Ben-Hur
Chapitre XLIV
La plus grande animation régnait dans les rues. Autour des feux on mangeait, on chantait, on festoyait. L’odeur des viandes et celle de la fumée du bois de cèdre se mélangeaient dans l’air ; en ce moment où les Israélites se sentaient liés par un lien tout particulier de confraternité, ils exerçaient les uns envers les autres une hospitalité sans bornes, aussi Ben-Hur s’entendait-il appeler à tout moment.
Viens partager notre repas, lui criait-on, ne sommes-nous pas frères en l’Éternel ? Mais il se contentait de remercier et ne se laissait point arrêter, il lui tardait de retrouver son cheval et de rentrer à sa tente, au bord du Gédron.
Il lui fallait, pour gagner l’hôtellerie, traverser la rue étroite à laquelle les événements allaient bientôt donner une célébrité qu’elle devait conserver à travers les âges. Là aussi, la célébra-tion de la fête avait atteint son point culminant. Il aperçut bien-tôt, au bout de cette rue, des torches allumées qui s’avançaient de son côté, puis il remarqua que le bruit des chants cessait à l’approche des torches. Grand fut son étonnement lorsqu’il vit briller, au milieu de la fumée et des étincelles, des pointes de lances qui indiquaient la présence de soldats romains. Qu’avaient donc à faire ces légionnaires au milieu de Juifs célé-brant une fête religieuse ? Cela lui paraissait si étrange qu’il s’arrêta, afin d’attendre la procession et de s’assurer de sa signi-fication.
La lune brillait dans son plein, et cependant, comme si sa lumière et celles des torches et des feux allumés dans la ville et dans les maisons ne les éclairaient pas suffisamment, quelques-uns des hommes du cortège portaient des lanternes. Ben-Hur se
– 443 – rangea de côté, de manière à pouvoir examiner attentivement chacun des membres de cette compagnie à mesure qu’ils défi-laient devant lui. Les torches et les lanternes étaient portées par des servants, armés de pieux et de gourdins. Leur tâche consis-tait, pour le moment, à guider au milieu des pierres et des cail-loux qui jonchaient le sol, les dignitaires auxquels ils servaient d’escorte : anciens et prêtres, rabbis aux longues barbes, aux sourcils épais, aux nez crochus, tous hommes influents dans les conseils d’Anne et de Caïphe. Où donc pouvaient-ils se rendre ? Pas au Temple, assurément, car ce chemin n’y conduisait pas, et si leurs desseins étaient des desseins de paix, pourquoi donc se faisaient-ils accompagner par des soldats ?
L’attention de Ben-Hur se fixa bientôt sur trois hommes, qui marchaient ensemble, à peu près en tête du cortège, et en-vers lesquels les porteurs de lanternes se montraient tout parti-culièrement attentifs. Il reconnut dans le personnage qui mar-chait à gauche, un capitaine du Temple, celui de droite était un prêtre, quant à celui qui marchait au milieu, il s’appuyait lour-dement sur les bras de ses compagnons, et baissait tellement la tête qu’on ne voyait pas son visage. Son aspect était celui d’un prisonnier qui n’aurait pas encore surmonté l’effroi causé par son arrestation ou que l’on aurait mené à la torture. La dignité des hommes qui le soutenaient prouvait que s’il n’était pas lui-même l’objet de cette manifestation, il y jouait certainement un rôle prépondérant, peut-être celui de guide ou de témoin. Ben-Hur se dit que s’il pouvait arriver à savoir qui était cet homme, il découvrirait probablement, en même temps, le but de l’expédition ; aussi se plaça-t-il hardiment à côté du prêtre, dans l’espoir que l’inconnu finirait par lever la tête. Cela arriva, en ef-fet, l’instant d’après, et la lumière des lanternes tomba sur un visage pâle, hagard, bouleversé. Ben-Hur avait appris, en sui-vant le Nazaréen, à connaître ses disciples ; en voyant cette fi-gure échevelée, ces yeux enfoncés, dans lesquels se lisait un sombre désespoir, il s’écria :
– L’Iscariot !
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Lentement l’homme se tourna ; quand son regard vitreux tomba sur Ben-Hur, ses lèvres remuèrent comme s’il allait par-ler, mais le prêtre ne lui en laissa pas le temps.
– Qui es-tu ? Va-t’en ! dit-il à Ben-Hur en le poussant de côté.
Il feignit d’obéir, mais n’attendit qu’une occasion de rentrer dans le cortège. Elle ne se fit pas attendre et il se laissa entraîner passivement à travers la plaine qui s’étend entre la colline de Bézétha et la tour Antonia, puis en passant près du réservoir de Bethesda, jusqu’à la porte des Brebis. Il y avait foule partout et, comme c’était la nuit de la Pâque, la porte se trouvait grande ouverte ; les gardes eux-mêmes, au lieu d’être à leur poste, fes-toyaient dans la rue, aussi la procession sortit-elle de la ville sans être inquiétée. Devant elle s’étendait la gorge profonde du Cédron, au-delà de laquelle apparaissait le mont des Oliviers, couvert de cèdres et d’oliviers, dont la verdure paraissait plus sombre que de coutume, sous le ciel éclairé par la lumière ar-gentée de la lune. Deux routes se rejoignaient sous la porte, l’une venant du nord-est, l’autre de Béthanie. Ben-Hur se de-mandait encore si ce cortège irait plus loin et, dans ce cas, quel chemin il allait suivre, que déjà il s’engageait dans la gorge, mais le but de cette longue course, à cette heure tardive, lui de-meurait caché.
Ils descendirent jusqu’au fond de la gorge, puis traversè-rent un pont sur lequel les pas de cette procession, devenue peu à peu houleuse et bruyante, résonnèrent longuement. Un peu plus loin la longue file tourna à gauche et se dirigea vers un jar-din d’oliviers enclos de murs, situé à un jet de pierre de la route. Ben-Hur savait qu’il ne s’y trouvait que quelques vieux arbres noueux, de l’herbe et un pressoir à huile. Il cherchait à com-prendre ce qui pouvait amener une pareille compagnie, en une heure si tardive, dans cet endroit solitaire, quand ceux qui mar-chaient devant lui s’arrêtèrent brusquement. On entendait un bruit de voix excitées, le désordre se mettait dans les rangs du
– 445 – cortège, et tous ces hommes, refoulés les uns contre les autres, vacillèrent pendant un moment sur leurs jambes ; seuls les sol-dats se maintenaient en place, sans broncher.
Il ne fallut qu’un instant à Ben-Hur pour se dégager et cou-rir en avant, afin de voir ce qui avait causé cet arrêt subit. Il se trouva bientôt en face d’une ouverture pratiquée dans le mur d’enceinte du jardin. Un homme, en vêtements blancs, se tenait debout près de cette ouverture, la tête nue, les mains croisées devant lui, dans une attitude expectante et résignée. C’était le Nazaréen !
Derrière lui se tenaient ses disciples qui paraissaient fort excités, mais jamais homme n’eut l’air plus calme que lui. La lumière rougeâtre des torches donnait à son visage une teinte plus colorée que celle qui lui était habituelle ; toutefois son ex-pression était, comme de coutume, pleine de douceur et de pitié. En face de cette figure si peu martiale, la populace demeurait si-lencieuse, effrayée, prête à fléchir les genoux, ou à se disperser et à se sauver, s’il eût fait seulement un geste de colère. Les re-gards de Ben-Hur allèrent de lui à la foule, puis ils s’arrêtèrent sur Judas, et la raison de cette manifestation devint claire à ses yeux. Il comprit qu’il voyait devant lui un traître venu en ces lieux afin de livrer son maître à ces gens, armés de pieux et de gourdins.
Nul ne saurait dire d’avance comment il agira à un moment donné. L’occasion attendue par Ben-Hur depuis de longues an-nées venait de se produire : l’homme à la défense duquel il avait consacré sa vie et sur lequel il avait fondé de si grandes espé-rances se trouvait en péril et pourtant, par une de ces contradic-tions dont la nature humaine est coutumière, il demeurait im-mobile. Il était encore sous l’impression qu’il avait ressentie lorsque l’Égyptienne lui dépeignait le Christ devant la Belle-Porte, et puis le calme avec lequel cet être mystérieux considé-rait la populace contribuait à l’empêcher d’agir, parce qu’il y voyait la preuve d’une puissance capable de résister à un danger
– 446 – infiniment plus grand que celui de l’heure présente. Le Naza-réen, après avoir prêché sans cesse la paix, la bienveillance, l’amour, le support, allait-il mettre ses enseignements en pra-tique ? Il était le maître de la vie : il pouvait la rendre à ceux qui l’avaient perdue, ou la reprendre, selon son bon plaisir. Quel usage allait-il faire de ce pouvoir ? L’emploierait-il à se dé-fendre ? Et comment ? Un mot, un souffle, une pensée, lui suffi-rait peut-être. Ben-Hur ne doutait pas qu’il ne dût, en tous cas, signaler sa puissance surnaturelle d’une façon éclatante, car il jugeait du Christ d’après lui-même, et le mesurait à son hu-maine mesure. Enfin, la voix claire du Nazaréen se fit entendre.
– Qui cherchez-vous ?
– Jésus de Nazareth, répondit le prêtre.
– C’est moi !
À l’ouïe de ces simples paroles, prononcées sans passion comme sans alarme, les assaillants reculèrent ; les moins hardis semblaient être prêts à rentrer sous terre ; ils l’auraient peut-être laissé et s’en seraient allés, si Judas ne s’était avancé vers lui.
– Maître, je te salue, lui dit-il, et il le baisa.
– Judas, lui dit le Nazaréen, trahis-tu ainsi le Fils de l’homme par un baiser ? Pour quel sujet es-tu ici ?
Comme il ne recevait pas de réponse, il leur demanda en-core une fois :
– Qui cherchez-vous ?
Et ils répondirent :
– Jésus de Nazareth.
– Je vous ai dit que c’est moi ; si donc c’est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci.
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En entendant ces paroles, les rabbis s’avancèrent pour se saisir de lui, et quelques-uns des disciples pour lesquels il venait d’intercéder s’approchèrent. L’un d’eux coupa l’oreille d’un homme qui se trouvait près de là, mais sans que cela servît de rien à son maître. Quant à Ben-Hur, il persistait à demeurer passif. Pendant que les officiers préparaient leurs cordes, le Na-zaréen accomplissait son plus grand acte de charité, celui du moins qui devait prouver de la manière la plus frappante com-bien sa miséricorde dépassait celle des hommes : il touchait l’homme à l’oreille coupée et le guérissait. Ses amis et ses en-nemis restèrent confondus : ceux-là s’étonnaient de ce qu’il pût faire une chose pareille, ceux-ci de ce qu’il l’eût accomplie en un semblable moment.
– Assurément, se disait Ben-Hur, ils n’oseront pas le lier.
– Remets ton épée dans le fourreau ; ne boirai-je pas la coupe que mon père m’a donnée à boire ? dit Jésus au disciple qui avait tenté de le défendre, puis il ajouta, en se tournant vers ceux qui allaient le faire prisonnier : « Vous êtes sortis avec des épées et des bâtons, comme après un brigand. J’étais tous les jours dans le temple avec vous, et vous n’avez point mis les mains sur moi. Mais c’est ici votre heure et la puissance des té-nèbres. »
Ceux que les principaux d’entre le peuple avaient amenés avec eux, afin qu’ils leur prêtassent main-forte, reprirent cou-rage et l’entourèrent, et quand Ben-Hur leva les yeux pour cher-cher les fidèles disciples du Maître, il ne les trouva plus, pas un n’était demeuré avec lui. Toute la racaille rassemblée autour de cet homme que les siens désertaient, faisait rage de la langue, des pieds et des mains. Parfois, par dessus les têtes, entre les torches, au travers de la fumée, Ben-Hur parvenait à apercevoir le prisonnier. Jamais personne ne lui avait paru si digne de compassion, si délaissé, si abandonné ! Et cependant il se disait que cet homme aurait pu se défendre, anéantir ses ennemis d’un seul mot, si seulement il l’avait voulu. Mais il ne le voulait
– 448 – pas. Qu’était-ce donc que cette coupe que son père lui avait donnée à boire ? Et qui était ce père auquel il obéissait ainsi ? Les mystères s’accumulaient devant lui.
Le cortège, soldats en tête, s’était reformé pour retourner à la cité. Ben-Hur, resté en arrière, suivait des yeux avec anxiété le point où les torches se trouvaient le plus nombreuses, car il savait que c’était là qu’il devait chercher le Nazaréen. Tout à coup, il résolut de le revoir, à tout prix, afin de lui adresser une question.
Il jeta par dessus le mur sa longue robe, puis il se mit har-diment à la poursuite de la bande armée, qu’il eut bientôt re-jointe. Il se faufila dans ses rangs et finit par se trouver derrière l’homme qui tenait le bout de la corde à laquelle le prisonnier était attaché. Celui-ci marchait lentement, la tête baissée, les mains liées devant lui ; ses cheveux retombaient sur son visage ; il se tenait plus penché que d’habitude et il semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui. À quelques pas en arrière se trouvaient les prêtres et les principaux du peuple ; ils causaient entre eux et se retournaient parfois pour le regarder. Lors-qu’enfin ils furent arrivés tout près du pont qui traversait la gorge, Ben-Hur arracha la corde à l’homme qui la tenait et vint se placer tout près du Nazaréen.
– Maître, maître ! lui dit-il précipitamment en parlant à son oreille, m’entends-tu, maître ? Un mot, dis-moi…
L’individu auquel il avait pris la corde la lui réclamait.
– Dis-moi, continua Ben-Hur, si c’est de ton propre mou-vement que tu vas avec ces gens ?
On l’entourait maintenant et à sa propre oreille quelqu’un criait avec colère :
– Qui es-tu et que fais-tu ici ?
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– Ô maître, s’écria-t-il encore, d’une voix que l’anxiété ren-dait tremblante. Je suis ton ami, je t’aime. Si je t’amène du se-cours, l’accepteras-tu ? Dis-le-moi, je te prie.
Le Nazaréen, ne le regarda pas même, rien ne donnait lieu de croire qu’il l’eût reconnu. Il semblait que quelque chose murmurait aux oreilles de Ben-Hur : « Laisse-le. Il a été aban-donné par ses amis ; le monde le renie, il a pris congé des hommes dans l’amertume de son âme, il s’en va il ne sait où, et ne s’en met point en souci. Laisse-le. » Ben-Hur d’ailleurs y fut bientôt obligé. Une douzaine de mains se saisirent de lui et de tous les côtés l’on criait :
– C’est aussi un de ceux-là. Amenez-le ici ; frappez-le ! tuez-le !
Il se redressa, saisi d’une grande colère qui décuplait ses forces, et frappant autour de lui de ses bras étendus, il réussit à échapper aux mains qui cherchaient à le retenir et rompit le cercle qui s’était formé autour de lui ; mais dans la lutte ses vê-tements s’étaient déchirés et il s’enfuit à demi-nu jusqu’au fond de la gorge obscure, où il échappa bien vite aux regards de ceux qui le poursuivaient.
Quand il eut retrouvé sa robe de dessus qu’il avait jetée dans le jardin, il reprit le chemin de la ville et se rendit à son hô-tellerie. Bientôt après son cheval l’emportait vers les tentes dressées près du tombeau des rois. Il se promettait bien de re-voir le Nazaréen, dès qu’il ferait jour, sans se douter qu’il avait été emmené tout droit chez Anne, afin d’être jugé durant la nuit.
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