisait remarquer ce n’étaient pas leurs chameaux, malgré leur surprenante beauté, ni le son clair de leurs clochettes d’argent, ni la richesse évidente des trois étrangers, c’était la question que posait, à tous ceux qu’ils ren-contraient, celui qui marchait le premier.

– Bonnes gens, disait-il en caressant sa barbe tressée, et en se penchant hors de sa litière, la ville de Jérusalem n’est-elle pas proche ?

– Oui, répondit une des femmes, si les arbres sur cette col-line étaient moins hauts, vous verriez les tours de la place du marché.

Balthasar jeta un regard à ses compagnons et demanda en-core :

– Où est le roi des Juifs qui est né ?

Les femmes se regardèrent sans répondre.

– Vous n’avez pas entendu parler de lui ?

– Non.

– Eh bien, dites à chacun que nous avons vu son étoile en Orient et que nous sommes venus pour l’adorer.

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Ils continuèrent leur chemin, posant à d’autres la même question et recevant la même réponse. Des Juifs qui se ren-daient à la caverne de Jérémie furent même si frappés de l’apparence des voyageurs et de leur demande, qu’ils rebroussè-rent chemin et les accompagnèrent jusqu’à la ville. Les mages étaient trop absorbés par la pensée de leur mission pour prêter grande attention à la vue splendide qui se déroulait, peu à peu, devant eux. Mizpah, le Mont des Oliviers, les murailles de la ville, le mont de Sion, couronné de palais de marbre, les ter-rasses étincelantes du temple de Morijah, étalaient en vain leurs splendeurs sous leurs yeux. Ils atteignirent enfin une tour très haute, qui dominait la porte où se rencontraient les routes de Sichem, de Jéricho et de Gabaon. Une sentinelle romaine la gardait.

– Nous venons de fort loin à la recherche du roi des Juifs qui est né, peux-tu nous dire où il se trouve ? lui demanda Bal-thasar.

Le soldat leva la visière de son casque et appela à haute voix. Aussitôt un officier sortit d’une chambre située à gauche de la porte.

– Faites place, cria-t-il à la foule qui se pressait à l’entour de lui, et comme on lui obéissait lentement il avança, faisant le moulinet avec son javelot, ce qui éloigna un peu les curieux.

– Que désires-tu ? dit-il à Balthasar, dans l’idiome de la ville, et celui-ci répondit en répétant toujours :

– Où est le roi des Juifs, qui est né ?

– Hérode ? dit l’officier avec étonnement.

– Hérode tient sa royauté de César, ce n’est pas de lui qu’il s’agit.

– Il n’y a pas d’autre roi des Juifs.

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– Mais nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer.

– Passez, allez plus loin. Je ne suis pas Juif. Posez votre question aux docteurs, dans le temple, ou à Anne, le souverain sacrificateur, ou mieux encore à Hérode lui-même. S’il existe un autre roi des Juifs il saura le découvrir.

Il fit faire place aux étrangers, qui passèrent sous la porte. Mais avant de s’engager dans une rue étroite, Balthasar se re-tourna pour dire à ses amis :

– Notre arrivée est suffisamment proclamée maintenant. Avant minuit toute la ville aura entendu parler de nous et de notre mission.

 

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