Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 45 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XLV

 

 

Le matin suivant, vers la seconde heure, deux cavaliers ar-rivèrent, bride abattue, devant l’entrée de la tente de Ben-Hur, mirent pied à terre et demandèrent à lui parler. Il n’était pas en-core levé, mais il ordonna qu’on les introduisît immédiatement auprès de lui. C’étaient deux officiers galiléens dans lesquels il avait grande confiance.

– Paix vous soit, leur dit-il. Voulez-vous vous asseoir ?

– Non, répondit le plus âgé, s’asseoir et se reposer, ce serait laisser le Nazaréen mourir. Lève-toi, fils de Juda, et viens avec nous. Le jugement a été rendu et la croix va être dressée sur Golgotha !

Ben-Hur les regardait, frappé d’horreur, et il balbutia :

– La croix !…

– Ils l’ont arrêté et jugé cette nuit, continua le Galiléen. À la pointe du jour, ils l’ont amené devant Pilate. Par deux fois le Romain a déclaré ne pas le trouver coupable et par deux fois il a refusé de le leur livrer. Enfin il s’est lavé les mains en disant : « Je suis innocent du sang de ce juste, » et ils répondirent : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ».

– De qui parlez-vous donc ?

– D’eux, des sacrificateurs et du peuple !

– Saint père Abraham ! s’écria Ben-Hur, se peut-il qu’un Romain se soit montré plus miséricordieux envers un Israélite que ceux de sa propre race ? Et s’il était vraiment le fils de Dieu,

– 451 – comment leurs enfants seraient-ils jamais lavés de son sang ? Il faut empêcher ce crime. Le moment de combattre pour lui est arrivé.

Il avait joint ses mains et une résolution enthousiaste se li-sait sur son visage. Il ordonna à son serviteur de préparer les chevaux, sans perdre une minute, puis il ajouta :

– Dis à Amrah de m’apporter des vêtements et mon épée. Il s’agit maintenant de mourir pour Israël, mes amis. Attendez-moi dehors, je vais vous suivre.

Il mangea à la hâte un morceau de pain, vida une coupe de vin et fut bientôt sur la route.

– Où irons-nous en premier lieu ? demanda le Galiléen.

– Rassembler nos légions.

– Hélas ! s’écria l’officier en levant les mains vers le ciel.

– Pourquoi, hélas ?

– Maître, – il parlait comme à regret – maître, nous sommes les seuls qui soyons demeurés fidèles, tous les autres suivent les prêtres.

– Dans quel but ? demanda Ben-Hur, en arrêtant son che-val.

– Afin de le tuer.

– Non pas le Nazaréen !

– Tu l’as dit.

Ben-Hur laissa ses regards errer de l’un à l’autre de ses deux compagnons. Il lui semblait entendre résonner encore une fois à ses deux oreilles la question que le Nazaréen avait pro-noncée la nuit précédente en sa présence : « Ne boirai-je pas la coupe que mon père m’a donnée à boire ? » et il songeait à celle

– 452 – qu’il lui avait posée lui-même : « Si je t’amène du secours, l’accepteras-tu ? » « Cette mort ne saurait être empêchée, se di-sait-il, cet homme marche à sa rencontre depuis le jour où il a commencé son ministère : elle lui est imposée par une volonté supérieure à la sienne et qui ne peut être que celle de Dieu lui-même. S’il l’accepte et qu’il y marche par obéissance, comment quelqu’un pourrait-il s’opposer ?

D’ailleurs comment aurait-il pu tenter de le délivrer ? La défection de ses Galiléens, sur l’inébranlable fidélité desquels il avait cru pouvoir compter, lui en était toute possibilité, et si cette défection avait eu lieu ce matin même, n’était-ce pas peut-être afin qu’il comprît que ses peines, ses travaux, ses sacrifices, avaient été, dès le début, en contradiction avec la volonté de Dieu ? Il tremblait à cette pensée, son chemin ne lui apparais-sait plus clairement tracé devant lui et il se contenta de dire, en rassemblant ses rênes :

– Frères, allons à Golgotha.

Ils dépassaient à tout moment des troupes de gens du peuple qui paraissaient fort excités et qui s’avançaient dans la même direction qu’eux ; il semblait que : toute la population de la contrée au nord de la ville se fût déversée sur cette roule.

Ayant appris qu’ils pouvaient espérer rejoindre le condam-né et son escorte près des grandes tours blanches élevées par Hérode, les trois amis se dirigèrent de ce côté, mais bientôt il leur fut impossible de se frayer un passage au travers de la mul-titude, ils se virent forcés de descendre de leurs montures et d’aller se mettre à l’abri, au coin d’une maison. Pendant qu’ils restaient là à attendre, il leur paraissait qu’ils étaient sur le bord d’une rivière, tant était serré et ininterrompu le flot humain qui défilait devant eux.

Il s’en allait voir la crucifixion, ce peuple innombrable qui passait sans trêve. Une demi-heure s’écoula, puis une heure, et au bout de ce temps, Ben-Hur aurait pu dire : « J’ai vu toutes les

– 453 – castes de Jérusalem, toutes les sectes de Judée, toutes les tribus d’Israël, et elles représentent toutes les nations de la terre. » En effet, il y avait là les Juifs du Liban, le Juif d’Égypte et le Juif des bords du Rhin ; en un mot des Juifs venus de tous les pays d’orient et d’occident et de toutes les îles connues. Les uns pas-saient à pied, d’autres à cheval ou à dos de chameau, ou encore en litière ou en chariot ; ils portaient des costumes infiniment variés, mais tous avaient ces traits si étrangement semblables, qui caractérisent les enfants d’Israël. Ils parlaient dans toutes les langues du monde, et pressés, haletants, dévorés de la crainte d’arriver trop tard, ils se pressaient tous pour aller voir mourir un pauvre Nazaréen. Emportés par le courant, des mil-liers de Grecs, de Romains et d’autres étrangers accompa-gnaient ces Juifs, qu’ils haïssaient et méprisaient. Il semblait vraiment que la terre entière allait assister à la crucifixion.

Cette foule immense était singulièrement tranquille. Un sabot de cheval frappant contre une pierre, un grincement de roues, le murmure étouffé des conversations étaient les seuls bruits que l’on entendît sur son passage. On remarquait sur tous les visages l’expression particulière à ceux qui sont sur le point de contempler quelque chose d’horrible : un naufrage, une mai-son qui s’écroule, une scène de carnage, et Ben-Hur jugeait à ce signe que c’étaient là des étrangers, venus à la sainte cité pour célébrer la Pâque, qui n’avaient eu aucune part à la condamna-tion du Nazaréen et parmi lesquels il comptait, peut-être, des amis. Enfin, il entendit s’élever, dans la direction des grandes tours, des cris et des acclamations, encore très atténués par la distance.

– Écoute ! Ils arrivent ! s’écria l’un de ses amis.

Tous ceux qui se trouvaient sur la route s’arrêtèrent pour écouter ; la clameur s’éleva de nouveau, elle semblait passer par-dessus leurs têtes et ils reprirent leur course en silence et dans un frisson de terreur. Les cris se rapprochaient à chaque instant ; déjà ils remplissaient l’air d’un bruit semblable à celui

– 454 – d’un grand vent, quand Ben-Hur vit paraître les serviteurs de Simonide qui portaient leur maître dans son fauteuil. Esther marchait à côté d’eux ; une litière couverte les suivait.

– Paix te soit, Simonide, et à toi également, Esther ! s’écria Ben-Hur en s’élançant à leur rencontre. Si vous vous rendez à Golgotha, restez ici jusqu’à ce que la procession ait passé, nous la suivrons ensuite tous ensemble. Il y a de la place près de cette maison.

Le marchand leva la tête et lui répondit :

– Parle à Balthasar, son désir sera aussi le mien. Il est dans la litière.

Ben-Hur se hâta d’ouvrir le rideau de la litière ; l’Égyptien était couché au fond, son visage contracté semblait être celui d’un mort. Lorsqu’il entendit ce qu’on lui proposait, il murmura d’une voix faible :

– Pourrons-nous le voir ?

– Le Nazaréen ? Oui, il devra passer à quelques pas de nous.

– Ô Seigneur ! s’écria le vieillard avec ferveur. Encore une fois, encore une fois ! Oh ! c’est un jour de malheur pour le monde tout entier !

Ils furent bientôt tous réunis à l’abri de la maison ; ils échangèrent peu de paroles, craignant probablement de se con-fier les uns aux autres leurs pensées ; ils ne se sentaient plus certains de rien. Balthasar s’était glissé avec peine hors de sa li-tière et se tenait debout, soutenu par un de ses serviteurs. Es-ther et Ben-Hur étaient auprès de Simonide. Et le flot passait toujours, plus serré que jamais. Les clameurs retentissaient maintenant tout près, perçantes, rauques, cruelles. Enfin la pro-cession arriva devant eux.

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– Regardez ! dit Ben-Hur avec amertume, ce qui passe maintenant, c’est Jérusalem.

En tête marchaient une troupe de jeunes garçons, qui hur-laient et vociféraient : « Le roi des Juifs ! Place, place, pour le roi des Juifs ! »

Simonide, en les voyant défiler devant lui, dansant et tour-noyant, comme un essaim de moucherons, dit gravement :

– Quand ceux-ci seront d’âge à recueillir leur héritage, fils de Hur, malheur à la cité de Salomon !

Un détachement de légionnaires, armés de pied en cap, les suivait ; ils marchaient avec une indifférence brutale, tout rayonnants de l’éclat de leurs boucliers d’airain.

Après eux, venait le Nazarée. Il était presque mort. Il chan-celait à chaque pas, comme s’il allait tomber. Une robe souillée et déchirée retombait de ses épaules sur une tunique sans cou-ture. Ses pieds nus laissaient des empreintes sanglantes sur les pierres. Une planchette, portant une inscription, était suspen-due à son cou. Une couronne d’épines enfoncée sur sa tête lui avait causé de cruelles blessures d’où des ruisseaux de sang, maintenant noir et coagulé, avaient coulé jusque sur son visage et son cou. Ses longs cheveux, emmêlés dans les épines, en étaient imprégnés. Sa peau, là où on pouvait l’apercevoir, était d’une blancheur de cadavre. Ses mains étaient liées devant lui. Quelque part dans la ville, il était tombé sous sa croix qu’il por-tait selon la coutume imposée à un condamné, et un campa-gnard s’était chargé de ce fardeau, à sa place. Quatre soldats marchaient à ses côtés, afin de le protéger contre la populace qui, néanmoins, parvenait parfois à forcer la consigne, à le frap-per avec des bâtons et à cracher sur lui. Et cependant aucun son ne s’échappait de sa bouche, aucune plainte, aucun gémisse-ment ; il ne leva les yeux qu’au moment où il atteignit la maison

– 456 – derrière laquelle s’abritaient Ben-Hur et ses amis, tous émus d’une immense compassion. Esther se serrait contre son père, et lui, l’homme à la forte volonté, se sentait tout tremblant. Bal-thasar s’était laissé tomber à terre, incapable de prononcer une parole, et Ben-Hur lui-même s’écria :

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu !

Alors, comme s’il devinait leurs sentiments, ou s’il avait en-tendu leurs exclamations, le Nazaréen tourna son visage défait de leur côté et leur jeta à chacun un regard dont ils devaient conserver le souvenir durant tout le reste de leur vie. Ils com-prenaient qu’il pensait à eux et non point à lui, et que ses yeux mourants leur donnaient cette bénédiction qu’on ne lui aurait pas permis de prononcer.

– Où donc sont tes légions, fils de Hur ? s’écria Simonide.

– Anne te le dirait mieux que moi.

– T’auraient-elles abandonné ?

– Seuls ces deux hommes me sont demeurés fidèles.

– Alors tout est perdu et cet homme va mourir.

Le visage du marchand se contractait convulsivement pen-dant qu’il parlait, et il laissa sa tête retomber sur sa poitrine. Il avait pris sa part des travaux de Ben-Hur, il avait été soutenu comme lui par l’espoir qui venait de s’éteindre pour ne plus ja-mais se rallumer. Deux hommes, chargés de croix, suivaient le Nazaréen.

– Qui sont ceux-ci ? demanda Ben-Hur aux Galiléens.

– Des brigands destinés à mourir avec le Nazaréen, répon-dirent-ils.

Immédiatement après eux marchait fièrement un person-nage mitré, vêtu des vêtements resplendissants d’or du souve-

– 457 – rain sacrificateur. Des capitaines du temple l’entouraient, der-rière lui s’avançaient en bon ordre le sanhédrin et une longue file de prêtres, ces derniers dans leurs robes blanches serrées autour de leurs tailles par de larges ceintures aux brillantes cou-leurs.

– C’est le beau-fils d’Anne, dit Ben-Hur tout bas.

– Caïphe ! Je l’ai vu, répondit Simonide, qui ajouta, après avoir considéré pendant un moment l’orgueilleux pontife : Je suis convaincu maintenant. Ce que je vois a éclairé mon enten-dement et j’ai acquis l’assurance, l’assurance absolue, que celui qui s’en va là-bas est réellement, ainsi que le proclame l’inscription qu’il porte suspendue à son cou, – le roi des Juifs. Un homme ordinaire, un imposteur, un traître criminel, n’eut jamais pareille escorte. Regardez plutôt ! Voilà les nations, Jé-rusalem, Israël ! Là est l’éphod, ici la robe bleue à franges avec les grenades pourpre et les clochettes d’or, que l’on n’avait plus revus dans les rues depuis le jour où Jaddua s’en allait à la ren-contre du Macédonien, – tout autant de preuves que ce Naza-réen est roi. Que ne puis-je me lever, afin de le suivre !

Ben-Hur l’écoutait avec une surprise profonde, et Simo-nide, comme, s’il se rendait compte tout à coup qu’il venait de se laisser aller à exprimer ses sentiments avec une chaleur qui ne lui était pas habituelle, dit d’un ton d’impatience :

– Parle à Balthasar, je te prie, et partons. La lie de Jérusa-lem va arriver.

– Qui donc sont ces femmes que je vois là-bas et qui pleu-rent ? demanda Esther.

Ils suivirent tous la direction qu’indiquait sa main et aper-çurent quatre femmes en larmes. L’une d’elles s’appuyait sur le bras d’un homme qui ne laissait pas que d’avoir une certaine ressemblance avec le Nazaréen. Aussitôt Ben-Hur répondit :

 

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– Cet homme est de tous ses disciples celui que le Nazaréen aime le mieux, celle qui s’appuie sur son bras est Marie, la mère du Maître ; les autres femmes sont des Galiléennes.

Esther suivit ce groupe éploré avec des yeux humides, jusqu’au moment où il disparut dans la foule. Il ne leur était pas facile de causer, car les clameurs de la populace qui défilait de-vant eux n’auraient pu se comparer qu’au bruit du choc impé-tueux des vagues sur les galets du rivage des mers. Cette plèbe ressemblait à celle qui, trente ans plus tard, soulevée par les fac-tions, ruina de fond en comble la sainte cité. Elle était aussi nombreuse, aussi fanatisée, aussi altérée de sang, et renfermait les mêmes éléments. C’était un ramassis d’esclaves, de chame-liers, de vendeurs de fruits, de légumes, ou de vin, de prosélytes et d’étrangers, des plus vils d’entre les servants du temple, de voleurs, de brigands, enfin de milliers de gens n’appartenant à aucune classe. En des occasions semblables, ils sortent on ne sait d’où, misérables, affamés, sentant l’odeur des cavernes et des tombeaux, êtres sordides à demi-nus, vrais animaux de proie, dont les hurlements ressemblent à ceux des lions du dé-sert. Quelques-uns avaient des épées, d’autres, plus nombreux, brandissaient des lances et des javelots, mais les armes de la plupart d’entre eux étaient des massues, des bâtons noueux et des frondes, pour lesquelles ces hommes ramassaient des pierres qu’ils portaient dans de petits sacs, ou simplement dans le pan retroussé de leurs tuniques en loques. Au milieu de cette foule, on reconnaissait ça et là quelques personnages de haut rang, – scribes, anciens, rabbis, Pharisiens aux robes bordées de hautes franges, Saducéens en beaux vêtements, qui figuraient là en qualité d’incitateurs. Lorsqu’ils étaient fatigués de pousser un cri, ils en inventaient un autre ; lorsque leurs poumons refu-saient leur service, ils s’arrêtaient un moment pour reprendre de plus belle, et dans cette clameur bruyante et continue l’on distinguait quelques phrases, sans cesse répétées : Roi des Juifs ! – Place pour le Roi des Juifs ! – Contempteur du temple ! – Blasphémateur ! – Crucifiez-le, crucifiez-le ! Ce dernier cri pa-raissait être particulièrement en faveur, probablement parce

– 459 – qu’il exprimait plus distinctement les désirs de cette tourbe, et lui servait à affirmer clairement sa haine du Nazaréen.

– Venez, dit Simonide, lorsque Balthasar fut prêt à partir, venez, il est temps que nous nous remettions en route.

Ben-Hur ne l’entendit pas. L’aspect de cette populace, sa brutalité, ses instincts sanguinaires, lui remettaient en mémoire la douceur du Nazaréen et les actes d’amour qu’il l’avait vu ac-complir envers des êtres souffrants. Il les repassait dans son souvenir ; tout à coup il vit se dresser devant lui la grande dette qu’il avait contractée envers cet homme. Il se rappela le jour où des soldats romains le conduisaient, à ce qu’il croyait, à une mort certaine presqu’aussi horrible que celle de la croix, et l’expression divine de celui qui lui avait donné à boire près du puits de Nazareth. Il se rappelait son dernier bienfait, le miracle du jour où il entrait à Jérusalem acclamé par une multitude ba-lançant des palmes devant lui, et le sentiment de son impuis-sance à rendre le bien pour le bien, à prouver sa reconnaissance, s’empara de lui avec une force accablante. Il s’accusait de n’avoir pas fait tout ce qui aurait été en son pouvoir, de n’avoir pas veillé avec ses Galiléens, de n’avoir pas su les garder, de telle sorte qu’ils fussent restés fidèles jusqu’à cette heure, en laquelle il aurait fallu agir, où une attaque bien dirigée disperserait la foule et délivrerait le Nazaréen. Et qui sait si cette délivrance ne serait pas en même temps le signal de ce soulèvement d’Israël qui était depuis si longtemps l’objet de ses rêves ? Mais le mo-ment opportun allait lui échapper, et s’il n’en profitait pas tout serait perdu ! Dieu d’Abraham ! N’y avait-il donc absolument rien à faire ? À cet instant, il reconnut, non loin de là, quelques-uns de ses Galiléens. Il se précipita au travers des rangs du cor-tège et parvint à les rejoindre.

– Suivez-moi, leur dit-il, j’ai quelque chose à vous dire.

Ils obéirent, et quand ils se furent groupés derrière le coin de la maison, Ben-Hur reprit la parole :

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– Vous êtes de ceux qui avez pris mes armes et qui êtes convenus avec moi de combattre pour la liberté et pour le roi qui allait paraître. Vous êtes encore en possession de vos épées et l’heure est venue de vous en servir. Allez, cherchez nos frères et dites-leur que je les attends au pied de la croix que l’on va dresser pour le Nazaréen. Hâtez-vous ! Qu’attendez-vous en-core ? Le Roi, c’est ce Nazaréen, et la liberté va mourir avec lui.

Ils le regardaient d’un air respectueux, mais sans répondre.

– M’avez-vous entendu ? demanda-t-il.

Alors l’un d’entre eux lui répondit :

– Fils de Juda, si tu as été trompé, il n’en est pas de même de nous, ni du reste de nos frères. Le Nazaréen n’est point ce que tu crois, il n’a pas même le caractère d’un roi. Nous étions avec lui quand il est entré à Jérusalem, nous l’avons vu devant le Temple ; il s’est dérobé, il nous a fait défaut et non seulement à nous, mais à tout Israël. Devant la Belle Porte il a tourné le dos à Dieu, il a refusé le trône de David. Il n’est point roi et la Gali-lée n’est pas avec lui. Il faut qu’il subisse la mort. Mais écoute-nous, fils de Juda. Nous avons toujours tes épées et nous sommes prêts à les tirer et à combattre pour la liberté, aussi nous te rejoindrons sous la croix.

Ben-Hur était arrivé au moment suprême de sa vie. S’il avait accepté l’offre de ces hommes ; s’il avait prononcé la pa-role qu’ils attendaient de lui, l’histoire du monde aurait été peut-être différente, mais c’eût été une histoire ordonnée par les hommes et non point par Dieu, chose qui ne s’est jamais vue et ne se verra jamais. Il fut soudain saisi d’un sentiment de confu-sion qu’il ne s’expliquait point, mais que plus tard il attribua au Nazaréen, car lorsque celui-ci eut été élevé sur la croix, il com-prit que sa mort était nécessaire pour fortifier cette foi en la ré-surrection, sans laquelle le christianisme ne serait qu’une chose vide de sens. Cette confusion le rendait incapable de rien déci-der, il restait là sans mouvement et sans paroles. Il couvrit son

– 461 – visage de ses mains ; il se livrait entre ses propres désirs et la puissance qui agissait au-dedans de lui, un conflit dont la vio-lence secouait tout son être.

– Viens, nous t’attendons, lui dit Simonide pour la qua-trième fois.

Il se mit machinalement à suivre le fauteuil du marchand et la litière de l’Égyptien ; Esther marchait à côté de lui. Comme Balthasar et ses deux amis, le jour où ils se rencontrèrent au dé-sert, il obéissait à un mystérieux conducteur qui lui montrait le chemin.

 

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