Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 33 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXXIII

 

 

– Une femme d’Israël, ensevelie ici avec sa fille. Hâtez-vous de venir nous délivrer, ou nous mourrons.

Enfin, enfin, quelqu’un avait découvert la mère de Ben-Hur et Tirzah, sa sœur.

Au matin de leur arrestation, huit ans auparavant, elles avaient été conduites à la Tour où Gratien se préparait à les faire disparaître. Il avait choisi la citadelle, parce qu’elle se trouvait placée sous ses ordres immédiats, et la cellule VI parce qu’elle pouvait facilement être dissimulée et surtout parce qu’il la sa-vait infectée de lèpre. De cette manière il ne les mettait pas seu-lement en lieu sûr, il les exposait encore à une mort certaine. Il les y fit conduire de nuit par quelques esclaves, qui complétè-rent leur sinistre mandat en murant la porte, après quoi ils fu-rent séparés les uns des autres et envoyés assez loin de Jérusa-lem, pour que l’on entendît plus parler d’eux. Pour se soustraire à l’accusation possible d’avoir commis un double meurtre, et non puni des coupables, Gratien jugeait prudent de jeter ses vic-times dans un cachot où une mort lente mais certaine les atten-dait. Afin de ne pas abréger cette existence misérable, il choisit un condamné que l’on avait préalablement rendu aveugle et muet, et le plaça dans l’unique cellule adjacente, pour qu’il leur fît passer leur nourriture. Jamais le pauvre hère ne pourrait ra-conter son histoire et rétablir son identité, ni celle de ses com-pagnons de captivité. C’est ainsi que le Romain suivait un plan, dû en grande partie à Messala, et destiné à le débarrasser de tous les obstacles qui auraient pu s’opposer à la confiscation des biens des Hur, ces biens dont jamais la moindre parcelle n’avait grossi le trésor impérial.

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Le dernier soin de Gratien fut de renvoyer sommairement le vieux geôlier de la prison, parce qu’il aurait été impossible de lui cacher ce qui venait de se passer, vu sa connaissance de la disposition des cellules. Nommer Gésius à la place du gardien congédié, faire établir un nouveau plan et le lui confier, avec les instructions qu’il venait de raconter au tribun, avait été pour le procurateur l’affaire de quelques heures, après quoi il s’était dit, sans un remords, que personne n’entendrait plus parler des malheureuses, enfermées dans la cellule dont le nouveau geôlier ignorait l’existence.

Les deux femmes étaient assises près d’une étroite ouver-ture, creusée dans l’épaisse muraille, afin de laisser un peu d’air pénétrer dans la cellule. La lumière passant au travers de cette ouverture projetait sur elles un reflet blafard, qui leur donnait des airs de fantômes. Elles n’avaient ni vêtements, ni couver-tures et se tenaient embrassées : si la richesse a des ailes, si le confort s’évanouit, si l’espoir s’éteint, l’amour demeure, et Dieu est amour. Le sol, à l’endroit où elles se trouvaient, était poli comme du marbre.

Combien d’heures, durant ces huit années, n’avaient-elles pas passées devant cette ouverture, nourrissant un vague espoir de délivrance, auprès de ce rayon de lumière qui, si mince fût-il, leur faisait l’effet d’un ami ! Lorsqu’elles commençaient à l’apercevoir, glissant lentement sur les pierres, elles savaient que c’était le matin ; quand il disparaissait, elles se disaient que le monde allait être plongé dans la nuit, qu’elle ne serait nulle part aussi longue et aussi profonde qu’autour d’elles. Le monde ! Leurs pensées y retournaient sans cesse. Elles se voyaient passant au travers de cette étroite ouverture comme au travers d’une porte royale et parcourant l’univers en demandant à chacun, l’une son fils, l’autre son frère. Elles employaient leurs interminables loisir à le chercher en esprit sur les mers et dans les îles ; aujourd’hui, se disaient-elles, il est dans telle ville, de-main il sera dans telle autre. Elles le voyaient toujours fuyant d’un endroit à un autre, car elles étaient certaines que

– 327 – puisqu’elles vivaient pour l’attendre, lui vivait pour les retrou-ver. Combien souvent leurs pensées ne se croisèrent-elles pas, sans qu’ils s’en doutassent, à travers l’espace ! Il leur était doux de se répéter l’une et l’autre : « Tant qu’il vivra il ne nous ou-bliera pas ; tant qu’il se souviendra de nous, nous pouvons con-server de l’espoir ! » Et cela suffisait pour soutenir leurs forces au sein de la terrible épreuve à laquelle elles auraient peut-être succombé sans cela.

Il s’était opéré en elles un changement que ni les années, ni la captivité n’auraient suffi à produire. La mère était belle autre-fois, et sa fille aussi : personne, même l’ami le plus tendre, n’aurait pu en dire autant à cette heure. Leurs cheveux étaient longs, emmêlés et extrêmement blancs ; tout leur aspect avait quelque chose de repoussant ; peut-être n’était-ce que l’effet de la lumière blafarde qui les éclairait, ou bien de la faim et de la soif commençant à les torturer depuis que le prisonnier qui les servait avait été emmené, c’est-à-dire depuis la veille.

Tirzah, serrée contre sa mère, gémissait à fendre le cœur.

– Sois tranquille, Tirzah, on viendra, Dieu est bon, nous n’avons pas cessé de penser à lui, ou de le prier, chaque fois que nous avons entendu retentir les trompettes là-bas, dans la direc-tion du temple. Vois donc la lumière, elle vit encore, le soleil brille à son midi, il ne peut être guère que la septième heure. Quelqu’un viendra, sois-en sûre. Ayons la foi, Dieu est bon.

Ainsi parlait la mère, et ces simples paroles atteignirent leur but, bien que Tirzah, depuis que huit années avaient passé sur sa tête, ne fût plus une enfant.

– Je veux essayer d’être forte, mère, dit-elle. Tes souf-frances doivent être aussi cuisantes que les miennes, et je désire tant vivre pour toi et pour mon frère ! Comme ma langue brûle et comme mes lèvres sont écorchées ! Je me demande où il est et si jamais il nous retrouvera.

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Leur voix avait un son dur, guttural et métallique ; aucun de ceux auquel elle était autrefois familière ne l’aurait reconnue. La mère serra sa fille plus étroitement contre elle en disant :

– J’ai rêvé de lui, la nuit dernière, Tirzah. Je le voyais aussi clairement que je te vois, maintenant. Nous devons croire aux rêves, car tu sais que nos pères y croyaient, le Seigneur leur a si souvent parlé de cette manière. Je rêvais que nous étions dans le parvis des femmes, devant la porte appelée la Belle ; il y avait beaucoup de femmes avec nous, et il vint et se tint dans l’ombre de la porte, d’où il nous regardait toutes attentivement. Mon cœur battait à coups précipités, je savais qu’il nous cherchait ; je tendis mes bras vers lui et m’élançai en avant, en l’appelant. Il m’entendit et me vit, mais ne me reconnut pas et l’instant d’après il avait disparu.

– En serait-il ainsi, mère, si nous le rencontrions en réali-té ? Sommes-nous donc si changées ?

– Peut-être, mais… La tête de la mère retomba sur sa poi-trine et son visage se contracta douloureusement, cependant elle se remit et acheva sa phrase : – Mais nous pourrions nous faire connaître à lui.

Tirzah se remit à gémir en se tordait les mains.

– De l’eau, mère, de l’eau, quand ce ne serait qu’une goutte ?

La mère regardait autour d’elle d’un air désolé. Elle avait nommé Dieu si souvent, et si souvent elle avait promis la déli-vrance en son nom, que la répétition de ces paroles commençait à lui faire à elle-même l’effet d’une ironie. Il lui semblait qu’une ombre interceptait la lumière et que c’était celle de la mort, at-tendant pour pénétrer dans la cellule que sa foi l’eût abandon-née. Sans savoir ce qu’elle disait, et parce qu’elle sentait qu’elle devait parler coûte que coûte, elle murmura :

 

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– Aie patience, Tirzah, ils viennent. Ils sont presque arri-vés.

Au même moment il lui sembla qu’elle entendait du bruit dans la direction de la petite trappe, qui était le seul endroit par lequel elles pussent communiquer avec le monde extérieur. Et vraiment elle ne se trompait point, l’instant d’après le cri du condamné pénétrait dans la cellule. Tirzah l’entendit également et elles se levèrent, en se tenant toujours par la main.

– Bénis soit à jamais l’Éternel ! s’écria la mère avec la fer-veur de sa foi renaissante.

– Oh ! ici ! entendirent-elles, qui êtes-vous ?

La voix qui leur parlait était une voix étrangère. Qu’importait ? Ces paroles étaient les premières et les seules que la veuve eût entendu prononcer, depuis huit ans, par quelqu’un d’autre que par Tirzah. Une révolution puissante s’opéra en elle, il lui semblait qu’elle venait de passer en un clin d’œil de la mort à la vie.

– Une femme d’Israël, ensevelie ici avec sa fille. Hâtez-vous de nous secourir ou nous mourrons.

– Prenez courage. Je vais revenir.

Les deux femmes sanglotaient tout haut. On les avait dé-couvertes, le secours approchait. Leurs désirs s’envolaient bien loin, emportés sur les ailes de l’espoir. On allait les délivrer et leur rendre tout ce qu’elles avaient perdu, leur demeure, leur fortune, leur fils, leur frère ! La pâle lumière qui les enveloppait leur semblait glorieuse comme celle du jour à son midi, et ou-bliant la faim, la soif et la mort qui les menaçait, elles tombèrent à genoux et pleurèrent. Cette fois elles n’eurent pas longtemps à attendre, le tribun n’avait pas perdu du temps.

– Où êtes-vous ? cria-t-il dès qu’il fut arrivé près de la trappe.

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– Ici ! répondit la mère en se levant.

Aussitôt elle entendit du bruit partir d’un autre point de la muraille. Le bruit de coups frappés contre les pierres avec de lourds instruments de fer. Elle ne parlait pas, mais elle écoutait, ainsi que Tirzah ; elles comprenaient toutes deux que l’on tra-vaillait à frayer pour elles le chemin de la liberté. Ainsi écoutent les mineurs ensevelis dans les mines profondes, lorsqu’ils en-tendent l’écho répercuter le bruit des piques, les yeux fixés sur l’endroit d’où ils s’attendent à voir venir le jour.

Les bras de ceux qui travaillaient étaient vigoureux, leurs mains habiles, la meilleure volonté les animait. D’instant en ins-tant les coups devenaient plus distincts, de temps à autre on en-tendait tomber une pierre ; la libération approchait. Elles com-mençaient à comprendre ce que les travailleurs disaient et puis, ô bonheur ! à travers un interstice elles virent briller la lumière rouge des torches.

– C’est lui, mère, c’est lui ! Il nous a trouvées, enfin ! s’écria Tirzah, emportée par l’impétuosité de son imagination.

Mais la mère répondit humblement :

– Dieu est bon !

Un bloc de pierre tomba dans l’intérieur de la cellule, suivi de toute une avalanche de débris et la porte s’ouvrit. Un homme couvert de mortier parut sur le seuil et s’y arrêta, en élevant une torche au-dessus de sa tête ; mais il se rangea de côté pour lais-ser passer le tribun le premier.

Le respect dû aux femmes n’est pas purement convention-nel, il est un hommage rendu à la délicatesse de leur nature. Le tribun s’arrêta en les voyant s’enfuir loin de lui, poussées non par la crainte, mais par la honte et aussi, hélas ! par quelque chose d’autre, et il entendit retentir dans le coin obscur où elles

– 331 – s’étaient réfugiées ces paroles, les plus tristes, les plus désespé-rées que puissent prononcer des lèvres humaines :

– Ne nous approche pas, – nous sommes des souillées, des souillées !

À la lueur vacillante de leurs torches, tous ces hommes se regardaient avec effroi.

– Souillées, souillées ! répéta encore comme un écho la même voix, avec un accent d’une tristesse déchirante. Ce cri res-semblait à celui d’un esprit s’enfuyant loin des portes du para-dis, en jetant derrière lui un regard d’amer regret.

Et la pauvre veuve, au moment où elle accomplissait ainsi son devoir, réalisa tout à coup une chose terrible : c’est que cette liberté qu’elle avait demandée dans ses prières, dont elle avait rêvé, qui de loin lui apparaissait si radieuse, n’était qu’une déri-sion, comme ces fruits de la mer Morte, si beaux en apparence et qui tombent en poussière dans la main qui vient de les cueil-lir.

Hélas ! Tirzah et elle étaient lépreuses.

Ah ! qui dira ce que ce mot signifie !

« Quatre sortes de personnes peuvent être considérées comme mortes, dit le Talmud : les aveugles, les lépreux, les pauvres et ceux qui sont sans enfants. »

Être lépreux, cela revenait à être traité comme une per-sonne morte, à être exclu des villes comme un cadavre, à ne plus pouvoir parler à ceux que l’on aimait le mieux, autrement qu’à distance, à ne demeurer qu’avec les lépreux. Être lépreux, c’était être privé de tous ses privilèges, perdre le droit de participer aux rites du culte ; n’avoir plus celui de porter autre chose que des vêtements déchirés ; c’était être condamné à se couvrir jusqu’à la lèvre de dessus et de crier toujours : « souillé, souillé. » Être lépreux, enfin, c’était à ne plus avoir d’autre demeure que les

– 332 – déserts et les tombeaux abandonnés et ressembler à des spectres matérialisés ; c’était devenir une vivante offense pour les autres, un tourment pour soi-même ; c’était craindre la mort et n’avoir, cependant, plus rien d’autre à espérer.

Un jour, – elle n’aurait su dire à quelle date ni en quelle année, car elle avait perdu la notion du temps dans l’enfer qu’elle habitait, – la mère s’était aperçue qu’elle avait sur la paume de la main une croûte sèche, une chose de minime im-portance, qu’elle essaya de faire disparaître en la lavant. Elle adhérait à la peau, d’une manière persistante, cependant elle ne s’en inquiéta guère, jusqu’au moment où Tirzah se plaignit d’en avoir aussi sur la main. Elles n’avaient à leur disposition que bien peu d’eau, mais de ce moment elles en burent le moins possible, afin de pouvoir en employer davantage à se nettoyer. Malgré leurs efforts toute la main fut bientôt attaquée ; chez l’une et chez l’autre, la peau se fendait, les ongles se détachaient de la chair. Elles n’éprouvaient pas de grandes douleurs, mais plutôt un malaise, sans cesse grandissant. Plus tard, leurs lèvres commencèrent à devenir sèches et à se coller contre leurs dents. Un jour la mère, qui luttait contre toutes les impuretés de leur cachot, prise du soupçon que l’ennemi s’emparait du visage de Tirzah, la conduisit devant le rayon de lumière qui filtrait à tra-vers l’ouverture de la muraille et la regarda attentivement. Hé-las ! ses craintes ne la trompaient point : les sourcils de la jeune fille étaient blancs comme la neige. Comment exprimer l’angoisse qui s’empara d’elle à cette vue. Elle restait là sans prononcer une parole, immobile, l’âme comme paralysée, inca-pable d’une autre pensée que de celle-ci : la lèpre, la lèpre !

Lorsqu’elle se reprit à réfléchir, ce ne fut pas à elle-même qu’elle songea, mais à sa fille, et sa tendresse se changea en un de ces héroïsmes dont seule une mère est capable. Elle ensevelit son effroyable secret au plus profond de son cœur ; bien qu’elle n’eût plus aucun espoir, elle redoubla de sollicitude envers Tir-

– 333 – zah et s’ingénia à lui cacher la nature de leur mal, à lui persua-der même qu’il n’avait aucune gravité. Elle s’efforçait de la dis-traire en inventant quelque jeu, en lui répétant d’anciennes his-toires et en imaginant de nouvelles. Elle éprouvait un plaisir mélancolique à entendre Tirzah chanter, tandis que ses propres lèvres sèches et brûlantes murmuraient les psaumes du royal chantre de son peuple, ces psaumes, qui les calmaient, leur fai-saient oublier un moment leur triste sort et leur rappelaient le souvenir du Dieu qui semblait les avoir complètement aban-données.

Lentement, régulièrement, avec une inexorable persévé-rance, la maladie suivait son cours, blanchissant leurs têtes, fai-sant tomber en lambeaux leurs lèvres et leurs paupières, écail-lant leur peau. Bientôt elle s’attaqua à leur gosier et leur voix devint dure et rauque, et à leurs jointures qui se durcissaient peu à peu sans qu’il y eût de remède, la mère ne l’ignorait pas ; le mal horrible gagnerait leurs poumons, leurs artères, leurs os. L’existence leur devenait toujours plus pénible et seule la mort, qui pouvait tarder bien des années encore, mettrait un jour un terme à cet excès de souffrance.

Le moment vint, moment longtemps redouté, où la mère, obéissant à ce qui lui paraissait un devoir, dut dire à Tirzah de quel nom s’appelait leur maladie, et toutes deux prièrent avec le désespoir de l’agonie, afin que la fin ne fût pas trop lente à ve-nir.

Et cependant, si grande est la puissance de l’habitude, qu’avec le temps les deux affligées apprirent à parler avec calme de leur mal. Elles s’accoutumèrent à la hideuse transformation que subissait leur personne et reprirent quelque goût à l’existence. Un lien les rattachait encore à la terre, et oubliant leur isolement, elles soutenaient leur courage en rêvant à Ben-Hur et en parlant de lui. La mère promettait à la sœur qu’elle le reverrait, et celle-ci lui en réitérait, à son tour, l’assurance, et ni l’une ni l’autre ne doutait qu’il ne fût également heureux de les

– 334 – retrouver. Ce revoir improbable, incertain, mais auquel elles songeaient toujours, était le thème sur lequel elles se plaisaient à improviser sans cesse de nouvelles variations, l’espoir qui les excusait, à leurs propres yeux, de ne point encore être mortes.

Un instant, au moment où la lumière entrait dans la cel-lule, comme l’aurore de la liberté, la veuve avait tout oublié.

– Dieu est bon, criait-elle, mais cela n’avait pas duré, et quand le tribun s’était montré sur le seuil de la porte, le senti-ment du devoir, s’emparant d’elle avec une force irrésistible, lui avait fait pousser, du coin où elle venait de se réfugier, ce cri dé-sespéré :

– Souillées, souillées !

Ah ! quel effort l’accomplissement de ce devoir ne lui coû-tait-il pas ! Mais aucune joie égoïste ne devait la rendre aveugle aux conséquences de sa libération, maintenant qu’elle y touchait enfin. Son ancienne vie heureuse ne pourrait plus jamais re-naître. Si elle se rendait à la porte de la maison qu’elle avait ap-pelée la sienne, ce serait pour s’y arrêter et crier :

– Souillées, souillées !

Elle devrait imposer silence à son cœur aimant, car jamais personne ne répondrait plus à ses protestations d’affection. Son fils lui-même, ce fils, objet de ses plus tendres pensées, devrait, s’il la rencontrait, demeurer à distance. S’il lui tendait les mains en criant : « Mère, mère ! » elle serait obligée par amour pour lui, de répondre : « Souillée, souillée ! » Et son autre enfant, de-vant laquelle elle étendait, faute d’autres voiles, les longues boucles de sa chevelure d’une blancheur surnaturelle, continue-rait à être la seule compagne de sa vie dévastée. Et pourtant la vaillante femme poussait ce cri immémorial, seule salutation qu’il lui serait permis désormais d’adresser à ses semblables : « Souillées, souillées ! » Le tribun l’entendit avec un frémisse-ment, mais ne recula pas.

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– Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

– Deux femmes mourant de faim et de soif ; mais n’approchez pas et ne touchez ni le sol, ni les murailles, nous sommes souillées, souillées !

– Raconte-moi ton histoire, femme. Dis-moi ton nom, quand, par qui et pourquoi tu as été enfermée ici.

– Il y avait autrefois, dans cette ville de Jérusalem, un prince Ben-Hur, l’ami de tous les Romains généreux et de César lui-même. Je suis sa veuve et voici sa fille. Comment pourrais-je te dire pourquoi nous avons été jetées dans ce cachot ? Je l’ignore moi-même, à moins que ce ne soit parce que nous étions riches. Gratien saurait te dire qui était notre ennemi et quand notre emprisonnement a commencé, moi, je ne le puis pas. Vois à quoi nous avons été réduites et aie pitié de nous !

L’air était empesté et la fumée des torches l’alourdissait en-core, cependant le Romain fit signe à l’un des hommes qui l’accompagnaient de l’éclairer de plus près et se mit à écrire, mot à mot, la réponse de la prisonnière. Elle contenait tout à la fois, malgré sa brièveté, une histoire, une accusation et une prière. Aucune personne ordinaire n’aurait pu en faire une pa-reille et il ne pouvait que la croire et la plaindre.

– Tu seras délivrée, femme, lui dit-il en fermant ses ta-blettes. Je vais t’envoyer de quoi manger et boire.

– Et des vêtements, ainsi que de l’eau pour nous laver, nous t’en prions, ô généreux Romain !

– Il sera fait selon ton désir, répliqua-t-il.

– Dieu est bon, s’écria la veuve en sanglotant. Que sa paix demeure avec toi !

– Je ne vous reverrai plus, ajouta le tribun. Préparez-vous à sortir d’ici ; ce soir je vous ferai conduire à la porte de la tour et remettre en liberté. Vous connaissez la loi. Adieu.

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Il adressa quelques paroles à ceux qui l’accompagnaient et disparut sous la porte. Peu d’instants plus tard, des esclaves ap-portèrent dans la cellule une grande cruche d’eau, un bassin et des linges, un plateau chargé de pain et de viande et quelques vêtements de femmes. Ils déposèrent tout cela par terre, à la portée des prisonnières, après quoi ils s’enfuirent en toute hâte.

Vers le milieu de la première veille, on les reconduisit à la porte et on les mit à la rue. Les Romains jugeaient que désor-mais elles ne les concernaient plus ; elles se retrouvaient encore une fois libres d’aller où bon leur semblait, dans la cité de leurs pères. Elles regardèrent les étoiles qui scintillaient gaîment, comme à l’époque lointaine où elles les contemplaient du haut de la terrasse de leur palais, puis elles se demandèrent :

– Où irons-nous maintenant, et que va-t-il advenir de nous ?

 

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