Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 7 sur 47

Pages du PDF

Ben-Hur

Chapitre VII

 

 

Vingt ans avaient passé et Valère Gratien était maintenant gouverneur de la Judée. Durant ce temps, la situation politique de la Palestine avait subi de profonds bouleversements, Hérode le Grand était mort, un an après la naissance du Christ, mort si misérablement que la chrétienté a raison de croire que la colère de Dieu l’avait frappé. Comme tous les grands souverains, il avait rêvé de transmettre sa couronne à ses descendants, et par son testament, il partageait son royaume entre ses trois fils, An-tipas, Philippe et Archelaüs, ce dernier avec le titre de roi. Ce testament fut soumis à l’empereur Auguste, qui en ratifia toutes les dispositions, à l’exception de celle qui concernait Archelaüs, dont il renvoya l’accomplissement jusqu’au moment où celui-ci aurait donné des preuves suffisantes de son habileté et de sa loyauté. Jusque-là, il le nomma ethnarque, et sous ce nom il gouverna pendant neuf ans, après lesquels sa conduite déréglée et son incapacité le firent envoyer en exil dans les Gaules.

César prit alors une mesure qui blessa profondément l’orgueil des Juifs : il réduisit la Judée à n’être plus qu’une simple province et la rattacha à la préfecture de Syrie, et pour rendre l’humiliation particulièrement sensible, il ordonna que le gouverneur ne résiderait plus à Jérusalem, mais à Césarée. Ce qui acheva d’exaspérer les Juifs, c’est que la Samarie, – le pays qu’ils méprisaient le plus au monde, – fut jointe à la Judée et rien, au point de vue politique, ne la distingua plus d’elle. Il ne resta au peuple déchu qu’une seule consolation. Le souverain pontife occupait le palais d’Hérode, mais les employés impé-riaux y demeuraient aussi, et s’il y tenait un semblant de cour, il n’y exerçait qu’un semblant d’autorité. Le droit de vie et de mort appartenait au gouverneur romain ; dans les autres cas, le

– 54 – grand-prêtre rendait la justice, mais au nom et selon les lois de Rome. Les patriotes qui rêvaient d’affranchissement futur n’en éprouvaient pas moins une satisfaction à se dire que le premier dignitaire du palais était un Juif. Le seul fait de sa présence en ces lieux leur rappelait le temps où Jéhovah gouvernait Israël par le moyen des fils d’Aaron ; c’était pour eux le signe certain qu’il n’abandonnait point son peuple, et cette simple présence ranimait leur espoir et les aidait à attendre patiemment la venue du fils de Juda, qui devait un jour les délivrer.

Les Romains régnaient sur la Judée depuis quatre-vingts ans déjà, et ce temps devait avoir suffi à les persuader que le peuple juif était assez facile à gouverner, pourvu que l’on ne touchât point à sa religion. Aussi, en vertu de cette expérience, les prédécesseurs de Gratien avaient-ils toujours considéré les coutumes religieuses de leurs administrés comme une chose sa-crée, mais il lui plut d’inaugurer son avènement par une mesure des plus impolitiques. Il destitua Anne, sans le moindre ména-gement, pour lui substituer un de ses favoris nommé Ismaël, ce qui provoqua dans le peuple un mécontentement général.

Il y avait, à ce moment-là, en Judée, deux partis, celui de l’aristocratie et celui du peuple. À la mort d’Hérode, les deux partis s’étaient unis pour lutter contre Archelaüs, et par leurs intrigues plus ou moins déguisées, ils contribuèrent grandement à son exil. Mais durant toute cette période, ils n’en poursui-vaient pas moins des buts différents. L’aristocratie détestait Joazar, le grand-prêtre ; les séparatistes ou membres du parti du peuple, au contraire, étaient ses partisans acharnés. Mais Joazar tomba avec Archelaüs, et Anne fut choisi par les nobles pour lui succéder, ce qui ranima, entre les deux factions, une vive hostilité.

Durant le cours de sa lutte sourde contre l’ethnarque, le parti aristocratique avait jugé bon de s’appuyer sur Rome, et c’était lui qui, comprenant bien qu’un changement dans la forme du gouvernement s’imposait, suggéra l’idée de transfor-

– 55 – mer la Judée en simple province. Les nobles fournirent ainsi aux séparatistes de nouvelles armes contre eux, et lorsque la Samarie fut adjointe à la province, ils devinrent une minorité et n’eurent plus pour les soutenir que la cour impériale et le pres-tige de leur rang et de leur richesse. Cependant, jusqu’à l’arrivée de Gratien, ils avaient réussi à maintenir leur suprématie dans le palais et dans le temple.

Anne, l’idole de son parti, avait fidèlement mis son pouvoir au service des Romains. Une garnison romaine occupait la tour Antonia, une garde romaine veillait à la porte du palais, un juge romain rendait la justice, les impositions romaines pesaient lourdement sur le peuple, qui était, chaque jour et de mille ma-nières, rappelé au souvenir de sa dépendance. Anne, cependant, avait réussi à maintenir dans le peuple une tranquillité relative et Rome ne comptait pas d’allié plus sincère que lui ; mais le jour où il se vit dépossédé en faveur d’Ismaël, il se rendit direc-tement des parvis du temple au lieu où se réunissait le conseil des séparatistes et se mit à leur tête. Gratien vit alors les cendres qui, depuis quinze ans, semblaient être éteintes, prêtes à se rallumer, et afin d’être en mesure de réprimer une insurrec-tion possible, et même probable, il renforça considérablement la garnison de la tour Antonia. Désormais il pourrait sans crainte rendre plus lourd encore le joug qui pesait sur les enfants d’Israël. Malheur au premier d’entre eux sur lequel le gouver-neur jugerait bon de faire un exemple !

C’était l’après-midi d’une chaude journée de juillet. Il fai-sait partout une chaleur intense. Des bâtiments magnifiques, ornés d’une profusion de vérandas, de balcons, de galeries, de colonnades, entouraient ce jardin merveilleux du palais du Mont de Sion. On voyait là de larges allées sablées, des pelouses gazonnées, de grands arbres, des groupes de caroubiers et des palmiers d’espèces rares. D’un grand bassin placé sur une éléva-tion, au centre du jardin, partaient de nombreux canaux d’irrigation.

– 56 –

Près d’un bosquet de bambous et de lauriers roses, planté au bord d’un petit étang, deux jeunes gens de dix-neuf et de dix-sept ans, étaient assis et causaient, sans s’inquiéter du soleil qui dardait sur eux. Tous deux étaient beaux ; au premier abord on aurait pu les prendre pour des frères, avec leurs yeux et leurs cheveux également noirs et leur teint bronzé. L’aîné avait la tête nue. Il portait pour tout costume une tunique descendant jusqu’aux genoux et des sandales ; un petit manteau bleu clair était jeté à côté de lui sur le banc. Cette tunique, en fine laine grise, bordée de rouge autour du cou et des bras et sur son con-tour inférieur, serrée à la taille par un cordon rouge orné de flocs, marquait sa qualité de Romain. S’il avait une façon hau-taine de s’exprimer, on pouvait l’en excuser : il appartenait à l’une des familles les plus considérées de Rome, ce qui, à cette époque, justifiait toutes les présomptions.

Un Messala ayant rendu de grands services à Octave, celui-ci, devenu l’empereur Auguste, s’en était souvenu et l’avait comblé d’honneurs ainsi que toute sa famille. Après que la Ju-dée eut été réduite à l’état de province, ce fut le fils de son ami qu’il chargea d’aller occuper à Jérusalem la charge de percep-teur des impôts. Il demeurait, en cette qualité, au palais de Sion, et le jeune homme en question ne se souvenait que trop des re-lations de son grand-père avec l’empereur.

Le compagnon du jeune Messala était de constitution plus frêle que lui ; il portait des vêtements de fin lin blanc ; une pièce d’étoffe, attachée autour de sa tête par un cordon jaune, retom-bait par derrière jusque sur son dos, mais ses traits, plus encore que son costume, trahissaient son origine juive. Les signes par-ticuliers aux deux races se retrouvaient sur leurs visages : la beauté du Romain était sévère et chaste, celle de l’Israélite exu-bérante et voluptueuse.

– Ne disais-tu pas que le nouveau gouverneur arrive de-main ?

 

– 57 –

Cette question du plus jeune des deux amis était formulée en grec, langage dont on se servait généralement alors dans les cercles cultivés de la Judée.

– Oui, demain, répondit Messala.

– Qui te l’a dit ?

– J’ai entendu Ismaël, le nouveau grand-prêtre, en parler à mon père. Cette nouvelle m’eût paru plus digne de foi venant même d’un Égyptien ou d’un Iduméen, mais la chose est cer-taine : j’ai vu ce matin un centurion qui m’a raconté que l’on fait à la forteresse des préparatifs pour le recevoir. On fourbit les casques et les boucliers, on redore les aigles et l’on ouvre des appartements, fermés depuis longtemps, pour y loger un sur-croît de garnison, probablement la garde du grand homme.

Le teint du jeune Juif se rembrunit, mais il restait silen-cieux et regardait devant lui d’un air préoccupé.

– C’est dans ce jardin que nous nous sommes fait nos adieux, continua Messala. T’en souviens-tu encore ? Tu me dis : « Que la paix de l’Éternel t’accompagne ! » et je répondis : « Que les dieux te gardent ! » Combien d’années y a-t-il de ce-la ?

– Cinq, répondit le Juif.

– Quoi qu’il en soit, tu as lieu d’être reconnaissant. Envers qui ? Envers Dieu ? Peu importe, tu t’es merveilleusement déve-loppé et les Grecs assureraient que tu es beau comme Gany-mède. Dis-moi donc, Juda, comment il se fait que l’arrivée du gouverneur soit pour toi d’un si grand intérêt ?

Juda tourna ses grands yeux vers le Romain et reprit, sans paraître avoir entendu sa question :

– Oui, cinq ans. Je me souviens de nos adieux. Tu t’en al-lais à Rome. Je te vis partir et je pleurai, car je t’aimais. Mainte-

– 58 – nant tu es revenu, accompli autant qu’un prince peut l’être, et pourtant je voudrais que tu fusses encore le Messala d’autrefois.

– Vraiment, tu n’es point un Ganymède, mais plutôt un oracle. Quelques leçons de mon maître de rhétorique, auquel je te recommanderai, quelques pratiques dans l’art des mystères, et Delphes t’accueillera comme si tu étais Apollon lui-même. Sé-rieusement, ô mon ami, en quoi ne suis-je plus le Messala d’autrefois ? J’entendis un jour le plus grand logicien du monde. Il parlait de la discussion et il disait, s’il m’en souvient : « Avant de répondre à ton antagoniste, comprends-le. » Fais-toi com-prendre, Juda.

Le jeune homme rougit sous le regard moqueur qu’il sen-tait fixé sur lui.

– Tu as profité des leçons de tes maîtres, tu parles avec ai-sance, mais tes paroles blessent. Mon Messala, quand il partit, n’avait aucun fiel en lui, il n’aurait pas, pour un empire, heurté les sentiments d’un ami.

Le Romain sourit, comme s’il venait de recevoir un com-pliment, et redressa sa tête de patricien.

– Ô mon solennel Juda, nous ne sommes pas à Dodone. Abandonne ce ton d’oracle et parle clairement. En quoi t’ai-je blessé ?

– Moi aussi, durant ces années, j’ai appris quelque chose, dit Juda. Hillel peut ne pas être l’égal du logicien que tu as en-tendu, et Siméon et Shammaï sont sans doute inférieurs à tes maîtres du Forum, mais leur enseignement ne s’égare pas dans des sentiers défendus. Ceux qui s’asseyent à leurs pieds se relè-vent riches de la connaissance de Dieu, de la loi et de l’histoire d’Israël et pleins d’amour pour eux. Ils m’ont fait comprendre que la Judée n’est plus ce qu’elle fut un jour ; je sais quelle dis-tance sépare un royaume indépendant de la province qu’elle est devenue. Je serais plus vil et plus bas qu’un Samaritain si je ne

– 59 – ressentais pas la dégradation de ma patrie. Ismaël n’est pas lé-galement souverain pontife, il ne saurait l’être tant que vit le noble Anne.

– Je comprends, Ismaël, selon toi, est un usurpateur. Par le fils de Sémélé, vous êtes tous les mêmes ! Les hommes et les choses, même le ciel et la terre changent, un Juif, jamais ! Pour lui, ni recul, ni progrès possibles, il est ce que furent ses an-cêtres dans la nuit des temps. Vois le cercle que je trace là sur le sable, et dis-moi en quoi la vie d’un Juif en diffère. Isaac et Ja-cob sont autour et Dieu au milieu. Et encore est-il trop vaste, ce cercle.

Il s’arrêta pour poser sur le sol son pouce qu’il entoura de ses doigts.

– Regarde mon pouce, c’est le temple, mes doigts représen-tent les frontières de la Judée. Existe-t-il rien au-delà qui ait quelque valeur à vos yeux ? Les arts ? Hérode fut un architecte, son nom est exécré. La peinture, la sculpture ? C’est pécher que de les regarder. Vous enchaînez la poésie à vos autels et, en de-hors de vos synagogues, où donc pouvez-vous vous exercer à l’éloquence ? Les succès remportés à la guerre durant six jours, vous les perdez le septième. Telle est votre vie, limitée de tous les côtés, et qui s’étonnera si je me ris de vous ? Et ton Dieu, qui se contente de l’adoration d’un peuple semblable, qu’est-il donc, comparé à Jupiter, qui nous prête son aigle pour enserrer le monde ?

Le Juif se leva, la figure brûlante.

– Non, non, garde ta place, Juda, s’écria Messala, en ten-dant la main vers lui.

– Tu te moques de moi.

– Écoute-moi encore. Je te suis reconnaissant de l’attention que tu as eue de me souhaiter la bienvenue, afin que nous tentions de renouer les liens d’amitié qui nous unissaient

– 60 – dans notre enfance. – « Va, me dit mon maître dans sa dernière leçon, et pour rendre ton nom fameux, souviens-toi que Mars règne et que les yeux d’Éros sont ouverts. » Il voulait dire que la guerre est tout, que l’amour n’est rien. Du moins en est-il ainsi à Rome. Le mariage n’est que le premier acte du divorce, la vertu un bijou dont on trafique. Je serai donc soldat, et toi, ô Juda, que seras-tu ? J’ai pitié de toi !

Le Juif fit quelques pas du côté de l’étang, la voix du Ro-main devint plus traînante.

– Vraiment, j’ai pitié de toi, mon beau Juda. De l’école à la synagogue, puis au temple, enfin un siège dans le sanhédrin, quelle perspective d’avenir ! tandis que moi !

Juda leva les yeux à temps pour remarquer l’expression d’orgueil qui passait sur le fier visage de Messala, tandis qu’il continuait :

– Tandis que moi, oh ! Le monde entier n’est point encore conquis. La mer a toujours des îles inconnues, il y a dans le Nord des nations que nous n’avons pas toutes découvertes ; la gloire de pousser plus avant la marche d’Alexandre vers l’extrême Orient est réservée à quelqu’un. Vois donc toutes les alternatives qui se présentent aux yeux d’un Romain ! Une campagne en Afrique, une autre chez les Scythes, puis on com-mande une légion ! Bien des carrières se terminent ainsi, mais non pas la mienne, par Jupiter ! J’échangerai la légion contre une préfecture et j’aurai tout ce que l’argent peut procurer pour embellir la vie : du vin, des femmes, des poètes pour chanter à mes banquets, des intrigues de cour, des jeux. La Syrie, par exemple ! La Judée est riche et Antioche est une capitale digne des dieux. Je succéderai à Cyrénius et toi, tu partageras ma for-tune !

Les sophistes et les rhéteurs qui enseignaient la jeunesse patricienne de Rome auraient approuvé la manière dont Messa-la s’exprimait, mais pour le jeune Juif, accoutumé à entendre

– 61 – discourir en un style solennel, il n’en était pas de même. Il ap-partenait à une race dont les lois, les coutumes et les habitudes défendaient la satire et l’ironie. Aussi avait-il dès l’abord écouté son ami avec un étonnement voisin de l’indignation. Ses airs de supériorité lui paraissaient offensants et l’irritaient. Pour les Juifs de l’époque d’Hérode le patriotisme était devenu une pas-sion sauvage ; ils n’admettaient pas que l’on pût le tourner en dérision, comme Messala venait de le faire, avec son air de su-prême indifférence, plus exaspérant encore que ses paroles.

– Il existe, à ce que j’ai entendu dire, des hommes, en petit nombre, qui peuvent plaisanter sur leur avenir, répondit Juda avec un sourire contraint. Tu viens de me convaincre, Messala, que je n’en fais pas partie.

Le Romain l’observa un moment, puis il reprit :

– Pourquoi ne pas dire la vérité en plaisantant, aussi bien qu’en paraboles ? L’autre jour la grande Fulvie s’en était allée pêcher, elle prit plus de poissons que personne et l’on assurait que cela tenait à ce qu’elle se servait d’un hameçon d’or.

– Ainsi tu ne plaisantais pas ?

– Je vois, Juda, que je ne t’ai point fait une offre suffisante, répondit promptement le Romain, dont les yeux étincelaient. Quand je serai préfet, avec la Judée pour m’enrichir, je te nom-merai souverain pontife.

Le Juif se détourna avec colère.

– Ne me quitte pas ainsi, dit Messala, – et il ajouta en voyant que le jeune homme hésitait : – Les rayons du soleil sont brûlants, cherchons un peu d’ombre !

Juda reprit froidement :

– Je voudrais n’être point venu. Je cherchais un ami, j’ai trouvé un…

– 62 –

– Un Romain !

Le poing du Juif se contracta, mais il se contint. Messala se leva, prit son manteau et, rejoignant son compagnon, il lui pas-sa son bras sur l’épaule.

– C’est ainsi que nous marchions ensemble, quand nous étions enfants ; laisse mon bras reposer là, jusqu’à la porte.

Évidemment Messala s’efforçait d’être aimable, et bien que son visage gardât son expression ironique, Juda le laissa faire.

– Tu es encore un enfant, je suis déjà un homme, je veux te parler en cette qualité.

L’air de complaisance du Romain était superbe. Mentor enseignant Télémaque n’aurait pu paraître plus à son aise.

– Crois-tu aux Parques ? Non, car tu es Saducéen et seuls, parmi vous, les Esséniens sont assez sages pour croire aux trois sœurs. Combien elles sont promptes à contrecarrer nos plans ! Je fais des projets, je suis sur le point de les réaliser ; tout à coup j’entends derrière moi grincer des ciseaux ! Je tourne la tête, c’est elle, Atropos la maudite ! Mais, mon Juda, pourquoi t’indignais-tu quand je parlais de succéder au vieux Cyrénius ? Tu pensais que je désirais m’enrichir aux dépens de la Judée. Pourquoi ne serait-ce pas moi aussi bien qu’un autre Romain ?

Juda ralentit son pas.

– D’autres avant vous ont régné sur la Judée, dit-il en le-vant une main. Où sont-ils, Messala ? Elle leur a survécu à tous, ce qui a été sera encore !

– Ah ! je vois que les Parques ont des disciples en dehors des Esséniens !

– Je n’en fais pas partie. Ma foi repose sur le roc qui a servi de fondation à la foi de mes pères, bien avant Abraham, sur l’Éternel, le Dieu d’Israël.

– 63 –

– Tu parles avec trop de passion, Juda ! Comme mes maîtres m’auraient désapprouvé si je m’étais pareillement ani-mé en leur présence ! Mais j’ai autre chose à te dire et je te prie de m’écouter. Je voudrais t’être utile, mon fils, car je t’aime, – autant que je puis aimer. Je t’ai déjà parlé de mon intention d’être soldat. Pourquoi ne le serais-tu pas aussi ? Pourquoi ne sortirais-tu pas du cercle de fer que la loi et les coutumes de ton peuple ont tracé autour de toi ?

Juda ne répondit pas.

– Qui sont les sages d’aujourd’hui ? Ce ne sont pas ceux qui passent leur vie à discuter sur des choses mortes, telles que Baal, Jupiter ou Jehova. Cite-moi un seul grand homme qui ne doive pas sa gloire à ce qu’il a su tirer parti des circonstances, à ce qu’il n’a rien tenu pour sacré de ce qui pouvait l’empêcher de marcher vers son but. Regarde Hérode, les Macchabées, nos premiers Césars. Imite-les, et Rome sera prête à t’aider, comme elle a aidé l’Iduméen.

Le jeune Juif tremblait de rage.

– Rome, Rome ! murmura-t-il.

– Réfléchis, continuait Messala. Abandonne les folles ins-tructions de Moïse et considère la situation telle qu’elle est. Rome est toute puissante, la Judée n’est que son jouet.

Ils étaient arrivés à la porte. Juda repoussa doucement la main de Messala et lui dit :

– Tu es un Romain et tu ne saurais comprendre un Israé-lite ; nous ne pourrons plus être jamais les amis que nous avons été. Que la paix du Dieu de mes pères soit avec toi !

Il s’éloigna, suivi des yeux par le Romain ; puis celui-ci quitta à son tour le jardin en murmurant :

– Qu’il en soit comme il voudra. La guerre est tout, l’amour n’est rien !

– 64 –