Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 21 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXI

 

 

À l’heure où le croissant argenté de la nouvelle lune tou-chait les tours crénelées du palais du mont Sulpius, les deux tiers des habitants d’Antioche respiraient, sur les toits en ter-rasse de leurs maisons, l’air rafraîchi par la brise du soir. Simo-nide, assis dans le fauteuil qui semblait faire partie de lui-même, regardait les bateaux glisser sur la rivière éclairée, ça et là, par des rayons d’une pâle lumière ambrée, pendant qu’Esther lui servait son frugal souper : quelques gâteaux de fine farine, un peu de miel, un bol de lait.

– Malluch est en retard, ce soir, dit-il tout à coup.

– Crois-tu qu’il viendra ? demanda Esther.

– Il n’y manquera pas, à moins qu’il n’ait dû, pour obéir à mes ordres, s’embarquer sur un navire ou partir pour le désert.

– Il écrira peut-être.

– Non, non, ma fille. S’il avait été obligé de s’éloigner, il me l’aurait fait dire. Puisque je n’ai reçu aucun message de lui, il viendra.

– Je l’espère, dit-elle doucement.

Quelque chose dans le son de sa voix attira l’attention de Simonide.

– Tu désires donc qu’il vienne, Esther ?

– Oui, répondit-elle franchement.

– Saurais-tu me dire pourquoi ?

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– Parce que… parce que ce jeune homme est…

– Notre maître ! Est-ce là ce que tu veux dire ?

– Oui, père.

– Et tu penses toujours que je n’aurais pas dû le laisser al-ler sans lui dire qu’il pouvait, si c’était son bon plaisir, nous prendre avec tout ce que nous possédons, – tout, Esther, nos marchandises, nos deniers, nos vaisseaux, nos esclaves et mon immense crédit, ce manteau tissé d’or et d’argent par le génie, tout puissant parmi les hommes, qui s’appelle le succès.

Comme Esther ne répondait pas, il continua :

– Cela ne t’émeut point, je vois. Le fait est, Esther, que la réalité n’est jamais aussi intolérable que nous nous la représen-tons d’avance ; il en sera ainsi de l’esclavage, si l’avenir nous le tient en réserve.

– J’ai meilleure opinion de lui que toi, père. Il sait ce que c’est que la souffrance, il nous rendra la liberté.

– Ton instinct ne te trompe guère, Esther, et tu sais que je me suis souvent laissé guider par lui. Mais ce que j’apporterais à ce jeune homme, ce n’est pas seulement un corps brisé par la torture, oh ! non, – c’est une âme qui a été la plus forte dans la lutte avec ces Romains cruels, des yeux qui voient l’or à des dis-tances que les vaisseaux de Salomon n’ont pas atteintes et une intelligence assez puissante pour trouver les moyens de se l’approprier. Et je possède encore une faculté qui vaut mieux qu’un corps vigoureux, mieux que le courage et la volonté, mieux même que l’expérience, la faculté la plus précieuse de toutes celles dont un homme peut être doué : celle de dominer les hommes, de les gagner à mes projets, de les faire agir selon mes désirs. C’est ainsi que les capitaines de mes vaisseaux sil-lonnent les mers et ne me trompent jamais, ainsi que Malluch, aujourd’hui même, a suivi ce jeune homme… Esther, n’entends-tu pas des pas qui s’approchent ? C’est lui, et nous allons avoir

– 200 – des nouvelles. Pour l’amour de toi, ma douce enfant, mon lis blanc, je prie l’Éternel, qui n’a point oublié les brebis errantes d’Israël, de permettre que ces nouvelles soient bonnes. Nous al-lons savoir s’il nous laissera aller en paix, toi dans toute ta beau-té, moi avec toutes mes facultés.

– Paix te soit, mon bon maître, et à toi aussi, Esther, ô la meilleure des filles ! dit Malluch, qui venait de s’incliner très bas devant le fauteuil du marchand.

Il eût été difficile de dire en l’observant quelle était la na-ture de ses relations avec eux. Ses paroles étaient celles d’un ami, ses manières celles d’un serviteur. Simonide, après avoir répondu à son salut, s’écria :

– Qu’as-tu à m’apprendre, Malluch ?

Malluch raconta aussitôt, sans commentaires, les événe-ments de la journée.

– Je te remercie, dit cordialement Simonide. Personne n’aurait pu accomplir mieux la tâche dont je t’avais chargé. Quelle est, à ton avis, la nationalité de ce jeune homme ?

– C’est un Israélite, de la tribu de Juda, mon maître.

– Tu en es certain ?

– Absolument.

– Il me paraît qu’il t’a peu parlé de sa vie.

– Il doit avoir appris à être prudent, je puis même dire que je le crois méfiant. Il a déjoué toutes mes tentatives pour gagner sa confiance, jusqu’au moment où nous avons quitté la fontaine Castalia, pour nous rendre au village de Daphné.

– Un lieu d’abomination ! Pourquoi s’y était-il rendu ?

– Par curiosité, je suppose, le motif auquel obéissent la plupart de ceux qui s’y rendent pour la première fois ; mais,

– 201 – chose étrange, une fois là, il n’a pris intérêt à rien de ce qu’il voyait. Ce jeune homme a un chagrin qu’il voudrait cacher, et je crois qu’il s’est rendu à Daphné – comme nous nous rendons aux sépultures avec nos morts – pour l’enterrer.

– S’il en est ainsi, c’est bien, dit Simonide, à voix basse. La malédiction de notre temps est la prodigalité. Les pauvres s’appauvrissent encore en imitant les riches, et les riches se conduisent comme des princes. As-tu remarqué chez ce jeune homme quelques signes de cette folie ?

– Aucun, mon maître.

– Et dans ses discours as-tu pu discerner sa préoccupation dominante ?

– Là-dessus, je puis te répondre sans hésiter. Il est dévoré, en premier lieu, du désir de retrouver sa mère et sa sœur. Il a encore à se plaindre de Rome, et comme Messala, dont je t’ai parlé tout à l’heure, a été, d’une façon ou de l’autre, mêlé aux événements qui l’ont fait souffrir, le but qu’il poursuit actuelle-ment, c’est de se venger de lui en l’humiliant. Il en aurait eu l’occasion près de la fontaine, mais il n’en a pas profité, le lieu ne lui paraissant pas suffisamment public.

– Ce Messala a de l’influence, dit Simonide d’un air pensif.

– Peut-être, mais leur prochaine rencontre aura lieu au cirque, et le fils d’Arrius gagnera la course.

– Comment le sais-tu ?

– J’en juge par ce qu’il dit et, surtout, parce que j’ai pu me convaincre de son intelligence.

– Mais son désir de vengeance sera-t-il assouvi quand il aura humilié un seul individu ? Ne rêve-t-il pas de l’étendre à toute une race ? Est-ce une fantaisie d’enfant ou la détermina-tion irrévocable d’un homme fait ? La soif de la vengeance est une passion qui ronge le cœur, en as-tu trouvé trace en lui ?

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– L’intensité de sa haine est une des raisons que j’ai de le croire Juif. Bien qu’il fût sur ses gardes, je l’ai vue briller dans ses yeux la première fois, lorsqu’il s’informait des dispositions d’Ilderim envers les Romains, puis encore lorsque je lui racontai l’histoire du cheik et des mages et que je lui répétai la question :

– Où est le roi des Juifs, qui est né ?

Simonide se pencha en avant pour mieux écouter, tandis que Malluch continuait :

– Je lui racontai ce qu’Ilderim pensait de ce mystère et comment il espérait que ce roi mettrait un terme à la puissance de Rome. Il rougit en m’entendant et me dit que, tant que Rome durerait, un Hérode seul pourrait régner sur les Juifs.

– Qu’entendait-il par là ?

– Qu’avant que quelqu’un d’autre pût exercer la royauté, il faudrait que l’empire s’effondrât.

– C’est assez, dit Simonide. Va maintenant prendre ton re-pas et prépare-toi à retourner au jardin des Palmes, tu assiste-ras ce jeune homme jusqu’au jour de l’épreuve finale. Viens vers moi demain avant de partir, je te donnerai une lettre pour Ilde-rim ; puis il ajouta à voix basse : Je me déciderai peut-être à me rendre au cirque.

Quand Malluch se fut retiré, Simonide repoussa le plateau sur lequel se trouvait son souper et fit signe à Esther d’approcher ; aussitôt la jeune fille reprit sa place favorite, sur le bras du fauteuil de l’invalide.

– Dieu est bon pour moi, lui dit-il, oui, sa bonté est grande en vérité. Ses voies sont enveloppées de mystère, mais parfois il soulève le voile et nous permet de deviner ses desseins. Je suis vieux, mon enfant, bientôt il me faudra partir, mais aujourd’hui, à la douzième heure, il plaît au Seigneur de ranimer mon espoir, prêt à s’éteindre. J’entrevois l’approche d’un grand événement,

– 203 – qui sera pour l’univers entier l’aurore d’un jour nouveau, et je comprends maintenant la raison d’être des grandes richesses que j’ai acquises et le but qui leur a été assigné. Vraiment, ma fille, je reprends goût à la vie.

Esther se serra contre lui et il continua :

– Le roi qui est né doit être près d’atteindre, à l’heure qu’il est, le milieu de la moyenne de la vie accordée aux humains. Balthasar dit qu’il n’était qu’un enfant sur les genoux de sa mère, lorsqu’il le vit, et Ilderim soutient qu’il y a eu au mois de décembre dernier vingt-sept ans que l’Égyptien et ses compa-gnons sont venus lui demander de les cacher dans sa tente, pour les soustraire à la colère d’Hérode. Son avènement ne peut donc être différé plus longtemps, – il aura lieu cette nuit, peut-être, ou demain. Saints pères d’Israël, quelle joie n’y a-t-il pas déjà dans cette seule pensée ! Je crois ouïr le craquement de mu-railles qui s’écroulent et les clameurs d’un monde nouveau qui s’élève au-dessus des ruines de l’ancien. La terre s’ouvre pour engloutir Rome, l’humanité entière rit et pousse des cris de joie parce qu’elle n’est plus !

Entendis-tu jamais chose pareille, Esther ? Moi, l’homme d’affaires, je me sens devenir poète, comme Myriam et David. Je voudrais joindre ma voix à celle de la multitude qui chantera, en s’accompagnant de la cymbale, devant le trône nouvellement établi du souverain. – Mais ce souverain, ma fille, aura besoin d’argent et de soldats, l’enfant né d’une femme sera un homme comme nous. Non seulement il lui faudra de l’argent, mais en-core des économes, des intendants, des chefs pour diriger son armée. Devines-tu ma pensée, Esther ? Ne pressens-tu pas la voie qui s’ouvre devant mes pas et devant ceux de notre jeune maître ? La voie où nous trouverons la vengeance et la gloire, – celle aussi où la fille de ta mère trouvera le bonheur !

Elle gardait le silence, et lui se souvint tout à coup qu’une jeune fille ne pouvait partager toutes ses joies, ses haines ou ses craintes :

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– À quoi songes-tu, Esther ? reprit-il. Désires-tu quelque chose ? Si cela est, dis-le moi, pendant qu’il est encore en mon pouvoir de t’accorder tes demandes. Le pouvoir, tu le sais, est une chose capricieuse. Il a des ailes et s’envole aisément.

Elle lui répondit avec une simplicité enfantine :

– Fais-le chercher, père, fais-le chercher encore ce soir et ne lui permets pas de s’exposer dans le cirque.

Il poussa une exclamation. Pour la première fois la jalousie lui étreignait le cœur. Se pourrait-il vraiment qu’elle aimât son jeune maître ? Cela ne saurait être, se dit-il, elle est encore trop jeune. Trop jeune ! Hélas ! Elle avait seize ans, il ne le savait que trop. Ne se souvenait-il pas d’être allé avec elle aux chantiers, pour célébrer le jour de sa naissance, en assistant au lancement d’une galère qui portait sur son pavillon jaune le nom d’Esther ? Et cependant cette constatation lui causa une surprise d’autant plus pénible qu’il réalisait en même temps cette vérité à laquelle l’homme cherche à se soustraire : que pour lui aussi les années avaient marché et que bientôt peut-être la mort se dresserait à son chevet. Non contente de mettre au service d’un maître sa jeunesse et sa force, Esther lui donnerait-elle encore son affec-tion, sa tendresse, toutes ces choses dont jusqu’alors il avait joui sans partage ? Cette pensée lui causait une douleur intolérable ; pendant un instant il en oublia ses projets relatifs au roi miracu-leux ; mais bientôt, faisant un violent effort, il reprit son sang-froid et dit d’une voix calme :

– Pourquoi ne se rendrait-il pas au cirque ? Parle, enfant.

– Ce n’est pas la place d’un enfant d’Israël, père.

– Ce sont des idées rabbiniques, Esther. Est-ce là tout ?

Il semblait vouloir scruter les pensées de la jeune fille, dont le cœur battait si fort, sous l’empire de la délicieuse confusion qui l’envahissait, qu’elle essaya vainement de répondre.

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– Ce jeune homme aura notre fortune, dit Simonide en lui pressant la main, mais je ne pensais pas me sentir pauvre pour si peu, je croyais que tu me resterais et que je posséderais tou-jours ton amour, qui me rappelle celui de ma Rachel. Dis-moi, Esther, s’il me prendra encore cela ?

Elle appuya silencieusement sa joue contre l’épaule de son père.

– Parle, Esther. Je serai plus fort quand je saurai la vérité.

Elle se redressa en lui disant avec sincérité :

– Console-toi, père. Je ne te quitterai jamais ; quand bien même il prendrait mon amour, je serai toujours ta servante. Elle s’arrêta pour l’embrasser, puis elle continua : Il est vrai que je le trouve beau, que sa voix m’attire et que je tremble à l’idée de le voir courir des dangers. Oui, père, je l’avoue, je serais heureuse de le revoir, mais l’amour qu’on ne sollicite pas ne saurait être complet et je n’oublierai jamais que je suis ta fille et celle de ma mère.

– Tu es vraiment une bénédiction du Seigneur, Esther, une bénédiction qui suffirait à me rendre riche, quand même tout le reste me serait enlevé. Et par son saint nom, je jure que toi, du moins, tu n’auras pas à souffrir.

À sa requête, un domestique le ramena dans sa chambre où il resta longtemps éveillé ; songeant à la venue du roi mysté-rieux, tandis qu’Esther rentrait chez elle et s’endormait du sommeil de l’innocence.

 

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