Ben-Hur
Chapitre XIV
Une galère de transport quittait la mer aux flots bleus pour entrer dans l’embouchure de l’Oronte. C’était vers le milieu d’un jour d’été, et les passagers se groupaient sur le pont pour saluer Antioche, la reine de l’Orient, la plus forte, si ce n’est la plus po-puleuse des cités de la terre après Rome.
Dans ce nombre était Ben-Hur. Les cinq années qui ve-naient de s’écouler avaient fait de lui un homme, en possession de son plein développement, et bien que la robe de lin dont il était revêtu masquât en partie ses formes, il n’en avait pas moins une tournure qui commandait l’attention. Depuis une heure il occupait un siège, placé à l’ombre d’une des voiles, et durant ce temps plus d’un de ses compagnons de voyage avait en vain cherché à lier connaissance avec lui. Ses réponses étaient brèves, quoique courtoises. Il parlait latin et la pureté de son langage, l’élégance de ses manières, sa réserve même con-tribuaient à stimuler la curiosité de son entourage. Ceux qui l’observaient attentivement découvraient, avec étonnement, dans sa personne, certains détails qui contrastaient avec son apparence éminemment distinguée : ainsi la longueur inusitée de ses bras, la largeur de ses mains et la force qu’elles trahis-saient, toutes les fois que, pour résister au balancement du na-vire, il saisissait quelque objet placé à sa portée, et chacun se di-sait : « Assurément, cet homme a une histoire ! »
La galère, au cours de son voyage, avait fait halte dans l’un des ports de l’île de Chypre, et prit à son bord un Hébreu à l’air respectable, calme et réservé. Ben-Hur lui avait adressé quelques questions ; ses réponses avaient gagné sa confiance et, finalement, ils étaient entrés en conversation.
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En même temps que la galère venant de Chypre, deux autres vaisseaux, déjà signalés au large, entraient dans l’Oronte. Tous deux portaient de petits pavillons, d’un jaune éclatant. Plusieurs personnes se demandaient à quelle nationalité ils ap-partenaient.
– Je le sais, dit l’Hébreu à l’air respectable, ce sont les pa-villons du propriétaire de ces navires.
– Tu le connais donc ?
– J’ai eu affaire avec lui.
Les passagers le regardaient comme pour l’engager à en dire davantage. Ben-Hur l’écoutait avec attention.
– Il demeure à Antioche, continua l’Hébreu de sa voix tranquille. Ses immenses richesses l’ont mis en évidence et l’on parle de lui d’une façon qui n’est pas toujours bienveillante. Il y avait autrefois à Jérusalem un prince d’une famille très an-cienne, celle de Hur…
Juda s’efforçait de ne pas perdre contenance, mais son cœur battait à coups précipités.
– Ce prince était marchand, il avait le génie des affaires et s’occupait de grandes entreprises commerciales, en Orient et en Occident. Dans toutes les villes importantes il avait fondé des comptoirs. Celui d’Antioche était dirigé par un de ses anciens serviteurs, Simonide, Grec de nom, mais Israélite de naissance. Son maître périt en mer, cependant ses affaires continuèrent et n’en devinrent pas moins prospères. Après quelques années, le malheur fondit sur la famille du prince. Son fils unique, encore jeune, tenta de tuer le procureur Gratien, dans une des rues de Jérusalem. Il manqua son but de peu et, dès lors, nul n’a plus entendu parler de lui. La fureur du Romain s’étant déchaînée sur toute sa maison, aucun de ceux qui portait son nom n’est plus en vie. Les portes de leur palais ont été scellées ; il ne sert
– 138 – plus que de refuge aux pigeons, et tous leurs biens ont été con-fisqués. Le gouvernement a pansé la plaie avec un onguent doré.
Les passagers se mirent à rire.
– Il aurait donc gardé toutes ces propriétés pour lui ! s’écria l’un deux.
– On le dit, répliqua l’Hébreu, je ne fais que vous rapporter les choses telles qu’elles m’ont été racontées. Or donc, peu après que tout cela fut arrivé, Simonide, l’agent du prince à Antioche, a ouvert, en son nom, un comptoir et, dans un laps de temps in-croyablement court, il est devenu le principal marchand de la ville. À l’exemple de son maître, il envoie des caravanes aux Indes et il possède maintenant des galères en nombre suffisant pour former une flotte royale. On dit que tout lui réussit. Ses chameaux ne meurent que de vieillesse, ses vaisseaux ne font jamais naufrage ; s’il jetait un copeau dans la rivière il lui re-viendrait changé en or.
– Depuis quand travaille-t-il pour son propre compte ?
– Depuis moins de dix ans.
– Il faut qu’il ait eu, au début, d’importants capitaux à sa disposition.
– On assure que le procurateur a réussi à s’emparer seule-ment des immeubles du prince, ainsi que de ses bêtes de somme, de ses vaisseaux et de ses marchandises. Jamais il n’a pu mettre la main sur son argent et cependant il devait posséder des sommes importantes. Ce qu’elles sont devenues est demeu-ré un mystère.
– Pas à mes yeux, dit un des passagers, en ricanant.
– D’autres ont eu la même idée que toi, répondit l’Hébreu, et l’on pense généralement que cette fortune est la source de celle de Simonide. Le gouverneur partage cette opinion, ou du
– 139 – moins la partageait, car deux fois, dans l’espace de cinq ans, il a fait arrêter le marchand et l’a fait mettre à la torture.
La main de Juda se crispa sur la corde à laquelle il se te-nait.
– On dit, continua le narrateur, qu’il n’y a pas dans tout le corps de cet homme un os intact. La dernière fois que je le vis il n’était plus qu’une masse informe ; il était assis entre des cous-sins, le soutenant de tous côtés.
– C’est la torture qui l’a mis dans cet état ? s’écrièrent plu-sieurs voix.
– La maladie n’aurait pu produire semblables effets, mais la souffrance n’a pas eu raison du marchand. Tout ce qu’il a été possible de tirer de lui, c’est que sa fortune lui appartenait léga-lement et qu’il en faisait un usage légal. Maintenant il n’a plus à craindre la persécution, il a une patente de commerce, signée par Tibère lui-même.
– Il doit l’avoir chèrement payée.
– Ces vaisseaux lui appartiennent, continua l’Hébreu, sans relever cette remarque. Ses matelots ont coutume, lorsqu’ils se rencontrent, de hisser un pavillon jaune, comme pour se dire mutuellement : Nous avons fait un heureux voyage.
Le récit de l’Hébreu se terminait là, mais un peu plus tard Ben-Hur le questionna de nouveau.
– Comment donc, lui dit-il, appelais-tu le maître de ce marchand ?
– Ben-Hur, prince de Jérusalem.
– Qu’est devenue sa famille ?
– Le fils a été envoyé aux galères. Il doit y être mort, une année est la limite moyenne de la vie d’un rameur. On n’a plus
– 140 – entendu parler de sa veuve et de sa fille : ceux qui savent leur histoire gardent bien leur secret. Elles sont probablement mortes dans un cachot de l’un ou l’autre des châteaux forts pla-cés au bord des grands chemins de Judée.
Juda, absorbé par ce qu’il venait d’entendre, ne prêtait pas grande attention aux rives du fleuve. De la mer à la ville, elles étaient plantées de vergers, où mûrissaient tous les fruits de la Syrie, de vignes et de bosquets, du milieu desquels s’élevaient des villas, belles comme celles de Naples. Il ne remarquait pas davantage les vaisseaux qui défilaient devant lui, il n’entendait pas le chant des matelots. Autour de lui tout resplendissait de lumière, mais son cœur était lourd, et de grandes ombres pe-saient sur lui. Lorsque la ville fut en vue, tous les passagers montèrent sur le pont, afin de ne rien perdre du spectacle splendide qui se déroulait devant leurs yeux. Le Juif vénérable leur en faisait les honneurs.
– Ici, disait-il, la rivière tourne à l’ouest. Je me souviens du temps où elle baignait nos murailles, mais depuis que nous sommes sujets romains, nous avons toujours eu la paix, le commerce a tout envahi et maintenant le bord de la rivière est occupé par des entrepôts. Là-bas, – il étendit la main vers le sud, – voilà le Mont Cassien, ou, comme on aime à l’appeler, la Montagne de l’Oronte qui regarde son frère, l’Amnus. Entre les deux s’étend la plaine d’Antioche. Plus loin vous voyez les Mon-tagnes Noires, d’où les aqueducs des rois nous amènent l’eau pure et où se trouvent d’épaisses forêts, pleines d’oiseaux et de bêtes sauvages.
– Où est situé le lac ? demanda quelqu’un.
– Là-bas, au nord de la ville, on peut s’y rendre à cheval, ou mieux encore en bateau, car un bras du fleuve y conduit. – Tu me demandes de te parler des bocages de Daphné, continua-t-il, en se tournant vers un autre passager. Personne ne saurait les
– 141 – décrire. Un proverbe dit : « Mieux vaudrait être un ver et se nourrir des mûriers de Daphné, que de s’asseoir à la table d’un roi. » On s’y rend avec l’intention d’y jeter un coup d’œil, un seul, et l’on n’en revient jamais.
– Alors tu me conseilles de m’abstenir d’y aller ?
– Non, ce serait peine perdue. Chacun y va, les philosophes cyniques, les jeunes gens, les femmes, les prêtres. Je suis si cer-tain que vous vous y rendrez, que je vous conseille de ne pas perdre vos quartiers dans la ville, mais de vous établir plutôt dans le village qui est séparé des bocages par un jardin qu’arrosent des fontaines jaillissantes. Mais voici les murailles de la ville, un chef-d’œuvre d’architecture !
Tous les yeux suivaient la direction de sa main.
– Cette partie-ci a été élevée sur l’ordre du premier des Sé-leucides, il y a trois cents ans, et le mur semble être devenu par-tie intégrante du rocher sur lequel il repose.
Les remparts justifiaient l’admiration du Juif par leur hau-teur imposante et la hardiesse de leurs angles.
– Quatre cents tours surmontent ces murailles, continua l’Hébreu, et chacune d’elles est un réservoir. Voyez-vous main-tenant ces deux collines dont le sommet dépasse les remparts ? Sur l’une est construite la citadelle, sur l’autre le temple de Jupi-ter, – droit au-dessous se trouve le palais du gouverneur, qui est en même temps une forteresse, absolument imprenable.
Les matelots commençaient à carguer les voiles.
– Nous voici arrivés au terme de notre voyage, s’écria l’Hébreu. Ce pont, sur lequel passe la route qui mène à Séleucis, marque l’endroit où la rivière n’est plus navigable, – à partir de là, les marchandises doivent être transportées à dos de cha-meau. Au delà du pont commence l’île sur laquelle Calénius a bâti la ville neuve, qu’il a reliée à l’ancienne par cinq grands via-
– 142 – ducs, si solides que ni le temps, ni les inondations, ni les trem-blements de terre n’ont réussi à les ébranler. Tout ce que je puis vous dire encore d’Antioche, mes amis, c’est que l’avoir vue, constituera pour votre vie entière un bonheur et un enrichisse-ment.
Il se tut, le bateau venait d’atteindre son lieu de débarque-ment. Ben-Hur s’approcha de l’Hébreu.
– Permets, lui dit-il, qu’avant de te dire adieu, je te de-mande un renseignement. Ce que tu nous as raconté de ce mar-chand m’a inspiré le désir de le connaître. Tu l’appelais Simo-nide, je crois.
– Oui. Il est juif, bien qu’il porte un nom grec.
– Où pourrais-je le trouver ?
L’étranger lui jeta un regard scrutateur et lui dit :
– Peut-être t’épargnerai-je un moment de mortification en t’avertissant d’avance qu’il n’est pas homme à prêter de l’argent.
– Pas plus que je ne suis, moi, homme à en emprunter, dit Ben-Hur en souriant.
– On serait en droit de penser que le plus riche marchand d’Antioche habite une demeure en rapport avec sa position de fortune. Il n’en est rien et tu le trouveras dans une maison de peu d’apparence, qui s’appuie à la muraille de la ville, non loin de ce pont. Il y a devant sa porte un immense bassin, dans le-quel vont et viennent sans cesse des vaisseaux chargés de mar-chandises. Tu la découvriras aisément.
Ils échangèrent leurs adieux et des porteurs vinrent pren-dre les ordres et les bagages de Ben-Hur.
– Menez-moi à la citadelle, leur dit-il, ce qui semblait indi-quer qu’il était en rapport avec le monde militaire.
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Deux grandes rues, se croisant à angles droits, partageaient la ville en quartiers distincts. Quand les porteurs entrèrent dans celle de ces avenues qui s’étendait du nord au sud, Ben-Hur, bien qu’il arrivât de Rome, ne put retenir une exclamation d’admiration. Elle était bordée de palais et sur toute sa longueur s’élevaient, à perte de vue, deux colonnades de marbre. Elles di-visaient la rue en trois parties, l’une réservée aux piétons, la se-conde aux chariots et la troisième aux bestiaux. Un toit les om-brageait et des jets d’eau, placés de distance en distance, y maintenaient une fraîcheur délicieuse.
Mais Ben-Hur n’était pas dans la disposition d’esprit vou-lue pour jouir longtemps de toute cette magnificence. L’histoire de Simonide le hantait, et quand il fut arrivé devant le superbe temple qu’Épiphane, un des Séleucides, avait élevé en son propre honneur, il arrêta tout à coup ses porteurs.
– Je n’irai pas aujourd’hui à la citadelle, leur dit-il, portez-moi à l’hôtellerie la plus proche du pont sur lequel passe la route de Séleucis.
Ils firent volte-face et bientôt ils le déposèrent devant une vaste maison, d’aspect très primitif, située à un jet de pierre du pont, au-dessous duquel se trouvaient les comptoirs de Simo-nide. Il passa la nuit sur le toit, le cœur plein d’une pensée unique et se répétant toujours :
– Maintenant, je vais enfin entendre parler de ma mère et de ma petite Tirzah, et si elles sont encore en vie, je découvrirai leur retraite, coûte que coûte.
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