Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 22 sur 47

Pages du PDF

Ben-Hur

Chapitre XXII

 

 

À peine Malluch avait-il quitté Ilderim et Ben-Hur, que dé-jà des serviteurs s’empressaient autour d’eux pour leur enlever leurs sandales poussiéreuses.

– Assieds-toi, au nom de Dieu, et repose-toi sous ma tente, dit le cheik à son hôte, dans le dialecte en usage sur la place du marché à Jérusalem.

Ils prirent place sur un large divan et tandis qu’une esclave lavait leurs pieds avec de l’eau fraîchement puisée dans le lac, Ilderim passait ses longs doigts dans sa barbé argentée.

– J’espère que tu as faim, dit-il à son hôte ; nous avons, nous autres Arabes, un proverbe qui prétend qu’un bon appétit est le gage d’une longue vie.

– Alors, bon cheik, je vivrai cent ans, répondit Ben-Hur, je me sens aussi affamé que les loups du désert, qui rôdent le soir autour de tes troupeaux.

– Je ne te renverrai pas à vide, comme un loup, je te don-nerai le meilleur de la bergerie, s’écria Ilderim en frappant dans ses mains, puis il ajouta, en se tournant vers un serviteur :

– Va chercher l’étranger qui est dans la tente réservée à mes hôtes ; dis-lui que je suis revenu accompagné d’un ami et que s’il veut participer à notre repas, il sera suffisant pour rassa-sier trois hommes.

– Tu es mon hôte, dit Ilderim à Ben-Hur, et bien que tu aies bu de ma cervoise et que tu sois sur le point de goûter à

– 207 – mon sel, je ne suis pas moins en droit de te poser cette ques-tion : Qui es-tu ?

– Cheik Ilderim, répondit Ben-Hur, ta question est natu-relle, loin de moi la pensée de m’en offenser ; mais, dis-moi, je te prie, s’il ne s’est point trouvé de moment dans ta vie où tu au-rais commis un crime envers toi-même, en répondant à une semblable demande.

– Oui, par la splendeur de Salomon ! Il serait parfois aussi lâche de se trahir soi-même que de trahir une tribu.

– Je te remercie, bon cheik ! s’écria Ben-Hur. Jamais ré-ponse ne t’honora davantage. Je sais maintenant que ton unique souci est de t’assurer que je suis capable de remplir l’emploi que je te prie de me confier et qu’il t’importe peu de connaître ma pauvre histoire. Je te dirai, cependant, que je ne suis point Ro-main, comme le nom sous lequel je t’ai été présenté pourrait te le faire croire.

Les yeux d’Ilderim jetèrent un éclair.

– Je te dirai encore que je suis Juif, de la tribu de Juda, continua Ben-Hur, et mieux que cela, cheik, je suis un Israélite qui a, pour haïr Rome, des motifs bien plus graves que les tiens.

Ilderim écoutait sans mot dire et Ben-Hur reprit :

– Je te jure, par l’alliance que le Seigneur a traitée avec mes pères, que si tu me fournis, selon ma requête, le moyen d’accomplir ma vengeance, je t’abandonnerai l’argent et la gloire dus au vainqueur de la course.

Ilderim ouvrit les yeux et se redressa. Une profonde satis-faction se lisait sur son visage.

– C’est assez ! s’écria-t-il. Si le mensonge est à la racine de ta langue, tu auras trompé Salomon lui-même. Je crois tout ce que tu viens de me dire, mais cela ne m’apprend pas si tu es ha-bile entraîneur. As-tu l’habitude des courses de char ? Sais-tu te

– 208 – faire comprendre des chevaux, sais-tu leur communiquer ta vo-lonté ? Obéissent-ils à ta voix ? Tout cela, mon fils, c’est un don que chacun ne possède pas. J’ai connu un roi qui gouvernait des millions d’hommes, mais n’a jamais obtenu le respect d’un che-val. Comprends-moi bien, – je ne parle pas de ces chevaux qui ne sont que des brutes sans intelligence, esclaves dignes des es-claves qui les conduisent, mais des coursiers nobles comme les miens, mes camarades, mes amis, mes héros !

Il appela un de ses serviteurs et lui commanda de lui ame-ner ses arabes. Cet homme ouvrit un rideau qui partageait la tente en deux et cachait une troupe de chevaux ; ils semblaient hésiter comme s’ils n’eussent pas été certains d’être invités.

– Venez, leur dit Ilderim. Pourquoi restez-vous en arrière ? Tout ce que je possède n’est-il pas à vous ? Venez, vous dis-je.

Ils s’approchèrent lentement et l’un deux tourna vers Ben-Hur sa tête exquise. Ses yeux de gazelle, ses narines dilatées semblaient dire clairement : « Qui donc es-tu ? » Le jeune homme reconnut un des admirables étalons qu’il avait admirés sur le champ de course, et lui tendit sa main ouverte à lécher.

– Il se trouvera des blasphémateurs pour te dire que les chevaux sont nés dans les pâturages de la Perse ! s’écria Ilderim d’un air indigné. Ne le crois pas ! Dieu donna au premier Arabe une plaine sablonneuse, d’où s’élevaient quelques montagnes arides et où se rencontraient çà et là des sources d’eau amère, en lui disant : « Voilà ton pays. » Le pauvre homme se plaignit au Tout-Puissant qui en eut pitié et lui dit encore : « Réjouis-toi, car tu seras deux fois béni entre les hommes. » L’Arabe l’entendit et après l’avoir remercié, il se mit à la recherche des bénédictions promises. Il fit d’abord le tour des frontières de son royaume et ne trouva rien, puis il traça un sentier dans le désert et s’y enfonça toujours plus avant ; enfin, au cœur de cette grande étendue désolée, il trouva une oasis de verdure, belle à voir, et voici, dans l’oasis paissaient deux troupeaux, l’un de chameaux, l’autre de chevaux ! Il les considéra comme le

– 209 – meilleur don de Dieu, – ce qu’ils sont réellement, – et en prit grand soin. C’est de cette verte oasis que les chevaux se sont ré-pandus sur toute la surface de la terre. Si tu en doutes, je vais t’en fournir les preuves.

Il fit signe à un esclave d’aller lui chercher les archives de la tribu. Bientôt six hommes parurent, apportant des coffres en bois de cèdre, renforcés par des cercles de cuivre. Leurs poi-gnées et leurs serrures étaient également de cuivre.

– Je n’ai besoin que du coffre qui contient les archives con-cernant les chevaux. Ouvrez celui-là et emportez les autres.

Ce coffre renfermait une quantité de tablettes d’ivoire, enfi-lées à des cercles d’argent. Ces tablettes étant fort minces, chaque cercle en contenait plusieurs centaines.

– Je sais, mon fils, dit Ilderim, avec quel soin les scribes, assis dans le temple de la sainte cité, inscrivent les noms de chaque nouveau-né, afin que tout fils d’Israël puisse remonter jusqu’aux origines de ses ancêtres. Mes pères n’ont pas cru mal faire en vous empruntant cette coutume et en l’étendant à leurs serviteurs muets. Regarde ces tablettes !

Ben-Hur prit un des anneaux et vit que chacune des petites feuilles d’ivoire était couverte de hiéroglyphes arabes, tracés avec une pointe de métal rougie au feu.

– Peux-tu lire ces caractères, fils d’Israël ?

– Non, il faut que tu me les expliques.

– Sache donc que chacune de ces tablettes porte le nom d’un poulain pur sang, ayant appartenu à mes pères, au cours des siècles, et non seulement le sien, mais encore celui de son père et de sa mère. Prends-les, et compte-les, si tu peux, – et tu sauras jusqu’où remontent les origines des chevaux que voici. Si je suis roi dans le désert, fils d’Israël, tu vois mes ministres ! En-lève-les-moi et je serai semblable à un de ces malades que les

– 210 – caravanes déposent au bord des grands chemins, afin de les y laisser mourir. Je pourrais te raconter les hauts faits de leurs ancêtres, il me suffit de te dire que sur le sable et sous la selle, ils n’ont jamais été dépassés, que jamais personne n’a pu fuir devant eux, mais qu’ils viennent d’être attelés pour la première fois, et que, dans ces conditions, je ne suis pas certain de leur succès, à-moins qu’ils ne trouvent leur maître. Fils d’Israël, si tu es cet homme-là, je te jure que le jour où tu es arrivé ici aura été un jour heureux pour moi. Parle-moi maintenant de ce que tu sais faire.

– Je ne voudrais pas, bon cheik, que tu me jugeasses seu-lement d’après mes paroles ; comme tu le sais, les promesses des hommes trompent souvent. Confie-moi tes quatre étalons demain et laisse-moi les essayer sur un terrain plat.

La figure d’Ilderim rayonnait ; il allait parler, mais Ben-Hur lui coupa la parole :

– Encore un mot, bon cheik ! s’écria-t-il. J’ai appris bien des choses dans les arènes de Rome, sans songer qu’elles me se-raient utiles un jour dans une occasion semblable à celle-ci. Je puis t’assurer que tes fils du désert, bien qu’ils possèdent sépa-rément la vitesse de l’aigle et la force du lion, échoueront dans la lutte, si je ne parviens à leur apprendre à s’enlever avec en-semble. C’est ce qui est arrivé aujourd’hui à leur conducteur. Peut-être n’arriverai-je pas à un meilleur résultat, mais si je ré-ussis à les entraîner convenablement, s’ils m’obéissent tous les quatre, comme s’ils n’étaient qu’un seul et même animal, alors, je te le jure, tu auras les sesterces et la couronne et moi ma re-vanche. Et maintenant, qu’as-tu à me répondre ?

– Je te dis, fils, d’Israël, que j’ai de toi une opinion favo-rable ; demain matin, tu auras mes chevaux pour les essayer.

À ce moment, on entendit du bruit à l’entrée principale de la tente.

– 211 –

– Ah ! s’écria le cheik, le souper est prêt et voilà mon ami Balthasar qui arrive. Quant à vous, ajouta-t-il, en se tournant vers les domestiques, emportez ce coffre et faites rentrer mes bi-joux dans leur appartement.

Balthasar, appuyé sur un bâton et sur le bras d’un servi-teur, s’avançait à pas lents vers le divan. Ilderim et Ben-Hur s’étaient levés pour le recevoir et le cheik s’inclina en lui adres-sant respectueusement quelques paroles de bienvenue aux-quelles l’Égyptien répondit :

– Que la paix et la bénédiction du Dieu d’amour et de vérité soient avec toi !

Ses manières dignes, l’onction de ses paroles, son expres-sion, paisible et cordiale, frappèrent Ben-Hur, qui se sentit pé-nétré de respect pour l’étranger.

– Voilà celui qui rompra le pain avec nous, ô Balthasar, dit le cheik, en posant la main sur l’épaule de Ben-Hur.

L’Égyptien leva sur le jeune homme un regard exprimant la surprise et le doute, et le cheik continua :

– Je lui ai permis d’essayer, demain, mes chevaux ; si tout va bien il les conduira au cirque.

Les yeux de Balthasar ne quittaient pas le visage du jeune homme ; cette insistance semblait étrange au cheik, aussi crut-il devoir lui fournir de plus amples explications.

– Il est arrivé chez moi bien recommandé, lui dit-il. Il est connu comme le fils d’Arrius, un noble Romain, mais…, ici il hé-sita un instant, mais il assure qu’il est Juif, de la tribu de Juda et, par la splendeur de Dieu, je te déclare que je crois à ses pa-roles.

– Aujourd’hui même, ô le plus généreux des cheiks, s’écria Balthasar, ma vie s’est trouvée en péril, je l’aurais perdue si un jeune homme, ressemblant fort à celui-là, si ce n’est lui-même,

– 212 – n’était intervenu, alors que chacun s’enfuyait. Parle, ajouta-t-il en se tournant vers Ben-Hur ; es-tu celui qui m’a sauvé la vie ?

– Ce serait trop dire, répondit Ben-Hur avec déférence. La vérité est que j’ai arrêté les chevaux d’un insolent Romain, au moment où ils allaient tomber sur ton chameau près de la fon-taine de Castalia. Ta fille m’a laissé la coupe que voici.

Le visage de Balthasar s’anima lorsqu’il vit la coupe que le jeune homme lui montrait.

– C’est le Seigneur qui t’a envoyé aujourd’hui à ma ren-contre, dit-il d’une voix émue, en tendant vers lui sa main trem-blante, et en cet instant encore, c’est lui qui t’envoie vers moi. Je l’en remercie, et toi, loue-le également, car j’aurai une grande récompense à t’offrir de sa part. Garde cette coupe ; elle t’appartient.

– Pourquoi, demanda le cheik à Ben-Hur, lorsque Baltha-sar eut fait le récit de ce qui s’était passé, pourquoi ne m’en avais-tu rien dit, mon fils ? Quelle meilleure recommandation aurais-tu pu m’apporter ? Ne suis-je pas Arabe, cheik d’une tri-bu ? Et cet homme-là n’est-il pas mon hôte ? Le service que tu lui as rendu ne m’a-t-il pas été rendu à moi-même ? Où irais-tu en chercher la récompense, si ce n’est ici, et quelle main te la remettrait, si ce n’est la mienne ?

– Épargne-moi, bon cheik, je te prie. Je ne suis pas venu chercher une récompense, petite ou grande. J’aurais secouru le plus humble de tes serviteurs comme j’ai secouru cet homme excellent.

– Mais il est mon ami, mon hôte, et non point mon servi-teur, ne vois-tu pas la différence que cela fait ? Ah ! Balthasar, je te répète encore que ce jeune homme n’est pas Romain ! s’écria le cheik ; puis il se tourna vers la table, haute tout au plus d’un pied, sur laquelle on achevait de disposer le souper. Pendant ce temps, Balthasar interrogeait Ben-Hur.

– 213 –

– Comment le cheik disait-il que je devais t’appeler ?

– Arrius, le fils d’Arrius.

– Cependant tu n’es pas Romain ?

– Tous ceux de ma parenté étaient Juifs.

– Étaient, dis-tu ? Sont-ils donc morts ?

– Venez, le souper est prêt, dit le cheik.

Ben-Hur, soulagé de ne point avoir à répondre à cette question, offrit son bras à Balthasar pour le conduire à la table, autour de laquelle ils s’assirent à l’orientale, sur trois tapis. Après qu’ils se furent lavé les mains, Ilderim fit un signe aux serviteurs et la voix de l’Égyptien s’éleva, vibrante et pleine d’émotion, pour cette même prière que jadis, au désert, Gaspard le Grec, Melchior l’Hindou et lui avaient prononcée en même temps, chacun d’eux dans sa propre langue : « Père de tout ce qui vit, Dieu ! Tout ce que nous avons vient de toi, reçois nos louanges et bénis-nous, afin que nous puissions continuer à faire ta volonté. »

Ils avaient faim et, pendant un moment, la table, chargée des mets les plus appréciés des Orientaux : des gâteaux de fine farine, des légumes, des viandes, du lait, du miel, du beurre, ab-sorba leur attention ; mais quand ils eurent terminé leur repas, ils se sentirent plus disposés à causer et à écouter.

Le cheik fit bientôt apporter quatre grands chandeliers de cuivre. Ces chandeliers avaient quatre branches et chacune d’elles supportait une lampe d’argent, allumée, et une coupe contenant une provision d’huile d’olive. Les trois hommes repri-rent leur conversation, en cette langue syriaque familière à tous les peuples de l’Orient.

L’Égyptien, sollicité par le cheik, raconta sa rencontre, dans le désert, avec le Grec et l’Hindou. Il pensait, comme Ilderim, qu’il y avait eu au mois de décembre vingt-sept ans qu’ils étaient

– 214 – arrivés à la porte de sa tente fuyant devant Hérode, et lui avaient demandé de les cacher. Chacun lui prêtait une attention intense, les domestiques eux-mêmes interrompaient leur ser-vice pour ne pas perdre les détails de son récit. Ben-Hur l’écoutait comme un homme qui entend parler d’un événement d’une importance immense pour l’humanité tout entière, mais surtout pour son peuple d’Israël, et, lentement, une idée qui de-vait changer le cours de sa vie s’emparait de lui.

Cette histoire n’était pas nouvelle pour Ilderim. Il l’avait entendu raconter aux trois mages et n’avait point hésité à les re-cueillir chez lui, bien qu’il fût dangereux d’aider un fugitif à échapper à la colère d’Hérode. Sa foi, dès lors, était restée la même, mais il était Arabe et ne pouvait s’intéresser au récit de Balthasar au même degré qu’un Israélite, auquel, dès le berceau, on avait parlé du Messie.

Dans sa jeunesse il avait appris tout ce que l’on savait de cet être, à la fois l’espoir, la terreur et la gloire du peuple élu. Du premier au dernier, les prophètes y faisaient allusion, sa venue formait le thème des dissertations sans fin des rabbins, dans le temple, aux jours de jeûne et aux jours de fête, en public et en particulier, et tous les fils d’Abraham, où que le sort les eût je-tés, attendaient ce Messie promis, aussi les paroles de Balthasar éveillaient-elles chez Ben-Hur une émotion profonde. Son cœur battait plus vite et bientôt il ne douta plus que l’enfant, si mira-culeusement découvert par les mages, ne fût véritablement le Messie. Mais comment le peuple d’Israël restait-il indifférent à cette révélation ? Comment se faisait-il qu’il n’en eût, jusqu’alors, jamais entendu parler ? Et maintenant, où donc se trouvait l’enfant ? En quoi consistait sa mission ? Telles étaient les questions qu’il posait à Balthasar, en s’excusant d’oser ainsi l’interrompre.

 

– 215 –