Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 35 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXXV

 

 

Le surlendemain, dès le grand matin, Amrah descendit la vallée du Cédron jusqu’au puits d’Enrogel, près duquel elle s’assit sur une pierre. Un habitant de Jérusalem, s’il l’avait re-gardée, n’aurait pas manqué de dire qu’elle devait être la ser-vante favorite d’une famille aisée. Elle avait avec elle une cruche vide et une corbeille, dont un linge blanc comme la neige recou-vrait le contenu. Elle les déposa à côté d’elle, détacha le châle qui recouvrait sa tête et joignant ses mains sur ses genoux, elle se mit à regarder droit devant elle, dans la direction où les col-lines s’inclinaient abruptement vers le Champ du potier.

L’heure était si matinale que personne ne l’avait devancée ; bientôt pourtant, elle vit venir un homme qui portait une corde et un sceau de cuir. Il salua la petite femme au visage noir, fixa la corde au seau et attendit les pratiques. Ceux qui le préféraient pouvaient puiser l’eau eux-mêmes, lui le faisait par métier et, pour un prix fort minime, il remplissait la plus grosse cruche qu’une robuste matrone pût porter. Amrah ne disait mot et l’homme, voyant sa cruche, lui demanda au bout d’un moment si elle ne désirait pas qu’il la remplît.

– Pas encore, répondit-elle poliment, sur quoi il cessa de faire attention à elle.

Lorsque le soleil se leva au-dessus du mont des Oliviers, ses pratiques commencèrent à arriver et il eut bientôt assez à les contenter. Amrah, toujours immobile, ne perdait pas de vue un instant les collines.

La présence de Ben-Hur dans la vieille maison lui avait causé une joie inexprimable. Il avait essayé de la décider à se

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Le narrateur était un des hommes qui éclairaient le tribun au moment où il pénétrait dans la cellule murée de la tour An-tonia, et il expliquait, avec force détails, comment ils avaient dé-couvert les prisonnières, sans omettre leurs noms et le récit de la veuve elle-même.

Amrah l’écouta jusqu’au bout, avec l’émotion que seule pouvait éprouver une créature aussi dévouée. Elle termina ses achats et rentra au palais comme en rêve. Quel bonheur ne te-nait-elle pas en réserve pour son garçon ! Elle avait retrouvé sa mère ! Elle se déchargea de son panier en pleurant et en riant tout à la fois, puis une pensée soudaine la frappa de stupeur. Ce-la le tuerait d’apprendre que sa mère et Tirzah étaient atteintes de la lèpre. Il s’en irait sur le mont du Mauvais-Conseil, pour les chercher dans les tombeaux infectés ; la maladie s’attacherait à lui et il partagerait leur affreux sort. Que fallait-il donc qu’elle fît ?

Elle réfléchit longtemps, puis elle prit une résolution que lui dictait son affection pour la famille de son maître.

 

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Elle savait que les lépreux avaient coutume de quitter, vers le matin, les sépulcres qui leur offraient un asile et de descendre au puits d’En-Roguel, afin d’y chercher de l’eau pour la journée. Ils apportaient leurs cruches avec eux, les posaient sur le sol non loin du puits et se retiraient ensuite pour revenir les cher-cher lorsqu’on les avait remplies. Sa maîtresse et Tirzah y vien-drait certainement aussi, car la loi était formelle et n’admettait pas de distinction : il n’y avait, parmi les lépreux, ni riches, ni pauvres.

Après avoir décidé de ne rien dire à Ben-Hur de l’histoire qu’elle venait d’apprendre, Amrah s’occupa à remplir son pa-nier, puis à l’approche du jour elle prit une cruche et se glissa hors de la maison pour aller attendre les deux femmes.

Peu après le lever du soleil, les habitants de la colline commencèrent à paraître devant les portes de leurs tombeaux. Un peu plus tard on les vit s’avancer par groupes : jeunes en-fants, femmes portant des cruches sur leurs épaules, hommes vieux et faibles, marchant péniblement à l’aide de bâtons et de béquilles. Les uns s’appuyaient sur les épaules des autres, les plus misérables étaient couchés comme des tas de haillons sur des litières. Cette communauté d’inexprimable souffrance était éclairée par un rayon de charité et d’amour, qui rendait la vie supportable et parfois même presque attrayante à ces pauvres victimes d’un mal sans espoir.

De sa place, près du puits, Amrah ne perdait pas de vue ce cortège de spectres. Plus d’une fois il lui sembla reconnaître celles qu’elle cherchait. Elle ne doutait pas qu’elles ne fussent dans la montagne et se disait qu’elles ne pourraient manquer de descendre et de s’approcher à leur tour, quand tous ceux qui demandaient de l’eau auraient été servis.

Il y avait près du pied de la montagne un tombeau dont la large ouverture avait plus d’une fois attiré l’attention d’Amrah.

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Une énorme pierre se trouvait près de la porte ; le soleil devait en éclairer l’intérieur pendant les heures les plus chaudes du jour et il semblait qu’aucune créature vivante ne pût habiter là. Pourtant, à sa grande stupéfaction, la patiente Égyptienne en vit enfin sortir deux femmes qui se soutenaient et se guidaient mu-tuellement. Elles avaient toutes deux les cheveux blancs et pa-raissaient également vieilles, mais leurs vêtements n’étaient pas déchirés et elles regardaient autour d’elles, comme si cet endroit eût été nouveau pour elles. Amrah crut même apercevoir qu’elles reculaient à la vue de la hideuse assemblée dont elles faisaient partie. Son cœur se mit à battre plus vite, elle ne les quittait pas des yeux.

Elles restèrent un moment devant la pierre, roulée devant la porte du sépulcre, puis lentement et d’un air craintif, elles se mirent en route pour gagner le puits. Quand elles n’en furent plus qu’à une petite distance, plusieurs voix s’élevèrent pour les maudire. L’homme qui puisait l’eau ramassa quelques cailloux pour les leur jeter, tandis que tous les lépreux groupés plus en arrière, sur le flanc de la colline, criaient : les souillés, les souil-lés !

« Sûrement, se dit Amrah, en voyant qu’elles continuaient leur chemin, sans comprendre la raison de la désapprobation que soulevait leur approche, sûrement ce sont des étrangères qui ne connaissent pas les usages auxquels les lépreux doivent se conformer. »

Elle se leva pour aller à leur rencontre, en emportant avec elle sa cruche et sa corbeille.

– Quelle folle, s’écria une des femmes debout près du puits, d’aller porter ainsi du pain à des mortes ! Et penser qu’elle est venue les attendre jusqu’ici au lieu de leur donner rendez-vous près de la porte de la ville !

Amrah s’inquiétait peu de tous ces commentaires, mais quand elle ne fut plus qu’à quelques pas des lépreuses, elle

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– Qui m’appelle ? demanda-t-elle.

– Amrah ! répéta la voix.

Ses yeux, démesurément ouverts, se fixèrent sur la per-sonne qui venait de parler et elle cria :

– Qui êtes-vous ?

– Nous sommes celles que tu cherches.

Amrah tomba sur ses genoux au bord du chemin.

– Oh ! ma maîtresse, ma maîtresse ! Que ton Dieu, qui est devenu le mien, soit loué de ce qu’il m’a ramenée vers toi !

Et la pauvre créature continuait d’avancer en se traînant sur ses genoux.

– Arrête, Amrah ! N’approche pas de nous, souillées, souil-lées !

À ces paroles, Amrah courba son visage vers la terre en pleurant si haut qu’on l’entendit jusqu’aux puits. Tout à coup, elle se releva.

– Ô ma maîtresse, où est Tirzah ?

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– Me voici, Amrah, ne veux-tu pas m’apporter un peu d’eau ?

Amrah repoussa les cheveux épars sur son visage et courut à son panier qu’elle découvrit. Tous ses instincts de servante se réveillaient.

– Voyez, disait-elle, voilà du pain et de la viande.

Elle aurait étendu une nappe sur le sol si sa maîtresse ne l’avait retenue.

– Ne fais pas cela, Amrah, lui dit-elle, ces gens là-bas te la-pideraient et refuseraient de nous donner à boire. Laisse ton panier ici et va remplir ta cruche, puis nous emporterons le tout avec nous dans le tombeau. Pour aujourd’hui, tu nous auras rendu tous les services permis par la loi. Hâte-toi, Amrah !

Les gens sous les yeux desquels cette scène avait eu lieu, fi-rent place à la servante et lui aidèrent même à remplir sa cruche, touchés qu’ils étaient de la douleur empreinte sur son visage.

– Qui sont-elles ? lui demanda une femme.

Amrah répondit humblement :

– Elles ont été bonnes pour moi, autrefois.

Elle plaça la cruche sur son épaule et, dans son désir de les servir, elle aurait oublié toute prudence, si le terrible cri d’avertissement ne l’avait forcée à poser l’eau auprès du panier et à reculer de quelques pas.

– Merci, Amrah, lui dit sa maîtresse en prenant possession de ces objets, tu as été très bonne pour nous.

– Ne puis-je plus rien faire ? demanda l’Égyptienne.

 

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La main de la veuve était déjà posée sur l’anse de la cruche, car la soif la dévorait, mais elle leva la tête et oubliant de boire, elle s’écria :

– Je sais que Juda est revenu à la maison. Je l’ai vu, il y a deux nuits, dormant près de sa porte, je t’ai vue l’éveiller.

Amrah joignit les mains en poussant une exclamation d’étonnement.

– Maîtresse ! Tu l’as vu et tu n’es pas venue près de lui !

– C’eût été vouloir le tuer. Plus jamais je ne pourrais le ser-rer dans mes bras, plus jamais je l’embrasserai. Ô Amrah, Amrah, je sais que tu l’aimes !

– Oui, s’écria la fidèle servante qui s’agenouilla de nouveau en pleurant, je mourrai pour lui s’il le fallait !

– Prouve-le-moi, Amrah.

– Je suis prête à le faire.

– Alors ne lui dis jamais où nous sommes et que tu nous a vues. Je ne te demande que cela, Amrah.

– Mais il vous cherche. Il est venu de loin dans l’espoir de vous trouver.

– Il ne faut pas qu’il nous trouve, il ne faut pas qu’il de-vienne semblable à nous. Écoute-moi, Amrah. Tu continueras à nous servir, comme tu l’as fait aujourd’hui. Tu nous apporteras le peu dont nous avons besoin. Cela ne durera plus longtemps. Tu viendras ici chaque soir et chaque matin et – sa voix trem-blait, son courage menaçait de l’abandonner – et tu nous parle-ras de lui. M’as-tu comprise ?

– Oh ! ce sera si dur de l’entendre parler de vous, de le voir continuer ses recherches, d’être témoin de son amour pour vous et de ne pouvoir lui dire : elles sont vivantes !

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– Pourrais-tu lui dire que nous sommes bien, Amrah ?

La servante cacha sa tête dans ses bras.

– Tu ne le pourrais pas, continua sa maîtresse, aussi vaut-il mieux te taire entièrement. Nous t’attendrons tous les jours. Adieu !

– Le fardeau que tu m’imposes sera lourd à porter, maî-tresse, balbutia Amrah.

– Combien plus dur ne serait-ce pas pour toi de le voir de-venir ce que nous sommes ! répondit la mère en tendant le pa-nier à Tirzah. Reviens ce soir, répéta-t-elle, en se chargeant de la cruche, après quoi elles regagnèrent le sépulcre abandonné.

Amrah attendit qu’elles eussent disparu à ses yeux, elle re-prit ensuite tristement le chemin de la ville. Dès lors elle prit l’habitude de venir soir et matin à la même place et de veiller à ce que ses anciennes maîtresses ne manquassent de rien. Le tombeau, si pierreux et désolé fût-il, était moins triste que la cellule de la tour Antonia. Le soleil en dorait la porte, la nature étendait à l’entour ses splendeurs, et puis il est plus aisé d’attendre la mort avec confiance quand on découvre au-dessus de soi les profondeurs de la voûte des cieux.

 

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