Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 20 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XX

 

 

La contrée qui s’étendait au delà du village était ondulée et parfaitement cultivée ; elle servait de jardin potager à la ville d’Antioche, et l’on n’y aurait pas trouvé un pouce de terrain qui ne fût labouré et ensemencé. Des terrasses s’étageaient aux flancs rocailleux des collines. Les haies, formées de ceps de vigne, non contentes d’ombrager les voyageurs, leur promet-taient les trésors de leurs grappes mûres. Les maisons blanches des paysans émergeaient de bosquets d’abricotiers, de figuiers, d’orangers et de citronniers, et partout l’Abondance, la sou-riante fille de la Paix, signalait sa présence en ces parages bénis. De temps à autre, on apercevait à l’horizon les hauteurs du Tau-rus et du Liban, entre lesquels serpentait l’Oronte.

Bientôt les deux compagnons de voyage atteignirent les bords du fleuve, dont la route suivait les contours, passant tan-tôt en des endroits plats, tantôt dans de fraîches vallées, au fond desquelles se cachaient des maisons de campagne. Tandis que sur le sol s’étendait, comme un manteau, la verdure éclatante des sycomores, des chênes et des myrtes, la rivière était baignée dans la lumière dorée du soleil. On aurait pu croire ses eaux immobiles, sans l’affluence de bateaux qui la sillonnaient ; les uns se laissaient descendre au fil de l’eau ; d’autres tendaient leurs voiles à la brise ou s’avançaient à force de rames. Les voyageurs se trouvèrent bientôt au bord d’un lac, formé par un affluent de l’Oronte. Un palmier de haute venue s’élevait à l’endroit où le lac se déversait dans la rivière. Au moment où la route contournait son tronc séculaire, Malluch joignit les mains et s’écria :

– Regarde, regarde ! Voici le jardin des Palmes !

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Nulle part, si ce n’est dans quelques oasis de l’Arabie, ou dans les fermes des Ptolémées, au bord du Nil, on n’aurait pu jouir d’un spectacle pareil à celui qui s’offrait aux yeux de Ben-Hur. Devant lui se déroulait une plaine sans limites. Un frais gazon, le plus rare et le plus merveilleux produit de la terre, en Syrie, recouvrait le sol ; on voyait le ciel bleu pâle, au travers d’un entrecroisement de grandes palmes. D’innombrables dat-tiers, vrais patriarches, entouraient les eaux bleues du lac. Les bosquets de Daphné étaient-ils donc plus beaux que cela ? se demandait Ben-Hur, et les palmes, comme si elles devinaient ses pensées, se balançaient et se penchaient vers lui, avec un pe-tit bruissement mystérieux.

– Vois ce palmier, dit Malluch en désignant du doigt un arbre gigantesque. Chacun des anneaux de son tronc représente une année de sa vie. Compte-les de la racine aux branches et quand le cheik te dira que ce jardin a été planté avant qu’Antioche eût entendu parler des Séleucides, tu ne douteras pas de la vérité de ses paroles.

– Lorsque j’ai vu le cheik Ilderim, aujourd’hui même, il m’a paru être un homme fort ordinaire, dit Ben-Hur. Les rabbins de Jérusalem le regarderaient de haut, comme le fils d’un chien d’Édomite. Apprends-moi donc, Malluch, comment il se fait qu’il soit en possession de ce jardin et comment il a pu s’y main-tenir malgré les gouverneurs romains, dont il doit, sans aucun doute, avoir excité la convoitise ?

– Le cheik Ilderim est de vieille race, fils d’Arrius, bien qu’il soit un Édomite incirconcis, répondit Malluch avec chaleur. Tous ses pères ont été cheiks avant lui. L’un d’eux – je ne sau-rais dire à quelle époque – rendit, un jour, un grand service au roi que pourchassaient ses ennemis. L’histoire raconte qu’il mit à son service cent cavaliers, qui connaissaient les sentiers du dé-sert et ses retraites comme un berger connaît ses pâturages. Ils l’y firent demeurer jusqu’à ce que l’occasion de tomber à l’improviste sur l’ennemi leur fût offerte ; après quoi ils le réta-

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– Comment se fait-il donc, demanda Ben-Hur, trop absor-bé par ce qu’on lui disait pour s’inquiéter de l’allure ralentie de son dromadaire, que j’aie entendu le cheik maudire les Ro-mains, en s’arrachant la barbe ? Si César l’avait appris, il aurait pu dire : « Je me méfie d’un ami pareil, débarrassez-m’en. »

– Il n’agirait pas mal peut-être, à son point de vue, en par-lant ainsi, car Ilderim n’aime guère Rome, dont il estime avoir eu à se plaindre. Il y a trois ans, les Parthes attaquèrent une ca-ravane sur la route de Bozra à Damas ; elle transportait, entre autres, le produit des taxes prélevées sur les habitants d’un dis-trict situé de ce côté-là. Ils tuèrent tous les hommes qui accom-pagnaient cette caravane, ce qu’on aurait aisément pardonné, à Rome, si le trésor impérial avait été épargné et rendu à destina-tion. Les fermiers des impôts, responsables de leur perte, se plaignirent à César, qui condamna Hérode à payer à leur place ; Hérode saisit alors les propriétés d’Ilderim, l’accusant d’avoir négligé ses devoirs et manqué de vigilance. Celui-ci, à son tour,

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– Il ne peut rien contre eux, Malluch.

– Je t’expliquerai tout à l’heure quel espoir il nourrit, mais vois ces petites filles qui cherchent à te parler. L’hospitalité du cheik commence de bonne heure !

Les chameaux s’arrêtèrent et Ben-Hur se pencha vers quelques petites paysannes syriennes qui lui tendaient leurs pa-niers pleins de dattes. Ces fruits, fraîchement cueillis, n’étaient pas de ceux que l’on refuse et, tandis qu’ils se servaient, un homme leur cria du haut d’un des arbres près desquels ils avaient fait halte :

– Soyez les bienvenus !

Après avoir remercié, les deux amis se mirent en route, sans presser le pas de leurs montures.

– Il faut que tu saches, reprit Malluch, qui s’arrêtait de temps à autre pour manger une datte, que Simonide, le mar-chand, m’accorde sa confiance et parfois condescend à m’admettre dans son conseil ; j’ai fait ainsi la connaissance de plusieurs de ses amis et ceux-ci, qui n’ignorent point sur quel pied je suis avec leur hôte, parlent librement devant moi. C’est ainsi que je suis devenu intime avec le cheik Ilderim.

Tout à coup Ben-Hur vit passer devant les yeux de son âme, comme une radieuse vision, la pure et douce image d’Esther, la fille du marchand. Il lui semblait sentir encore sur lui son regard lumineux, qui exprimait une sympathie si in-tense ; il croyait entendre le bruit de ses pas quand elle s’approchait, tenant la coupe pleine de vin et le son de sa voix l’engageant à boire. Cette vision captivante s’évanouit au mo-ment où il se tourna vers Malluch pour entendre la suite de son récit.

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– Il y a quelques semaines, continua celui-ci, le cheik vint voir Simonide. Je me trouvais justement là et, comme je crus m’apercevoir que quelque chose de particulier le préoccupait, je voulus me retirer. Lui-même me pria de n’en rien faire. « Tu es Israélite, me dit-il, reste avec nous, j’ai une étrange histoire à vous raconter. » L’emphase avec laquelle il prononçait ce mot d’Israélite me frappa ; je restai, et voici la substance de son his-toire ; il t’en dira les détails lui-même. Il y a bien des années de cela, trois hommes s’arrêtèrent devant les tentes d’Ilderim, au désert. C’étaient des étrangers, un Hindou, un Grec et un Égyp-tien, montés sur trois chameaux blancs, les plus grands qu’il eût jamais vus. Il leur offrit l’hospitalité sous sa tente. Le lende-main, en se levant, ils prononcèrent une prière que le cheik trouva très mystérieuse ; elle s’adressait à Dieu et à son fils. Après avoir rompu le jeûne avec lui, l’Égyptien lui raconta qui ils étaient et d’où ils venaient. Chacun d’eux avait vu une étoile, en même temps qu’ils entendaient une voix qui leur ordonnait d’aller à Jérusalem et de demander, lorsqu’ils y seraient arrivés : « Où est le roi des Juifs qui est né ? » Ils obéirent et l’étoile les conduisit de Jérusalem à Bethléem, où ils trouvèrent, dans une caverne, un nouveau-né devant lequel ils s’agenouillèrent. Ils l’adorèrent et lui offrirent de riches présents, après quoi ils re-montèrent sur leurs chameaux et s’enfuirent. Ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés chez le cheik Ilderim, car ils sa-vaient que si Hérode parvenait à mettre la main sur eux, il les tuerait certainement. Fidèle à ses habitudes, le cheik prit soin d’eux et les cacha pendant une année, au bout de laquelle ils le quittèrent et s’en allèrent chacun de son côté après l’avoir ri-chement récompensé.

– C’est une merveilleuse histoire, s’écria Ben-Hur. Que me disais-tu qu’ils devaient demander, à Jérusalem ?

– Où est le roi des Juifs qui est né ?

– Était-ce là tout ?

 

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– Ils ajoutaient encore quelques mots à leur question, mais je ne m’en souviens plus.

– Et ils trouvèrent vraiment l’enfant ?

– Oui, puisqu’ils l’adorèrent.

– C’est un miracle, Malluch.

– Ilderim est un homme sérieux. Un mensonge dans sa bouche est impossible.

Ils avaient oublié leurs chameaux qui broutaient paisible-ment l’herbe au bord de la route.

– Ilderim n’en sait-il pas plus long au sujet de ces trois hommes ? demanda Ben-Hur. Que sont-ils devenus ?

– Le motif de sa visite à Simonide, l’autre jour, était juste-ment que la nuit précédente il avait vu réapparaître l’Égyptien.

– Où donc ?

– Ici même, à la porte de cette tente devant laquelle nous allons arriver. Il montait toujours son chameau blanc et le cheik le reconnut aussitôt, c’était Balthasar, l’Égyptien.

– C’est un miracle du Seigneur ! s’écria Ben-Hur avec émo-tion.

– Que vois-tu là de miraculeux ?

– C’est ainsi que se nomme le vieillard que nous avons vu aujourd’hui auprès de la fontaine.

– C’est vrai, je l’avais oublié, – son chameau aussi était pa-reil à ceux dont parlait le cheik – et tu lui as sauvé la vie !

– La femme qui l’accompagnait était sa fille, murmura Ben-Hur, comme se parlant à lui-même. Puis il reprit :

– Que pense le cheik de tout ceci ?

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– Il attend avec une inébranlable foi le moment où cet en-fant, entrevu autrefois par ses amis, se manifestera.

– Comme roi ?

– Oui. Il prétend qu’il détruira la puissance de Rome.

– Ce vieillard n’est pas seul à caresser des projets de ven-geance, dit Ben-Hur d’un ton rêveur, combien de millions d’hommes n’y a-t-il pas qui ont, comme lui, quelque tort à faire expier aux Romains ? Je comprends l’espoir que sa foi lui ins-pire. As-tu entendu ce que Simonide lui a dit après avoir ouï son histoire ?

– Ilderim est un homme sensé, certainement, mais Simo-nide est un sage, j’entendis qu’il répondait… Mais écoute, quelqu’un vient derrière nous.

On entendait en effet un bruit de roues et de sabots de che-vaux ; un instant après le cheik Ilderim, lui-même, parut à che-val ; dans sa nombreuse suite on remarquait les quatre arabes bai-clair, attelés à leur char. Au moment de dépasser les deux amis, le cheik tourna vers eux sa tête vénérable.

– Mon ami Malluch, s’écria-t-il, sois le bienvenu ! Viens-tu m’apporter un message du bon Simonide, auquel le Dieu de ses pères veuille accorder encore de longues années de vie ! Suivez-moi tous les deux. J’ai à vous offrir du pain et de l’arrak, ou, si vous préférez, de la viande d’agneau. Venez !

Ils le suivirent jusqu’à la porte de sa tente, où il les reçut en leur présentant sur un plateau trois coupes pleines d’une li-queur crémeuse.

– Buvez, leur dit-il, c’est avec ceci que les habitants des tentes fortifient leurs âmes. Puis il ajouta, lorsqu’ils eurent vidé leurs coupes :

– Entrez, maintenant, au nom de Dieu !

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Lorsqu’ils eurent franchi le seuil de la tente, Malluch prit le cheik à part ; après avoir causé un moment avec lui, il se tourna vers Ben-Hur, en lui disant :

– J’ai parlé de toi au bon cheik, il te laissera essayer ses chevaux demain, dès le matin. J’ai fait pour toi ce qui était en mon pouvoir, le reste te regarde. Il faut, maintenant, que je re-tourne à Antioche, où j’ai donné, pour ce soir, rendez-vous à un ami. Je reviendrai demain, et, si tout va bien, je demeurerai près de toi jusqu’au moment où les jeux seront terminés.

 

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