Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 30 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXX

 

 

Vers trois heures, style moderne, le programme était exé-cuté, à l’exception des courses de char, qui devaient commencer après un entracte, dont la plupart des spectateurs profitèrent pour aller apaiser leur faim dans les nombreuses échoppes ins-tallées autour du cirque. Ceux qui préféraient rester à leur place bâillaient, causaient, consultaient leurs tablettes ; ils se divi-saient en deux classes, celle des gagnants et celle des mécon-tents, c’est-à-dire des perdants.

Toutes les personnes qui n’avaient pas voulu assister à la première partie des joutes profitaient de l’entracte pour venir prendre possession de leurs places réservées. Simonide et sa so-ciété étaient de ce nombre. Lorsque les quatre robustes domes-tiques portant le fauteuil du marchand parurent sur l’estrade faisant face à celle que le consul occupait, l’attention générale se porta de son côté. Quelqu’un cria son nom, deux ou trois per-sonnes le répétèrent, enfin il passa de bouche en bouche et l’on escaladait les bancs pour voir l’homme au sujet duquel circulait une sorte de légende, où le bien et le mal étaient mêlés. Ilderim aussi fut bien vite reconnu et l’on s’empressait de le saluer, mais personne ne savait qui était Balthasar et les deux femmes voi-lées qui l’accompagnaient.

Chacun se rangeait respectueusement pour leur faire place ; ils s’assirent tous au premier rang, sur des sièges garnis de coussins et posèrent leurs pieds sur des tabourets placés de-vant eux.

Les deux femmes étaient Esther et Iras, la fille de Baltha-sar. Lorsque la première se fut assise, elle jeta un regard craintif tout autour du cirque, et serra son voile plus étroitement autour

– 292 – d’elle, tandis que l’Égyptienne relevait le sien et regardait l’assemblée d’un air de profonde indifférence. Quelques em-ployés du cirque s’avançaient et tendaient une corde blanchie à la craie d’un balcon à l’autre. Ils fermaient ainsi l’arène à la hau-teur des trois colonnes d’où devait s’effectuer le départ des cha-riots.

Au même moment six hommes venaient se placer devant les stalles où s’étaient retirés les quadriges, prêts à entrer en scène. Le murmure des voix devint plus bruyant sur les tri-bunes.

– Voyez, voyez ! L’homme à la tunique verte se place de-vant la quatrième porte à droite, c’est là qu’est l’Athénien !

– Et Messala a le numéro deux.

– Ah ! regardez l’homme en blanc, il se dirige vers la pre-mière stalle de gauche, le voilà qui s’arrête !

– Non, c’est le noir qui s’arrête là, le blanc a la seconde stalle à gauche.

Chacun tenait à s’assurer de la stalle occupée par celui des concurrents auquel il s’intéressait.

– As-tu jamais vu Messala ? demanda l’Égyptienne à Es-ther.

– Non, répondit celle-ci en frissonnant ; elle se rappelait que cet homme, s’il n’était pas l’ennemi de son père, était celui de Ben-Hur.

– Il est beau comme Apollon ! continua Iras, dont les yeux brillaient comme les pierres précieuses qui ornaient son éven-tail.

« Est-il plus beau que Ben-Hur ? » se disait Esther, qui en-tendait en même temps Ilderim crier à son père : « Oui, il est là, dans la seconde stalle. » Elle comprit de quoi il s’agissait et ses

– 293 – yeux se dirigèrent de ce côté, puis elle baissa la tête sous son voile, et se mit à prier. À ce moment Samballat les rejoignit.

– Je viens de voir tes chevaux, ô cheik, dit-il à Ilderim, ils sont dans les meilleures dispositions.

– S’ils sont battus, je ne demande qu’une chose, c’est qu’ils le soient par quelqu’un d’autre que par Messala, répliqua sim-plement le vieillard.

– Ne veux-tu pas t’asseoir près de nous ? dit Simonide en s’adressant à Samballat.

– Je te remercie, mais ma place est auprès du consul. Que la paix soit avec vous tous !

L’entr’acte était terminé. Une trompette rappelait à leurs places ceux qui avaient quitté le cirque. Quelques servants paru-rent dans l’arène ; ils escaladèrent le mur, puis ils placèrent sur un entablement faisant face au second piédestal, sept boules en bois, et sur celui qui se trouvait à l’autre extrémité du mur, sept autres morceaux de bois, représentant des dauphins.

– Que signifient ces boules et ces poissons, ô cheik ? de-manda Balthasar.

– N’as-tu donc jamais assisté à une course ?

– Jamais. Je sais à peine où je me trouve.

– Ces objets servent à compter les tours. Chaque fois que les chars auront dépassé un des deux buts, tu verras qu’on enlè-vera une boule ou un dauphin.

Les préparatifs étaient terminés ; un homme se tenait de-bout, la trompette à la main, prêt à donner le signal du départ. Le bruit des conversations cessa, tous les yeux se fixèrent sur les portes des six stalles, afin de ne pas manquer le moment où elles s’ouvriraient.

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Le visage grave et pâle de Simonide se colorait, ce qui prouvait bien qu’il participait à l’excitation générale, Ilderim tourmentait sa longue barbe.

– Prends bien garde au Romain, dit la belle Égyptienne en se penchant sur Esther. Mais celle-ci ne l’écoutait pas, elle at-tendait, avec le cœur palpitant, le moment où Ben-Hur paraî-trait.

La trompette retentit et les surveillants cachés entre les co-lonnes et l’autel avancèrent au bord de la piste, prêt à intervenir si l’un des attelages s’effrayait au départ. La trompette sonna encore une fois et les gardes ouvrirent toutes grandes les portes des stalles. Les piqueurs à cheval parurent les premiers. Ils étaient au nombre de cinq, Ben-Hur ayant préféré n’en point avoir. La corde blanche s’abaissa devant eux, puis on la tendit de nouveau. Ils étaient magnifiquement montés, mais à peine prenait-on garde à eux ; les stalles où les six concurrents rete-naient encore avec peine leurs chevaux, dont on entendait les piaffements, absorbaient l’attention de la foule. Enfin, à un der-nier signal, les six équipages se précipitèrent en avant. Les spec-tateurs se levèrent d’un seul élan et un long cri d’admiration sortit de ces milliers de poitrines. Enfin, le moment si long-temps attendu était arrivé.

– Le voilà ! Regarde là-bas ! s’écria Iras, en désignant Mes-sala de la main.

– Je le vois répondit, Esther, dont les yeux étaient fixés sur Ben-Hur. Elle avait laissé tomber son voile et, pour la première fois comprit l’enthousiasme qu’on pouvait éprouver en face d’un pareil spectacle.

Les concurrents étaient maintenant visibles de tous les points du cirque ; cependant la course n’avait pas encore com-mencé, la corde tendue au travers de la piste était toujours à sa place. Pour ne pas s’exposer au danger d’être arrêté par elle et par conséquent de rester en arrière dès le début, il fallait

– 295 – l’atteindre au moment précis où elle tombait ; celui qui parve-nait à la franchir le premier avait l’avantage de prendre le bord du mur, c’est-à-dire l’intérieur de la piste.

L’espace à parcourir entre les stalles et le point de départ était d’environ quatre-vingts mètres. Pour arriver à temps il fal-lait un coup d’œil sûr, une main ferme, une décision calme et ré-fléchie. Les concurrents approchaient du but sur une même ligne. Un éclat de trompette, un grand cri de la foule, la corde tomba, pas une seconde trop tôt, car déjà le pied d’un des che-vaux de Messala la touchait. Le Romain brandit son fouet et avec une exclamation de triomphe gagna le bord du mur.

– Jupiter est avec nous ! criaient les Romains hors d’eux-mêmes, de joie.

Au moment où Messala faisait obliquer ses chevaux vers la gauche, la tête de lion, en bronze, qui ornait l’extrémité de l’axe de son chariot atteignit à la jambe le cheval de droite de l’Athénien, et le rejeta contre ses camarades, qui se cabrèrent aussitôt.

– Il va gagner, par Jupiter ! il va gagner ! s’écria Drusus hors de lui, en voyant Messala filer en avant sans s’inquiéter de l’Athénien, qui cherchait à calmer son attelage et à regagner le temps perdu. Malheureusement, au moment où il allait dépas-ser le Corinthien, qu’il avait à sa droite, une des roues du chariot du Bysantin accrocha le sien et le renversa. On entendit un cra-quement, un cri de fureur : l’instant d’après, l’infortuné Cléanthe se trouvait lancé sous les pieds de ses propres chevaux.

Esther cachait ses yeux sous ses mains, tandis que le Corin-thien, le Bysantin et le Sidonien continuaient leur course ventre à terre. Samballat jeta un coup d’œil à Ben-Hur, puis il se tour-na du côté de Drusus et des jeunes gens qui l’accompagnaient en criant :

– Encore une fois, cent sesterces pour le Juif !

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Personne ne parut l’avoir entendu. Il réitéra son offre, mais ce qui se passait dans l’arène était d’un intérêt trop palpitant pour qu’on pût prêter attention à autre chose et les Romains ré-pétaient sans se lasser :

– Messala ! Messala ! Jupiter est avec nous !

Quand Esther eut repris assez de courage pour regarder de nouveau devant elle, on emmenait les chevaux de l’Athénien et quelques hommes l’emportaient lui-même avec les débris de son char. Les Grecs présents dans l’assemblée vociféraient des malédictions et des menaces. Bientôt Esther chercha Ben-Hur des yeux. Il tenait, aux côtés de Messala, la tête du cortège ; les trois autres concurrents les suivaient d’un seul groupe. La course était pleinement engagée, les spectateurs ne quittaient pas des yeux un seul instant ceux qui y participaient.

Au moment où la lutte commençait, Ben-Hur avait été, comme les autres, ébloui par la lumière éclatante qui inondait l’arène, mais il avait vit repris son sang-froid et reconnu son ad-versaire. Messala et lui avaient échangé un regard de défi, et la résolution inébranlable d’humilier son ennemi coûte que coûte, même au prix de sa propre vie, se lisait dans les yeux du Romain aussi bien que dans ceux du Juif. Mais Ben-Hur restait calme et absolument maître de lui, il ne se fiait pas à la chance, il se te-nait debout dans son char, très droit et très tranquille, prêt à ac-complir son plan au moment voulu.

Ils approchaient ensemble, sans que l’un dépassât l’autre de la longueur d’une tête, du second but. Le piédestal des co-lonnes formait un demi-cercle, et l’on attachait une importance extrême à les contourner dans toutes les règles de l’art. Un si-lence profond régnait dans tout le cirque. Messala lança un ra-pide regard à Ben-Hur en criant : « À bas l’Amour, vive Mars ! » Il brandissait en même temps son fouet qui s’abattit avec force sur les arabes de Ben-Hur, tandis qu’il répétait encore une fois : « À bas l’Amour, vive Mars ! » Cette action honteuse excita le

– 297 – mécontentement des spectateurs, comme le prouvaient les cris d’indignation et les protestations qui s’élevèrent de toute part.

Les chevaux de Ben-Hur, épouvantés, firent un brusque saut de côté ; comment en aurait-il été autrement ? jamais ils n’avaient été pareillement traités. L’instant d’après, ils se préci-pitaient en avant comme affolés. L’homme n’apprend jamais rien qui ne puisse, un jour ou l’autre, lui être utile. Ben-Hur en faisait l’expérience à cette heure. La force acquise en maniant les rames et l’habitude de se maintenir en équilibre, debout sur un banc, malgré le roulis, lui vinrent puissamment en aide. Il restait en place en dépit des secousses que l’allure désordonnée de son attelage imprimait au char, il tenait les rênes d’une main ferme, adressait à ses chevaux des paroles d’encouragement, et cherchait à les calmer de sa voix ; il réussit bientôt, non seule-ment à s’en rendre maître, mais encore à regagner le terrain perdu, si bien qu’avant le second but, il avait rejoint Messala. Celui-ci n’osa, malgré son outrecuidance habituelle, renouveler son attaque, tant il devenait évident que les sympathies du pu-blic non romain se détournaient de lui pour se porter sur le Juif.

Lorsque Ben-Hur passa de nouveau devant Esther, elle re-marqua qu’il était plus pâle et qu’il tenait la tête plus haute que de coutume, à part cela rien en lui ne trahissait la moindre agi-tation.

Quand le premier tour eut été achevé, deux hommes, aux deux extrémités du mur, enlevèrent l’une des boules, l’autre un des dauphins placés sur les entablements. Ils répétèrent cet acte après chaque tour. À la fin du troisième, Messala conservait tou-jours sa place, près de la muraille, et Ben-Hur se maintenait sur la même ligne que lui. On aurait dit qu’il s’agissait d’une de ces courses doubles, qui furent plus tard en usage à Rome, et qu’ils luttaient ensemble contre le reste des concurrents.

Un moment, pendant le cinquième tour, le Sidonien réussit à rattraper Ben-Hur, mais bientôt il se laissa distancer de nou-veau. À mesure qu’ils s’approchaient du dénouement, les che-

– 298 – vaux redoublaient de vitesse ; ils semblaient se rendre compte de l’effort suprême qui restait à tenter pour obtenir la victoire. L’intérêt qui, dès le début, s’était concentré sur le Romain et sur le Juif, commençait à se changer en crainte chez les partisans de ce dernier. Les spectateurs se penchaient en avant et suivaient les deux rivaux avec anxiété.

– Cent sesterces sur le Juif ! criait Samballat aux Romains qui entouraient le consul. Personne ne lui répondit.

– Un talent ! cinq talents ! dix ! – Choisissez ! continuait-il en agitant ses tablettes.

– J’accepte les talents, dit enfin un jeune patricien.

Un de ses amis intervint au moment où il se disposait à écrire son engagement et lui conseilla de n’en rien faire.

– Pourquoi donc ?

– Messala a déjà atteint son maximum de vitesse. Vois, comme il se penche sur le bord de son char et comme il rend les rênes à ses chevaux, et puis regarde le Juif.

Le jeune homme leva les yeux et s’écria :

– Par Hercule ! ce chien tient les rênes de toutes les forces de ses poignets ! Si les dieux ne viennent pas en aide à notre ami, le Juif le battra. Non, non, pas encore, Jupiter est avec nous !

Tous ceux qui l’entouraient répétèrent cette exclamation, qui fut bientôt poussée par tous les Romains avec une telle fré-nésie que le velorium, tendu au-dessus des tribunes, en trembla.

Peut-être Messala avait-il, en effet, atteint sa plus grande vitesse, mais il n’en avait pas moins de l’avance sur son adver-saire. Ses chevaux donnaient évidemment tout ce qui était en leur pouvoir, leur têtes s’inclinaient, leurs corps semblaient ra-ser la terre, leurs yeux menaçaient de sortir de leur orbite. –

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Combien de temps pourraient-ils tenir encore ? Le sixième tour ne venait que de commencer. Ils filaient toujours tout droit, dé-vorant l’espace. Lorsqu’ils eurent dépassé le second but, Ben-Hur conduisait ses chevaux derrière le char de son adversaire. La joie des partisans de Messala atteignit son apogée ; ils criaient, ils vociféraient, ils agitaient des mouchoirs rouges et jaunes. Samballat ne suffisait plus à inscrire les paris qu’on lui offrait.

Malluch se trouvait sur la galerie, immédiatement au-dessus de la porte du Triomphe. Il ne parvenait plus à cacher son inquiétude et commençait à perdre courage. Il se rappelait bien que Ben-Hur lui avait recommandé de faire attention à la manière dont il contournerait les colonnes occidentales, mais il les avait déjà passées six fois, sans que rien de particulier eût frappé l’honnête Israélite, et maintenant il ne conservait qu’avec peine sa place derrière le char de l’ennemi !

Simonide et ceux qui l’accompagnaient restaient silen-cieux. Le marchand baissait la tête, Ilderim malmenait sa barbe, ses sourcils en broussaille cachaient ses yeux. Esther respirait à peine, Iras seule semblait se réjouir.

La sixième course s’acheva sans que les positions respec-tives des deux adversaires eussent changé. Messala, dans sa crainte de perdre sa place, se tenait si près du mur qu’il aurait suffi d’un léger écart pour que son char vînt s’y briser, et Ben-Hur le suivait si exactement qu’on n’aurait pu voir derrière eux qu’une seule trace sur le sable de la piste. Au moment où il pas-sait devant elle, comme un éclair, Esther put constater que le vi-sage de Ben-Hur avait encore pâli. Simonide, plus avisé que sa fille, dit à Ilderim :

– Il prépare quelque chose, sa figure me le dit.

– Vois-tu comme ils sont encore dispos ? répondit le cheik. Par la splendeur de Dieu, mon ami, ils n’ont pas encore vrai-ment couru, mais à présent regarde-les.

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Il ne restait plus qu’une boule et un dauphin, la fin de la course approchait. Le Sidonien essaya de reprendre l’avantage, mais il échoua ; il en fut de même du Corinthien et du Bysantin. Tous les spectateurs, à l’exception des Romains, faisaient des vœux pour Ben-Hur et l’exprimaient hautement.

– Ben-Hur ! Ben-Hur ! disaient-ils, bonne chance ! Rends-leur les rênes !

Il ne les entendait pas, ou bien il avait donné déjà toute sa mesure, car il approchait du second but et il n’avait pas encore regagné la moindre partie du terrain perdu.

Maintenant, pour faire le contour, Messala commençait à faire prendre la main gauche à son attelage, ce qui ralentissait un peu son allure. Il était dans une disposition d’esprit qui tou-chait à l’exaltation. Devant les trois colonnes situées à trois cents mètres plus loin, la gloire, la fortune, le triomphe, rendu ineffablement doux par la défaite d’un rival détesté, l’attendaient. À ce moment, Malluch vit de sa place Ben-Hur se pencher sur ses arabes et leur rendre la main. Il brandissait son fouet au-dessus de leurs têtes, mais sans les toucher. Ils sem-blaient avoir emprunté les ailes du vent, on eût dit que leur conducteur, le visage en feu, les yeux brillants, leur communi-quait sa volonté. En moins d’une seconde, il avait rattrapé le Romain ; celui-ci les entendait près de lui, mais il se trouvait trop près du but pour oser regarder en arrière, afin de s’assurer des intentions de Ben-Hur. Les spectateurs ne lui fournissaient aucune indication ; au milieu du vacarme général, il ne distin-guait qu’une voix, tout près de son oreille, celle du Juif qui en-courageait ses arabes, en leur parlant dans cette vieille langue araméenne, dont le cheik se servait de préférence.

– Vite, Ataïr ! Courage, Rigel ! Comment, Antarès, tu reste-rais en arrière ! Bravo, Aldébaran ! Je les entends chanter sous les tentes, les femmes et les enfants, ils racontent la victoire de ces étoiles, Ataïr, Antarès, Rigel et Aldébaran. Bien, bien, mes fidèles ! Demain nous retournerons sous les tentes noires ! Voilà

– 301 – qui est fait ! Ah ! ah, nous avons humilié l’orgueilleux. La main qui nous a frappé est dans la poussière ! À nous la victoire, à nous la gloire ! Halte ! nous avons gagné !

Jamais rien de semblable ne s’était passé plus simplement, ni d’une façon aussi instantanée. Messala allait avoir contourné le piédestal ; pour le dépasser, Ben-Hur traversa la piste et les milliers de personnes étagées dans les galeries, devinant son in-tention, le virent faire un signal. Son char passa à côté de celui de Messala en le serrant de si près que les roues se frôlèrent. On entendit un craquement qui retentit dans tout le cirque : l’instant d’après le char du Romain jonchait le sable de ses dé-bris et Messala, pris dans ses rênes, était étendu à côté. Pour comble d’horreur, le Sidonien, incapable de retenir ses chevaux, se précipitait sur l’équipage renversé. Les deux autres quadriges suivaient Ben-Hur, qui ne s’était pas laissé un instant arrêter dans sa course vertigineuse.

Les spectateurs se levaient, montaient sur les bancs en criant et en gesticulant et remplissaient le cirque de leurs ap-plaudissements. Pendant ce temps, Messala restait étendu près de son char brisé et de ses chevaux, qui se débattaient hors d’eux de frayeur. On le tenait pour mort, mais ceux qui s’en mettaient en peine formaient le petit nombre, tous les yeux sui-vaient Ben-Hur. Quelques personnes seulement l’avaient vu faire obliquer ses chevaux, juste assez pour que la pointe garnie de fer de l’axe de son chariot accrochât la roue de son adver-saire. Les autres ne s’étaient aperçu que du changement soudain de son maintien. Quelle course, que la sienne ! Les chevaux semblaient voler comme des oiseaux et bondir comme des lions. Le Corinthien et le Bysantin n’avaient pas encore atteint la moi-tié de la longueur du cirque que déjà Ben-Hur s’arrêtait devant le but final. La victoire était à lui !

Le consul se leva, le peuple criait à en perdre la voix et le président des fêtes descendit dans l’arène pour couronner les vainqueurs.

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L’homme qui remportait le premier prix parmi les lutteurs était un Sayon au front bas, aux cheveux jaunes, dont le visage brutal attira l’attention de Ben-Hur. Il reconnut un gladiateur qui lui avait donné des leçons à Rome. Le jeune Juif tourna en-suite ses regards sur Simonide et ses compagnons. Ils lui fai-saient des signes et Iras lui adressa le gracieux sourire qu’elle réservait à Messala, lorsqu’elle croyait qu’il gagnerait les hon-neurs de la journée. Enfin la procession se reforma aux accla-mations de la foule et disparut bientôt sous la porte du Triomphe.

Ben-Hur resta avec Ilderim dans l’hôtellerie, située près du cirque, où ils étaient descendus la veille. Vers minuit, ils de-vaient se mettre en route pour suivre la caravane qui les précé-dait de plusieurs heures. Le cheik était parfaitement heureux. Il avait fait à Ben-Hur des offres royales, mais celui-ci les avait re-fusées, en l’assurant que l’humiliation de son ennemi lui suffi-sait pleinement.

– Songe à ce que tu as fait pour moi, disait le cheik. Le re-nom de ma Mira et de ses enfants s’étendra jusqu’aux tentes noires qui se trouvent près du golfe d’Akaba et de l’Océan, sur les bords de l’Euphrate et de la mer des Scythes. Ceux qui chan-teront leurs louanges me glorifieront ; ils oublieront que je suis au déclin de la vie, tous les guerriers sans maître se rendront vers moi et ma puissance en sera considérablement augmentée. Tu ne sais pas ce que c’est que de dominer sur le désert, comme je le ferai dorénavant. Je te dis que j’obtiendrai du commerce des avantages et des rois des immunités, d’un prix incalculable. Ah ! par l’épée de Salomon, si mes messagers allaient demander pour moi la faveur de César, il me l’accorderait. Et tu ne veux rien ? rien ?

– Mon cheik, répondit Ben-Hur, n’ai-je pas ton cœur et ta main ? Que l’accroissement de ta puissance et de ton influence profite au roi que nous attendons. Qui dira qu’il ne te soit pas accordé dans ce but ? J’aurai peut-être grand besoin de ton se-

– 303 – cours pour accomplir l’œuvre que je vais entreprendre. Si je re-fuse tes offres maintenant, j’aurai meilleure grâce à t’adresser plus tard mes requêtes.

Pendant qu’ils discutaient, deux messagers se présentèrent à leur porte : Malluch et un inconnu. Le premier obtint aussitôt audience. Il ne cachait point la joie que lui causait l’événement du jour.

– Pour en venir à ma mission, dit-il après l’avoir exprimée, Simonide m’envoie pour vous apprendre qu’après la clôture des jeux, quelques membres de la faction romaine ont protesté contre le paiement de la somme promise comme prix de la course.

Ilderim tressaillit et se mit à crier de sa voix la plus stri-dente :

– Par la splendeur de Dieu, l’Orient décidera si la course a été gagnée honnêtement.

– Cela n’est pas nécessaire, bon cheik, répondit Malluch, le président a déjà payé. Quand ils lui ont dit que Ben-Hur avait cassé la roue de Messala, il s’est mis à rire et leur a rappelé le coup de fouet que ce dernier a lancé aux arabes.

– Quelle nouvelle as-tu de l’Athénien ?

– Il est mort.

– Mort ! s’écrièrent à la fois Ben-Hur et Ilderim, et ce der-nier ajouta :

– Messala en est-il réchappé ? les Romains ont tant de chance !

 

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– Réchappé, oui, cheik, pour ce qui est de sa vie, mais elle ne sera qu’un fardeau pour lui, les médecins disent qu’il ne marchera plus jamais.

Ben-Hur leva les yeux vers le ciel. Il voyait Messala enchaî-né sur une chaise ainsi que Simonide et, comme lui, porté sur les épaules de son domestique. De quelle manière supporterait-il cela, orgueilleux et ambitieux comme il l’était ?

– Simonide m’a encore commandé de vous dire que Sam-ballat rencontre des difficultés au sujet de ses paris, continua Malluch. Drusus et tous ceux qui ont signé avec lui en ont référé au consul Maxence, qui les a renvoyés à César. Messala aussi conteste ses engagements et Samballat, imitant Drusus, a sou-mis l’affaire au consul. Les Romains de bonne foi disent que ceux qui refusent de payer n’ont aucune excuse, tous les partis adverses se joignent à eux et la ville est pleine de ce scandale.

– Qu’en dit Simonide ? demanda Ben-Hur.

– Le maître rit et se déclare enchanté. Si le Romain paye, il est ruiné, s’il refuse de payer, il est déshonoré. La police impé-riale tranchera la question. Ce serait mal débuter dans la cam-pagne contre les Parthes que de mécontenter l’Orient ; offenser le cheik Ilderim équivaudrait à se mettre à dos le désert, au tra-vers duquel s’étend la ligne d’opération de Maxence, aussi Si-monide vous conseille-t-il de ne point vous mettre en peine, Messala payera.

– Partons maintenant, s’écria Ilderim, qui avait recouvré sa bonne humeur, Simonide s’occupera de l’affaire, elle est donc en bonnes mains et qu’elle qu’en soit la solution, la gloire nous en reste. Je vais faire préparer les chevaux.

– Attend, lui dit Malluch. J’ai laissé dehors un autre mes-sager. Veux-tu le voir ?

– Ah ! je l’avais oublié.

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Malluch se retira et fut remplacé par un jeune garçon de frêle apparence qui plia le genou devant le cheik, en disant d’une voix musicale :

– Iras, la fille de Balthasar, bien connue du bon cheik Ilde-rim, m’a chargée d’un message pour lui ; elle espère qu’il lui ac-cordera la grande faveur de recevoir ses félicitations au sujet de la victoire de son quadrige.

– La fille de mon ami est aimable, dit Ilderim, les yeux bril-lants. Remets-lui ce bijou, en signe du plaisir que me cause son message.

Il ôtait, tout en parlant, une bague de son doigt.

– Je ferai ce que tu m’ordonnes, cheik, répondit le jeune garçon. La fille de l’Égyptien fait encore prier le bon cheik Ilde-rim de dire à Ben-Hur que son père a fixé sa résidence au palais d’Idernee, où elle le recevra demain à la quatrième heure. Et si avec ses félicitations le cheik veut accepter encore sa gratitude pour cette seconde faveur, sa joie en sera extrême.

Le cheik regarda Ben-Hur dont les yeux brillaient de plai-sir.

– Que comptes-tu faire ? lui dit-il.

– Avec ta permission, ô cheik, je verrai la belle Égyptienne.

Ilderim se mit à rire en disant :

– Chacun ne doit-il pas jouir de sa jeunesse ?

– Dis à celle qui t’envoie que moi, Ben-Hur, je la verrai au palais d’Idernee, demain, à l’heure qu’elle m’indique, répondit le jeune homme en congédiant le messager.

L’enfant se leva et s’éloigna, après les avoir salués silen-cieusement. Vers minuit Ilderim se mit en roule, après avoir

– 306 – convenu de laisser un cheval et un guide à Ben-Hur, qui devait le suivre plus tard.

 

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